Il était une fois
une jeune fille qui, plusieurs fois par jour, s'installait devant le miroir et
lui demandait : « O miroir ! Dis-moi ! Comment me trouves-tu ? » Et le miroir,
devinant les paroles qu'attendait de lui notre héroïne, chargeait sa voix de
tristesse et répondait :
« Oh ! que c'est
pénible, que c'est épouvantable et attristant que je sois condamné à te
répondre avec des mots usés, des mots souillés par des millions de bouches,
puant la salive,
des mots
vermoulus et poussiéreux, qui sonnent creux ! Ah si j'avais des pattes ou des
ailes ! J'irais alors parcourir le monde à la recherche de mots nouveaux qui
n'ont jamais été prononcés jusqu'à maintenant, jolis et parfumés comme des
roses, pour décrire ce que je vois lorsque
tu t'assieds en
face de moi. »
Ayant dit ces
paroles, le miroir se taisait et poussait plusieurs soupirs, tristes et longs,
pour faire comprendre à la jeune fille combien il était désolé d'être obligé
d'employer les mots de tous les jours pour répondre à sa question. Après quoi,
remplissant sa voix d'émerveillement, il s'exclamait : « Tu es ravissante ! Ah
! si j'étais un mâle, je t'aurais déjà montré combien tu es belle, combien tu
es désirable ! J'aurais mis en morceaux cette robe rouge qui habille ton corps,
j'aurais défait tes cheveux noirs et soyeux, et j'aurais couvert ta chair de
baisers et de morsures ! Avec mes dents, j'aurais brisé toutes les chaînes qui
t'entravent, et délivrée, et frémissante, tu aurais crié comme une folle les
paroles que pousse une femme libre quand elle est prisonnière entre les bras
d'un mâle : « Tu es mon maître et je suis ton esclave ! Maltraite-moi ! C'est
un ordre ! Nous aimons être maltraitées ainsi ! »... Je t'aurais révélé les
trésors fabuleux que tu renfermes et que trahit cette lumière douce qui coule
doucement de tes yeux langoureux ! J'aurais laissé les lianes souples et douces
de ton corps m'enlacer, et moi aussi j'aurais crié comme un fou les paroles que
pousse un homme quand il est prisonnier entre les bras d'une femelle : « Tu es
ma maîtresse et je suis ton esclave ! Avale-moi ! C'est un ordre ! Nous aimons
être avalés ainsi ! » Le miroir s'interrompait un instant et observait la jeune
fille pour mesurer l'effet de son discours. S'ensuivait toujours la même scène
: embrasée, haletante, notre héroïne ôtait ses vêtements, dénouaient ses
cheveux, et, approchant du miroir des lèvres entrouvertes et frémissantes, elle
gémissait : « Dis-moi encore des choses comme celles que tu viens de me dire !
Donne-moi du plaisir ! Ah ! si j'avais le pouvoir de te métamorphoser en homme
!... » Satisfait, vibrant de plaisir, le miroir reprenait le fil de ses
flatteries.
Il disait : « Bientôt, un étranger viendra
frapper à la porte, beau comme le soleil, riche comme un roi ! Toutes les
filles s'échapperont des maisons et, la raison saccagée par ses yeux
ravissants, elles se rouleront à ses pieds, elles le supplieront. Mais il ne
posera son regard sur aucune, indifférent, méprisant. « C'est elle que je désire
! s'écriera-t-il en te désignant du doigt. C'est à elle que j'appartiens !
Eloignez-vous de moi ! » Et elles retourneront chez elles en se griffant le
visage, en se frappant les cuisses, laissant derrière elles des traces humides
et visqueuses puant l'humiliation... Et quelques jours après, des centaines de
magnifiques voitures, brillantes et spacieuses, garnies de fleurs, t'emmèneront
vers une maison comme un palais ; et sur un lit digne d'une reine, tu goûteras
aux délices de la chair ; et ivre de plaisir, tu ramperas devant le corps de
ton amant, tu te traîneras à ses pieds pour le remercier... Un bonheur
étincelant et savoureux t'attend... » Quand le miroir s'arrêtait de parler, la
jeune fille, reconnaissante, ceignait ses hanches nues d'un foulard noir et se
mettait à danser en face de lui, ondulant comme un serpent, doucement,
voluptueusement, les yeux voilés ; et son imagination le transformant en homme,
elle le fascinait puis l'avalait, la bouche largement ouverte, humide et
vorace...
Mais les prétendants qui commencèrent un jour
à se présenter pour demander sa main n'avaient rien à voir avec le prince
charmant que lui prédisait le miroir. Habitant dans les environs, ils étaient
plutôt ordinaires et humbles, semblables à tous ceux qu'elle avait l'habitude
de voir autour d'elle. Elle les refusait. Quand ses amies et ses cousines
mariées lui reprochaient ce comportement, elle rétorquait, ironique : « Je ne
veux pas me marier avec un homme dont je me mettrais à détester l'odeur
quelques jours après la nuit de noces ! Je n'ai pas envie de vomir chaque fois
qu'il poserait la main sur ma chair ! »
Parmi ces malheureux prétendants, il y avait
un jeune homme qui couvait depuis longtemps un amour ravageur pour notre
héroïne. Pas du tout découragé par les refus qu'il essuyait jour après jour, il
continuait d'envoyer sa mère lui demander la main de la jeune fille. Mais cette
dernière n'accepta jamais de devenir sa femme. Pourtant, selon beaucoup de
gens, il était bien fait de sa personne, était sérieux et travailleur, et
aurait été un bon époux. Alors, le cÅ“ur blessé profondément, ne pouvant plus
vivre dans les environs de sa bien-aimée, il s'acheta un âne, des moutons et
des chèvres, et accompagné de trois chiens, il quitta les lieux pour aller
vivre à la campagne... Beaucoup de temps s'écoula, doucement,
imperceptiblement, entraînant les êtres et les choses vers le pourrissement. Un
beau jour, la jeune fille remarqua qu'il y avait des mois que personne n'était
venu demander sa main. Une panique douloureuse empoigna violemment son cœur,
et, tremblante, elle courut vers le miroir et lui posa la question qu'elle lui
avait posée des milliers de fois auparavant : « O miroir ! Dis-moi ! Comment me
trouves-tu ? » Mais cette fois-là, le miroir lui répondit : « Tu t'es un peu
enlaidi ! Comme des chiures de mouches, des points noirs piquent ton visage
maintenant. Tes cheveux commencent à se dessécher. Au coin de tes yeux et de
tes lèvres, naissent doucement des rides qui frétillent comme des vers. Ta
chair est en train de perdre de sa fermeté, bientôt elle s'affaissera. Tes
seins ne sont plus dressés vers le ciel, fiers et provocateurs. Une fatigue les
entraîne de plus en plus vers le bas, les chiffonne... » Mais la jeune fille ne
le laissa pas continuer. Folle de rage, les yeux en larmes, elle le brisa en
mille morceaux. « Sale menteur ! cria-t-elle vers les débris de glace qui
jonchaient le sol. Affreux objet ! Tu l'auras voulu ! Le poison de la jalousie
a réussi à te déformer, à te détraquer ! Pourri d'envie, tu me défigures, tu
m'attribues des laideurs fabriquées par ton imagination ! Non, je suis encore
plus belle qu'avant ! Je suis radieuse ! Je suis ravissante ! »
Cependant, les terribles paroles du miroir se
mirent à tourmenter notre héroïne, la harcelant jour et nuit. Maintenant, il
lui arrivait souvent de pleurer pendant des heures. Elle s'enfermait et ne
voulait voir personne. Elle pensait. Et un beau matin, elle se réveilla aux
premières lueurs de l'aube, et un balluchon dans la main, elle se dirigea vers
la campagne, en cachette. Elle avait décidé d'aller à la recherche de
l'amoureux qui, écorché par ses refus de devenir son épouse, s'était converti
en berger.
Quelques jours après son départ, un vieil
homme vivant dans une cabane isolée, lui indiqua le chemin qu'elle devait
prendre pour rencontrer l'homme qu'elle cherchait. Et en effet, environ deux
heures plus tard, elle vit trois baraques dressées sur une colline au milieu
d'une haie circulaire. Alors, en dépit de la fatigue qui ruinait ses jambes,
heureuse, elle marcha vers la clôture. Des aboiements féroces lui parvinrent.
Puis, elle entendit une voix grave ordonner aux animaux de se taire, et levant
la tête, notre héroïne vit surgir de la haie un homme, le visage mangé par une
barbe touffue. Elle interrompit sa marche et, épuisée, elle s'assit pour se
reposer.
Elle vit l'homme disparaître derrière la
haie, puis réapparaître un instant plus tard, tenant dans chaque main un
récipient. Il s'approcha d'elle, suivi par toute une meute de chiens. Il
l'avait reconnue. Il se laissa tomber lui aussi sur l'herbe épaisse qui
couvrait le sol, et sans prononcer un mot, il posa devant elle les deux
récipients. C'était de la nourriture et du lait. Elle mangea avec appétit.
Une fois sa faim et sa soif apaisées, elle
leva les yeux vers l'homme et dit : « Dieu te récompensera pour la nourriture
et le lait que tu m'as offerts, mon frère. Maintenant, il faut que je te dise
pourquoi je suis venue vers ta demeure. D'abord, je te demande pardon d'avoir
si méchamment piétiné ton cÅ“ur. Aujourd'hui, je me rends bien compte du mal que
je t'ai fait en rejetant ton amour. Mais je pense qu'il n'est pas trop tard.
C'est la raison pour laquelle j'ai fait ce long et pénible voyage. En vérité,
je suis venue te dire que si tu me veux encore, je serais ravie de
t'appartenir. Je suis prête à vivre ici, avec toi, jusqu'à la fin de ma vie...
»
Mais la jeune fille fut interrompue par un
bêlement si aigu qu'il lui donna des frissons dans le dos. C'était une jolie
chèvre blanche qui venait de crier ainsi. Elle se tenait à portée de sa main,
fixant sur elle des yeux qui exprimaient une irritation méprisante. Cela dura
quelques secondes, puis la bête tendit son museau vers le berger, et se mit à
lui lécher le visage avec une langue rose et douce. Ensuite, elle lui écarta
les jambes et se blottit contre sa poitrine, caressante... L'homme baissa la tête,
toujours muet... Comprenant la scène, la jeune fille se leva hâtivement, et
sans dire un mot, elle s'éloigna, le cÅ“ur broyé. Elle marchait vite, les yeux
fixés droit devant elle, lorsqu'un craquement attira son attention. Elle se
retourna vers le lieu du bruit. C'était un bouc. Elle devina qu'il appartenait
au berger et qu'il l'avait suivie en cachette. Alors, envahie par une tendresse
subite, émue jusqu'aux larmes, elle s'agenouilla, ouvrit ses bras et appela
l'animal : « Viens ! Approche ! N'aie pas peur ! » Et le bouc s'approcha
d'elle, et elle le serra dans ses bras, le couvrant de baisers ; et brusquement
elle le vit se métamorphoser en un homme beau comme le soleil, fort et grand,
comme celui qui avait peuplé ses rêves pendant des années et des années. «
Viens mon prince adoré, lui dit-elle. Nous allons maintenant rentrer chez nous.
»
Quelques jours plus tard, ils arrivèrent au
village. Avertis depuis longtemps, les habitants s'étaient répandus dans la rue
principale que devait emprunter notre héroïne pour atteindre sa maison. Dès que
la jeune fille et son accompagnateur apparurent, un immense éclat de rire et
des moqueries acides jaillirent de toutes les bouches. Marchant à quatre
pattes, les enfants se mirent à imiter le cri des chèvres. Quelqu'un s'écria à
plusieurs reprises : « Oh ! qu'il est beau le prince poilu qu'elle nous a
ramené de son long voyage ! Oh ! qu'il sent bon ! Oh ! qu'il est joli avec ses
deux cornes et sa barbiche ! Ecartez-vous la populace ! Laissez passer les
amoureux ! » Mais notre héroïne continuait de marcher, imperturbable, la tête
dressée fièrement vers le ciel, murmurant: «Pardonne-leur, mon prince adoré !
C'est le poison de la jalousie qui envenime ainsi leur langue ! Ces singes
hurleurs et grimaçants ne doivent pas nous troubler ! Avançons, mon prince ! »
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Boudaoud Mohamed
Source : www.lequotidien-oran.com