«Quand on voit ce qu'on voit, quand on entend ce qu'on entend, on a le droit de penser ce qu'on pense.»
Coluche
Depuis trois ans, les interventions des hauts responsables du département de la recherche scientifique ne cessent de se multiplier pour expliquer la nouvelle réforme. Mais nous ne savons pas à qui ils s'adressent au juste. Est-ce qu'ils s'adressent à nous, doctorants, ou au peuple, ou au président de la République pour le rassurer sur le budget alloué à leur administration ' Peu importe, examinons de près cette réforme. Nos responsables ressassent du matin au soir le fait que 80 % des chercheurs ne font pas de publications scientifiques. Peut-être qu'ils ont raison, mais ils s'arrêtent là et ne disent pas que 80 % des publications sont le fruit des travaux des doctorants. Les doctorants justement représentent le carburant vital sans lequel la recherche scientifique ne peut faire le moindre pas. Aujourd'hui, la question fondamentale à poser est la suivante : quel est l'impact de cette réforme sur ces doctorants '
«C'est la théorie du complot»
Nous ne dirons pas que nous sommes en train d'assister à une destruction structurée d'un secteur stratégique, autrement nous recevrons au visage, encore une fois, la fameuse réplique simpliste «c'est la théorie du complot». Les démagogues, adeptes de «l'autruche attitude», adorent utiliser cette expression à toutes les sauces. C'est devenu leur joker préféré. Dressons plutôt un constat sur la situation des doctorants et laissons le droit de juger à ceux qui ont un esprit sain. Nos responsables sont fiers de nous répéter, de manière très snobe d'ailleurs, que les doctorants reçoivent une bourse de 12 000 DA par mois. Ils nous exhortent à dire merci. Il y a trois ans, vous n'aviez rien, nous disent-ils. Ok ! Vous voulez que nous baisions vos mains peut-être ' Mais ne venez pas déverser les larmes de crocodile dans dix ans, en disant : «Nous avons fait un mauvais départ et nous avons sous-estimé les compétences de nos jeunes.» Remarque, c'est ce que vous dites aujourd'hui à propos de la politique choisie au lendemain de l'indépendance. A présent, dans tous les pays développés, le doctorant perçoit un salaire et bénéficie d'un contrat de travail à durée déterminée. Mais l'Algérie, on dirait que c'est un autre monde, l'administration nous donne de l'argent de poche. En France, par exemple, tout le monde a compris qu'un doctorant ne doit pas être considéré comme un adolescent, encore moins comme un écolier, chose que nos responsables n'arrivent pas à comprendre. Hélas, nous avons fait appel à des gens qui, après avoir travaillé avec des chercheurs occidentaux professionnels, sont en train de faire un travail d'amateur chez nous. La nouvelle réforme considère le doctorant comme un gamin qui doit faire beaucoup d'apprentissage et ne le considère surtout pas comme un chercheur à part entière. Il a le droit à un notebook, des gadgets et des bonbons, pas plus. Le doctorant n'a le droit à aucun stage à l'étranger. Enfin si, puisque le règlement est flou. Seuls les pistonnés peuvent bénéficier d'un stage en Europe, c'est le même principe qui régit le recrutement, et c'est vérifiable, nous n'allons pas nous étaler là-dessus. Pour que la situation change, la loi doit être claire. On doit écrire noir sur blanc : «Tout doctorant a le droit à un stage d'un mois à l'étranger.» Mais bon, c'est une question de pognon, si chaque doctorant bénéficie d'un stage, il n'y aura pas suffisamment d'argent pour les prédateurs qui n'ont pas encore terminé leur tour du monde.
Le chômage avec un grand C
Après un long combat digne du soldat Ryan, certains doctorants réussissent à soutenir leurs thèses, mais ne sont pas recrutés systématiquement. C'est une autre histoire qui commence pour eux, le chômage avec un grand C humiliant. Voilà ce que la réforme fabrique aujourd'hui, des docteurs d'université au chômage. La situation est amère. L'université algérienne ne veut plus de ses enfants. Le jeune docteur doit postuler à droite et à gauche. Parfois, il reçoit une réponse qui lui dit «il n'y a pas de poste disponible pour le moment», et parfois on lui dit «votre sous-spécialité ne concorde pas avec la spécialité demandée». Bref, ce n'est pas les prétextes qui manquent. Par ailleurs, nous avouons que des jeunes docteurs sont recrutés annuellement dans des centres de recherche, mais sans pour autant se réjouir, car la loi du plus pistonné n'est pas abolie. Nous nous posons la question : est-ce que c'est difficile de voter une loi claire qui rend le recrutement des docteurs d'université systématique ' Usé par de longues études, le jeune docteur qui n'est plus vraiment jeune doit galérer encore et encore pour trouver un emploi et pouvoir enfin fonder une famille. Mais une fois de plus, il a le droit à la démagogie. «On nous prend pour des cons», comme le dit la chanson. Ces responsables irresponsables qui gagnent officiellement au minimum 200 000 DA par mois et qui gaspillent 1% du PIB du pays doivent DEGAGER. Avec l'argent qu'ils ont gagné sur le dos du peuple, ils peuvent aller prendre leur retraite au Maroc. Cela ne doit pas les offenser, passer sa retraite au Maroc est à la mode, Nicolas Sarkozy et Carla Bruni étaient làbas après la présidentielle française. Une anecdote pour finir. Dernièrement, nous avons appris dans le couloir du laboratoire qu'un établissement de divertissement ouvrira ses portes bientôt, du côté de Bab Ezzouar. Une amie doctorante nous a informé que cet établissement est une imitation du Crazy Horse, et qu'il est à la recherche de très belles filles étudiantes qui ressemblent aux danseuses du Crazy Horse. Nous nous disons que les doctorantes auront plus de chance vu leur curriculum vitae. Nous ne savons pas trop ce qu'en pensent les responsables du département de la recherche scientifique, mais nous imaginons que ceux qui parmi eux auront l'occasion d'aller au Crazy Horse se réjouiront du spectacle. D'une manière ou d'une autre, ils auront contribué à sa réussite.
Omar et Salma, doctorants en sciences
P. S. : heureusement, tous les professeurs ne sont pas des prédateurs.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Le Soir d'Algérie
Source : www.lesoirdalgerie.com