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KIOSQUE ARABE



Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com
A force de chercher à démontrer qu'on peut tout faire avec un voile, ou même un intégral du genre niqab, les intégristes vont réussir à nous faire grimper aux lustres. Et c'est bien de grimpette qu'il s'agit, ou d'escalade puisque nous parlons de ce sport moderne qu'est l'alpinisme. Quoi de mieux que la conquête des cimes pour faire porter le chapeau aux femmes qui végètent au fond de l'abîme. La femme saoudienne qui est interdite de volant, car elle risque d'attraper le vertige en le tournant, s'essaye à la modernité en partant à la conquête des sommets.
Et comme ceux d'Arabie saoudite ne culminent pas du tout pour les besoins de la démonstration, on a opté pour le prestige et l'ivresse (halal) des hauteurs, l'Everest en l'occurrence. Il fallait faire vite, en effet, car il se murmure que des investisseurs qataris auraient déjà lancé une OPA sur la plus haute montagne du monde. Or, tout le monde sait qu'une fois arabisé, un sommet perd fatalement de sa majesté, au point de se confondre avec une vulgaire rencontre de chefs d'Etat en goguette. Elles étaient donc une dizaine de femmes à avoir planté le drapeau saoudien sur l'une des faces de l'Everest et sans permis de conduire. On ne sait pas aussi si les tuteurs-accompagnateurs de ces dames ont respecté jusqu'au bout l'obligation de ne pas les lâcher d'un crampon, comme le veut la sainte règle. Conduit par la princesse Ryma, fille du prince Bandar Bin Soltane, le groupe de grimpeuses avait pour objectif de sensibiliser l'opinion sur les méfaits du cancer du sein dans le royaume. Opération humanitaire louable, bien qu'hypermédiatisée, qui a permis surtout de démontrer qu'on pouvait aller chercher des ersatz d'émancipation féminine jusque sur les pentes lointaines de l'Himalaya. Après tout, la Chine n'est pas si loin ! Bien sûr, photos et vidéos de cet «exploit» ont fait le tour du monde, et toute la population du royaume, y compris les plus misogynes, a salué cette nouvelle conquête de la femme, après le voile. En réalité, il y a deux catégories de femmes qui n'ont pas pavoisé, d'abord celles qui n'avaient pas le cœur à s'accrocher aux lampadaires, ce qui du reste est formellement interdit. Elles sont l'écrasante majorité dans le royaume, et seule une minorité d'intellectuels s'intéresse au sort de ces femmes, que des théologiens obscurantistes tiennent cloîtrées sous prétexte de les conformer à leur Charia. A la tête de cette minorité agissante, mais isolée, influente, mais étouffée, on retrouve l'irréductible écrivaine et activiste, Wajiha Al-Howeidar. Et il fallait juste une opération démagogique de cette taille pour la faire sortir de ses gonds wahhabites. D'abord, faussement ingénue, la contestataire la plus régulière du pays semble se satisfaire du caractère humanitaire et symbolique de cette grimpée féminine, puis elle se rebiffe. Elle enfonce son piolet dans la faille des propos tenus par la première de cordée, la princesse Ryma. Celle-ci a affirmé que l'opération «Everest» visait aussi à encourager les femmes saoudiennes à pratiquer la marche au moins un quart d'heure par jour, afin de se prémunir contre les problèmes de santé. «Comment peuvent-elles (les Saoudiennes) s'adonner à un sport quelconque en l'absence de terrain approprié, et même d'endroit où marcher librement ' De quelle manière peut-on propager cette culture du sport alors que les filles dans les écoles et les étudiantes dans les universités sont interdites de toute pratique sportive '» Mais le plus important dans cette affaire d'escalade, c'est qu'elle a étalé au grand jour la laideur d'une réalité que personne ne veut regarder dans la société saoudienne, et c'est l'immense écart entre ceux qui ont tout et ceux qui n'ont rien, assène Wajiha. «Ces jeunes filles, ajoute-t-elle, représentent une infime minorité de la société saoudienne. Si l'une d'elles tombe malade ou si elle a un accident, elle est aussitôt transportée jusqu'au plus proche avion sanitaire et emmenée dans l'un des meilleurs hôpitaux du monde. Ces jeunes filles séduisantes ne savent pas ce que peut endurer une femme attendant sous un soleil d'été brûlant un taxi qui les transportera de, ou vers, l'hôpital. Aucune d'elles n'est jamais entrée dans ces hôpitaux publics où règnent des tribus de bestioles et de microbes dangereux. Elles n'ont perdu aucun de leurs proches à cause d'une négligence ou d'une erreur médicale (…) Ce sont des femmes qui ont été élevées dans des tours d'ivoire, qui ont appris que la vie est belle et qu'elle mérite d'être vécue. Elles savent que, pour elles, tout est possible, et le mot impossible ne figure pas dans leur dictionnaire. Les réactions à cette affaire on révélé le visage hideux de la société saoudienne, le fossé qui sépare la classe aisée, qui représente près de 5% seulement de la société, des 95% les plus démunis. L'inégalité entre ceux qui rêvent, réalisent leurs rêves, pour encore rêver plus, et ceux qui trouvent toutes les portes fermées devant eux (…) L'abîme entre ceux qui habitent dans des palais et des villas cossues, sans verser un centime de leur poche, qui bénéficient de pensions, de terres, de dividendes, de billets gratuits, alors que d'autres vivent dans des logements de location, dont certains menacent ruine». Comme un pied-de-nez à la caste des obscurantistes qui oriente et régit la société saoudienne, l'écrivaine paraphrase un verset du Coran pour illustrer le fossé qui sépare les grimpeurs de ceux qui ne décolleront jamais. Elle conclut par cette interrogation, un rien pessimiste : «Peut-il y avoir une quelconque égalité entre ceux qui grimpent et ceux qui ne grimpent pas.» Wajiha Al-Howeidar, pour ceux qui ne la connaissent pas encore, mène un combat solitaire, mais tenace contre les interdits imposés aux femmes, notamment celui de conduire une voiture automobile. Elle a enfreint cet interdit, à plusieurs reprises, s'exposant ainsi à des poursuites et à des tracasseries administratives. Elle est, par atavisme et par vocation, une de ces femmes qui n'ont pas besoin d'aller escalader l'Everest, pour prouver leur attachement à la liberté, autant qu'à leur société et à leur pays. Un exemple à suivre pour nos femmes, surtout pour celles qui sont entrées à l'APN avec d'autres idées que celles de participer à la énième redistribution de la rente.


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