Oran - Revue de Presse

L'enfance, victime expiatoire de nos m?urs décadentes



L'enfance est probablement l'unique soubassement visible de l'édification d'une société humaine. A travers elle, on peut aisément lire son histoire passée ou à venir. Placé jadis sous la protection de l'aïeul, l'enfant jouissait d'une prémunition contre toute dérive parentale ou sociétale. Prévenant surtout le châtiment corporel, il enfouissait sa tête dans les basques de l'aïeul, il en faisait son refuge. On disait des grands-parents qu'ils étaient sentimentaux, à juste titre d'ailleurs. Ils ne développaient aucun fantasme vis-à-vis de leur petite descendance; ils ne voyaient en elle, ni réussite ni échec personnels. C'était seulement le «foie de leur foie», comme l'exprime si bien l'adage populaire. Ce ne pouvait être que de l'amour viscéral. L'évolution mimétique, dite moderniste, a eu raison des aïeux. Ils n'ont plus droit de cité. En déshérence eux-mêmes, ils observent de loin la déchéance filiale et parentale. Dans l'arrière-pays, avant sa corruption par déviances urbaines, l'enfant était protégé par l'école coranique, jusqu'à l'âge réglementaire de la scolarisation. Il n'avait pas de tâches dévolues. il jouait beaucoup. La liste des jeux, ingénieuse et saisonnière, était le produit de son imagination inventive : toupie, billes, cerceau, etc. Actuellement, ses jeux électroniques sont «pensés» pour lui, quand son statut social le lui permet. Il est dépossédé de sa naïveté enfantine. Dans les milieux, populaire ou défavorisé, il fait partie des intrants de l'activité socioéconomique. Il n'arrête pas de porter de l'eau, ses petits bras n'arrêtent pas de s'allonger, de vendre de la galette au bord de la route, sous les caprices du climat. Il pousse la brouette et roule la bouteille de gaz, au risque de se faire exploser. Le logement collectif à étages ne lui facilite pas ses nombreuses tâches. Il peut monter et descendre des dizaines de fois, à chaque fois chargé d'un fardeau. C'est une main-d'?"uvre à portée de main et gratuite, même pour le voisinage. La circoncision, rite ancestral, lui était presque cachée. On faisait attention à ses craintes. Le rasoir ou les ciseaux étaient sciemment escamotés à son regard. Actuellement, pris dans les bras de son père ou d'un oncle, il est introduit dans une pièce hurlante. Le docte médecin ou l'infirmier ricanant, le reçoit sur une table couverte d'un drap blanc. La curée «sanguinaire», de la circoncision collective, dans une salle surchauffée et ouverte aux quatre vents, n'est pas faite pour rassurer. Faut-il rappeler le drame des enfants d'El-Khroub pour se convaincre que cet acte rituel n'est pas toujours sans danger ? Les instruments de torture, exposés, participent à son angoisse. Il en urine parfois. La boîte métallique chromée, le flacon de désinfectant bleu, le thermocautère branché à la prise électrique, ne quitteront pas son champ visuel. Décadents, nous avons instrumentalisé un rite sunnite d'origine hébraïque. La tradition religieuse elle-même recommande au sacrificateur de cacher la lame, au regard de l'animal sacrifié, que dire alors quand il s'agit de l'être humain ! Assistant récemment à une cérémonie de circoncision, quelque part dans notre vaste pays, je ne pus être que choqué par la dérive de cette pratique. L'instrument qui prônait au milieu de la table, délivrait de la «gégène». Cette image me renvoyait au professeur Mohamed Aboulola, chirurgien infantile qui dénonce, depuis plus d'une décennie, cette pratique traumatisante et invalidante parfois. Elevé lui-même dans un milieu islamique de la vallée du M'zab, il mit son art au service d'un rite, qu'il voulait humaniser par la science. Malheureusement, cet éminent chirurgien risque de prêcher dans le désert; sa voix ne peut couvrir à elle seule la communauté nationale. Le cri déchirant du bébé ne peut être que l'expression d'une douleur physique insoutenable, ressentie dans sa chair. Retenu fortement par deux bras d'adulte et écartelé, il est humilié dans son intimité. Un bout de «lui» grillé, est jeté sur la table, comme un trophée de guerre sous des clameurs gutturales et des youyous d'allégresse. L'opération pratiquée dans le vif n'a reçu aucune prémédication pour la rendre indolore; il paraît que c'est mieux ainsi ! Brûlé au énième degré, il pleurera longuement sa misère douloureuse. Seule sa mère, impuissante et vaincue comme lui, compatira à ses larmes. A l'école et à l'âge où l'on joue encore, il sera chargé d'un lourd cartable. Soumis à la bousculade, il tentera d'éviter le «bout de tuyau» du gardien de l'école. On ne parle pas aux enfants, on «tape dessus». Dans la classe, le maître immense de par sa taille, rehaussée par une estrade, sera le gourou qui hantera les nuits de l'enfant. La règle de laiton sera le spectre que brandira le pédagogue. L'objet de tous les soucis est sous l'oeil furtif de l'enfant. Il est généralement posé sur un coin du bureau, à portée de la main velue du maître ou boudinée de la maîtresse. Nombreux, cependant, sont ces enseignants et ces enseignantes qui font exception à la «règle». De retour à la maison, pâle et dépenaillé, il sourit quand même, il se sent en sécurité. Il vient de remporter plusieurs petites victoires : dans la rue, il vient d'éviter un groupe de grands dadais qui lui barrait la route, de feinter un chauffard qui ne lui cédait pas le passage. Il n'a généralement droit, à aucune gratification. A peine rentré, sa maman lui rappelle qu'il doit vite manger, pour retourner rapidement à l'école. Il doit se dire quelque part, que tout le monde lui en veut. Son cursus scolaire sera un cauchemar, il ne «rencontrera» son père que le jour de la présentation du carnet scolaire. Il adoptera une tactique de défense qui le sauvegardera des raclées : le mensonge. Il s'efforcera de jouer un rôle qui n'est pas le sien, à l'effet de contrer les multiples agressions, physiques et verbales. Il n'a pas d'avis à émettre, il n'a pas de choix sensoriels : couleurs des vêtements, coiffure, loisirs. Quand il aime la montagne, papa et maman l'emmèneront à la mer ou vice-versa. Notre conscience essayera parfois de tirer sur la bride, notre Ego renâclera : «...après tout, nous aussi on a été élevés comme ça ! On ne s'en porte que mieux !» La fillette quant à elle, si elle ne subit pas de mutilation sexuelle comme ailleurs, n'en est pas moins soumise à la chape du silence. Mûrie avant l'âge par les travaux ménagers, elle est exposée, plus que le garçon, aux accidents domestiques : brûlures thermiques, caustiques et autres. Elle est l'objet de marchandage nuptial. On l'épousera nubile par la «Fatiha», on en fera une femme à l'âge légal. La nouvelle législation vient tout juste de la soustraire au mariage «Orfi». Faut-il aussi que tous les imams s'y inscrivent. La nuit des noces, le bruit tonitruant des fusils et la sono couvriront le cri de douleur de cette fille livrée par les siens, à celui qui aurait pu être son père, ou parfois même son grand-père. L'antre du «fauve» est plus raffinée que jadis : chambre à coucher cossue, lumière tamisée et essences fortes de parfum. Le supplice pré-nuptial est lancinant, il dure : défilé vestimentaire, étouffante robe blanche, faim, vessie pleine et jambes alourdies par des escarpins serrés. Les voitures rugissantes et leurs trompettes sont-elles les chars fleuris et les cors, attributs modernes des sociétés primitives ? La sonorisation explosive, les toilettes bigarrées, les fards et parfums, les youyous rappellent étrangement les rites païens, précédant le sacrifice rituel. La famille présentera un certificat médical portant la photo de la vierge, attestant de l'intégrité de l'hymen, établi si possible, par un gynécologue confirmé. Ce futur adulte porte déjà son chemin de croix. Que doit-il en penser ? Que devons-nous faire ? Il nous faut tout simplement, nous remettre en cause, il s'agit bien de notre progéniture.
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