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Les pousse-au-crime sont de retour, si tant est qu'ils soient partis un jour ailleurs ou qu'ils aient disparu à l'instar de certaines maladies que l'on croyait vaincues. Moralement, c'est un crime de désigner autrui à la vindicte, le montrer du doigt aux souffleurs de haine, aux psychotiques des minbars. Dans tous les codes pénaux, l'incitation au crime est assimilable à l'action de commettre directement ce crime, et son auteur est traité, jugé et puni en conséquence. Dans la réalité de nos sociétés, qui oscillent entre modernité simulée et religiosité frileuse et violente, il en va tout autrement et nos minarets sont hérissés de snipers. Dans ce cas d'espèce, jouer les procureurs ou les accusateurs publics devient d'une facilité sans nom, presque un jeu d'enfant, puisqu'il se fait sous le regard attendri de «parents» bienveillants. Il suffit alors que la justice, chargée de sanctionner l'acte et l'incitation à l'acte s'avise de regarder ailleurs ou de faire la sourde oreille en l'occurrence, et le scénario se met en place. Souvenons-nous des prêches virulents et des fatwas de mort contre nos écrivains connus, lancés du haut des minarets et donc très audibles et compréhensibles, sans déranger les siestes. Rappelons cette sortie irréelle d'un confrère traitant un homme politique de tous les noms d'oiseaux, puis lui demandant ce qu'il en pensait(1).
Les pousse-au-crime sont de retour, disais-je, et les assassins de Tahar Djaout et de Smaïl Yefsah peuvent toujours, s'ils sont encore de ce monde, se bercer de la même mélodie mortifère. Les victimes désignées aux meurtriers potentiels ont juste changé de nom, mais l'accusation est la même, aussi grossière qu'elle soit et aussi entachée de mauvaise foi qu'elle l'est. Les traits assassins peuvent viser aussi bien un écrivain, sous les feux conjugués des chapelles et de la jalousie, qu'un artiste, devenu moins dangereux, depuis qu'il a renoncé à chanter la liberté contre la tyrannie. Quant à l'engeance des imprécateurs, elle se montre aussi digne de ses devanciers, et elle peut être notable et vertueuse autant que l'anthropophage Hind, après l'érection de sa maison en sanctuaire(2). La nouveauté, aujourd'hui, c'est que les proches des victimes accomplissent la prière pour le défunt aux côtés des inquisiteurs-juges, voire des bourreaux eux-mêmes. Ainsi va la foi, comme l'atteste la tiédeur habituelle des réactions du bon peuple musulman d'Égypte, après l'assassinat d'un prêtre copte par un musulman illuminé. Sachant que ses coreligionnaires seraient certainement tentés de dire qu'il était fou, Salim Abdeldjalil, le meurtrier, a affirmé qu'il n'en était rien et qu'il s'en était pris à sa victime simplement parce que sa tenue de prêtre le dérangeait. Comme pour confirmer tout le mal que les musulmans d'Égypte pensaient de leurs concitoyens coptes, l'actrice repentie et en retraite, Abir Cherqaoui, y est allée de son couplet-plaidoyer. «C'est Dieu, et c'est dans le Coran, qui nous dit que les coptes sont des associationnistes et des mécréants, voués aux feux de l'enfer. Al-Azhar ne peut pas changer ça et Cheikh Tayeb est un homme de bien et un savant accompli.» Et pour corser le tout, l'actrice qui a tourné casaque, à force de jouer dans les feuilletons historico-religieux(3), a ajouté : «Nous vivons mal le fait qu'ils ne croient pas en Mohamed et au Coran, s'ils y croyaient le monde irait mieux et le bien régnerait partout.» Un message clair aux coptes du pays : si vous voulez rester en vie et le plus longtemps possible, convertissez-vous à l'Islam ! La sortie de l'actrice recyclée a eu lieu sur le blog du penseur Islam Behaïri, et elle était censée répondre aux attaques du blogueur contre Al-Azhar et son recteur, après l'attentat anticopte. Islam Behaïri répond à l'actrice que Dieu n'a jamais dit que les chrétiens iraient en enfer et il lui cite à l'appui le verset du Coran contredisant les propos cités. «S'agissant des sauvages qui disent aux gens «tuez les chrétiens», je vous convie à lire les livres de théologie. Ainsi vous saurez qui a affirmé que tuer un non-croyant était un devoir et qui a autorisé leur assassinat sans jugement», a-t-il ajouté.
Quant à la bonne opinion que l'ancienne comédienne a du recteur de l'université millénaire, il estime que c'est son droit mais il lui demande «comment elle peut connaître un homme qu'elle n'a vu qu'à la télévision». Et il lui raconte, à l'appui, l'anecdote du calife Omar Ibn-Alkhattab, recevant un homme venu témoigner de la foi et de l'équité d'une personne qu'il prétendait connaître. «Est-ce ton voisin du dessous, as-tu fait des transactions en dinars ou en dirhams avec lui, l'as-tu accompagné en voyage, lui as-tu confié quelque chose '» Rien de tout cela, répond l'homme, et Omar de lui dire : «Tu peux partir, parce que tu ne le connais pas, peut-être l'as-tu vu lever et incliner la tête dans la mosquée et tu en as pensé du bien parce qu'il fait la prière.» «Ainsi donc, et si je m'en tiens au contenu et au sens de cette anecdote, je peux dire que vous ne connaissez pas du tout Cheikh Tayeb», conclut Islam Behaïri. Moins de dix jours après l'assassinat du prêtre copte, ce sont des dizaines de policiers et soldats qui ont été tués vendredi dernier dans l'oasis de Baharya (190 km au sud-ouest du Caire). Commentant cette embuscade sanglante, le penseur égyptien a affirmé que «l'Égypte vivait depuis six ans la pire période de son histoire, face aux horreurs du terrorisme. Il y a trois ans, a-t-il rappelé, le Président Sissi a chargé Al-Azhar et son recteur de réformer le discours religieux. Il y a trois ans, a ajouté Islam Behaïri, Ahmed Tayeb a commencé en paroles et en actes une guerre contre les intellectuels et penseurs qui avançaient des idées novatrices. Depuis trois ans, Al-Azhar n'a pas avancé d'un pas ni franchi une étape dans le combat contre l'idéologie terroriste. «On ne peut pas combattre le terrorisme et protéger les textes qui alimentent son idéologie, et tant que cette situation durera, tant que les terroristes trouveront la source où se désaltérer, il est vain pour l'Etat de les combattre», a souligné le penseur, lui-même cible privilégiée des conservateurs d'Al-Azhar.
A. H.
(1) Il s'agit de l'échange incroyable qui a eu lieu entre le rédacteur en chef du journal du FIS, El-Mounqidh et le leader du RCD, d'alors, Saïd Sadi. Le premier a suivi son chemin de violence jusqu'à sa propre mort. Le second a choisi une retraite paisible et sans cahots.
(2) Tous ceux qui avaient combattu l'Islam et son Prophôte auraient la vie sauve s'ils se réfugiaient dans la demeure d'Abou-Soufiane, le chef de la coalition mecquoise, mari de l'horrible Hind et père de Muawya. Comme quoi, les «marsiens» n'ont pas attendu 1962 pour s'infiltrer dans les rouages du pouvoir et les contrôler en définitive.
(3) Abir avait de qui tenir, mais elle a lâché la rampe après avoir eu une carrière relativement brillante, favorisée par le fait qu'elle n'est autre que la fille du grand réalisateur Jalal Cherqaoui. Ce dernier est notamment l'auteur de la célèbre pièce L'école des cancres, qui a réuni des comédiens talentueux et qui est considérée comme l'un des chefs-d'œuvre du théâtre égyptien. Comme quoi, le feu produit aussi de la cendre.
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