Oran - A la une

KIOSQUE ARABE Des télés pour enterrer des télés !



Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com
On va encore me dire que je perds tout sens de l'humour quand un homme de Dieu, un savant, un «alem», tous ceux qui parlent à nos âmes tourmentées enfin, se mettent à faire des blagues. Ce qu'on disait de la soutane est aussi valable pour la gandoura : il faut que le vent ait une sacrée charge d'humour pour aller s'y engouffrer et les faire bouffer. Quand on a été habitués à entendre des histoires qui font pleurer, il n'est pas évident qu'on puisse passer, sans transition, des larmes au rire.
Comme il faut un commencement à tout, et que l'ENTV éprouve pour l'innovation («bidaâ») des craintes de chat échaudé, d'autres prennent des initiatives. Depuis quelques mois éclosent des télévisions privées qui se voient enterrant en grande pompe l'agonisante ENTV, selon la bonne formule qui a déjà servi pour les entreprises d'Etat. Parmi les trois nouvelles chaînes satellitaires, se distingue Al-Nahar, issue du titre du même nom, et la plus présente sur le terrain de l'actualité. La chaîne a surtout innové sur le plan du discours religieux en lançant un imam, dont les causeries alimentent le débat de la rue, voire la polémique. Tout comme les assoiffés de Dieu qui le cherchent hors des sentiers battus de la mosquée sous influence, nombre de croyants, pratiquants ou non, ont érigé en chapelle l'émission du cheikh Chems-Eddine. Sur les conseils d'amis téléspectateurs de la chaîne, j'ai résolu de suivre avec attention et circonspection les adresses du cheikh à ses supporters juniors et vétérans. Le premier contact a été des plus heureux puisque je suis tombé sur un discours original séduisant et anticonformiste. Lors de cette émission qui ambitionnait de fournir des réponses aux questionnements des fidèles, le cheikh était interrogé sur le problème de la tache de piété sur le front, ou «zebiba ». Un téléspectateur s'angoissait du fait qu'il faisait la prière depuis des lustres sans voir apparaître le fameux stigmate qui vous confère respect et considération du voisinage. «Bidaâ», a répondu sans ambages le cheikh, en se gaussant de la naïveté de son interlocuteur et en affirmant que cette marque était juste celle d'une piété qui veut s'afficher. Il s'agit, en somme, d'une coquetterie, comme un grain de beauté artificiel qu'on s'infligerait sur le front, comme un troisième œil échappé à un cyclope. Il a souligné, en substance, qu'il ne servait à rien de se taper la tête sur les piliers de la mosquée ou de se cogner le front sur la partie rugueuse du tapis de prière pour exprimer sa foi. Il y a des hommes pieux, à l'instar de nos grands théologiens, qui se sont prosternés toute leur vie sans porter la fameuse pastille qui fait éternuer notre voisin, le fumeur de thé. Comme je partage toute l'aversion qu'on peut éprouver à l'encontre des «empastillés» (suivez le regard de Hakim Laâlam !), j'ai bu du petit lait (clause de style) en écoutant Chems-Eddine. Voilà enfin quelqu'un qui nous change de ces vieilles badernes qui nous infligent les mêmes supplices avec la tenace conviction de ceux qui tiennent le bâton par le milieu. Au deuxième rendez- vous, disons que je n'ai pas été désenchanté, mais seulement remis en face des réalités et des mœurs locales, s'agissant cette fois-ci des femmes. Très en verve, semble-t-il sur ce chapitre, cheikh Chems-Eddine a évoqué le célibat des femmes, de façon très caricaturale. Il a évoqué l'exemple d'une jeune fille qui a éconduit des dizaines de prétendants sous les prétextes les plus divers, et fini le bec dans l'eau sans même le menu fretin échu au héron de la fable. Le cheikh voulait, par cet exemple, inviter les jeunes filles en mal d'époux à se montrer moins exigeantes, moins frivoles, mais il y avait déjà comme un malaise. Puis, nous avons eu droit à ce morceau de choix en matière de conseil matrimonial, et précisément sur l'art de bien choisir les origines géographiques de sa future épouse. Le «marieur» du jour passe en revue les différentes villes du pays où l'on peut faire ses emplettes, et dans un souci d'équité, il prend bien garde à vous assurer un minimum vital en matière de bonheur conjugal. De Djelfa à Sétif, en passant par Béjaïa, il n'est question que de qualités, notamment en cuisine, propres à satisfaire tous les goûts. S'il n'avait eu les ciseaux d'Anastasie au-dessus de sa tête et au-dedans, je présume que notre imam aurait évoqué d'autres performances plus convoitées. Toutefois, les allusions à peine voilées à ce qui tarabuste le plus les méninges étaient là pour rappeler que l'homme intelligent saisit au premier clin d'œil. Bref, le cheikh s'est évertué à ne vexer personne jusqu'à cet atterrissage en catastrophe à Oran : l'épouse, ou la postulante, oranaise serait revêche et intéressée. En quittant la maison, l'époux est sommé de descendre les ordures et en revenant, l'Oranaise lui demande ce qu'il a rapporté. J'en connais qui auraient brûlé des pneus pour moins que ça, ce qui montre que les Oranaises ont d'autres qualités, et entre autres qu'elles ne sont pas rancunières. S'il se déparait de cet humour douteux et un tantinet misogyne, cheikh Chems- Eddine pourrait constituer un excellent antidote aux Qarni, Awdhi et autres téléprêcheurs annoncés par la chaîne privée concurrente pour le Ramadan. On pourra, enfin, célébrer les funérailles virtuelles et concomitantes de la chaîne Al- Jazeera, et du confesseur attitré de Khadidja Benguenna, le cheikh Karadhaoui. Si les Arabes mortellement patriotes sont aussi anti-impérialistes qu'ils le prétendent, ils devraient reconsidérer leur position à l'égard d'un homme qui parle au nom du Prophète, en attendant de parler en prophète. Je suis étonné par le manque de réactions d'indignation à sa déclaration selon laquelle si le Prophète ressuscitait, il tendrait la main à l'Otan. Si le Prophète revenait, son premier acte, selon moi, serait de déférer l'imam suprême du Qatar, et du monde musulman, devant la justice pour usurpation de qualité, faux et usage de faux, et iniquité dans le traitement de ses épouses. Comme je ne suis pas Karadhaoui, et que je n'ai pas, comme lui, le droit de tout dire, je préfère m'arrêter là, de crainte de mériter l'indignation des faux dévots et autres «empastillés». Après tout, ils sont majoritaires ! Et la majorité, ça se respecte parfois, mais ça se craint plus souvent.
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)