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Islam, islamisme et modernité



Islam, islamisme et modernité
Par Ali Akika, cinéaste
J'ai lu dans un journal algérien un discours d'un chef de parti qui utilisait la notion de «communauté mohamédane». Jusque-là, on connaissait la oumma islamya ou communauté musulmane. Ce monsieur ne sait-il pas que Voltaire nommait les musulmans des Mahométans, faisant, à l'évidence, la confusion entre le statut de Mohamed, Messager de Dieu (un homme mortel), et celui de Jésus, fils de Dieu, selon la doctrine chrétienne.
Qu'un Voltaire fasse ce genre de raccourcis à son époque, on peut le comprendre, mais en Algérie, trouver pareille notion est un signe de confusions regrettables qui peuvent avoir des conséquences facheuses. Je signale cette anecdote pour mettre l'accent sur les confusions entretenues ici et là, soit par ignorance soit à dessein, par machiavélisme politique. Ainsi, l'Occident (surtout depuis le 11 septembre 2001), après avoir mis dans le même sac Islam et terrorisme islamiste, revient à «de meilleurs sentiments». On remarque en effet aujourd'hui des changements dans sa doctrine quelque peu paranoïaque. Pourquoi ce revirement ' Parce qu'il s'adapte, comme la girouette qui tourne avec le vent, aux situations dans but de préserver ses intérêts ou de conquérir de nouveaux marchés. Pour cela, il utilise la force brute ou bien la ruse servie par une diplomatie jésuitique forgée par les Richelieu, Mazarin et autre Talleyrand… Après avoir guerroyé en vain en Irak et en Afghanistan, le voilà aujourd'hui devant la nécessité de «tolérer » et même de pactiser avec l'islamisme. Pourquoi ce changement d'attitude à l'endroit de l'islamisme, cette idéologie politico-religieuse qui a remplacé comme épouvantail le communisme ' Mais contrairement au communisme dont la philosophie est aux antipodes de la démocratie libérale, l'Occident partage avec l'islamisme une matrice idéologique, à savoir son «amour» pour la libéralisme économique et sa haine de la lutte des classes. Il y a donc moyen de s'entendre avec ce nouvel épouvantail sur la base de ces affinités idéologiques qui lui facilitent cette volte-face imposée par des événements qu'il n'a pas vu venir. D'abord surpris, il tente aujourd'hui d'influer sur le cours des choses, car il s'est rendu compte de l'existence des forces politiques qui sommeillent dans les pays arabes. Cette soudaine lucidité a germé dans l'esprit de ses stratèges après qu'ils eurent fait le bilan de sa politique qui faisait ressortir clairement un lourd passif, d'abord en Iran (islamique) et ensuite dans les pays arabes nationalistes, comme l'Irak ou la Syrie. Qu'ils soient nationalistes ou islamiques, ces pays constitu(ai)ent une menace pour leurs indispensables et antiques protégés de la région, à savoir l'Arabie Saoudite et la myriade des Emirats arabes du Golfe. Pour éloigner ce danger, les Etats-Unis montèrent des pièges pour que ces pays se fassent la guerre. Ils jouèrent la carte sunnite avec Saddam Hussein contre l'Iran chiite, échec. Ensuite, ils ont manipulé des chiites irakiens pour se débarrasser de Saddam, échec. Ils ont plié bagage en «offrant» l'Irak à son voisin iranien. Et aujourd'hui, ils continuent leur jeu malsain avec la même légèreté en utilisant la carte «religion» en Egypte, en Tunisie, Libye, Syrie, etc. avec l'appui de qui ' De l'Arabie Saoudite et du Qatar, des royaumes moyenâgeux qui feraient pâlir de jalousie les rois fainéants de l'époque mérovingienne de l'Occident chrétien. Ces échecs portent la marque des stratèges de la CIA et du Pentagone qui ne raisonnent qu'en termes de catégories sociologiques chères aux universités américaines. Cette sociologie met l'accent sur l'un des aspects de ces sociétés (ici la religion) en méprisant les profondeurs de l'histoire de ces pays plusieurs fois millénaires. Pour ne point commettre les mêmes erreurs que ce pays aveuglé par sa puissance, nous avons intérêt à fouiller dans les entrailles de l'histoire pour comprendre le phénomène de l'islamisme dans le monde arabe. Il ne suffit pas de dire que cette idéologie se nourrit de l'égarement dû à la misère et de s'en contenter. Les racines de ce phénomène sont profondes, viennent de loin et se nichent dans le tissu social et culturel de notre société. En 1995, j'ai présenté un film, L'Algérie dévoilée, à Montréal, et la question qui revenait sans cesse dans les débats était la suivante : pourquoi l'Algérie a-t-elle sombré dans l'islamisme ' En Algérie, avais-je répondu, le socle sur lequel repose la société est l'Islam. Et d'ajouter, nous n'avons pas, hélas, su faire une lecture circonstanciée d'Ibn Khaldoun qui avait décrit le processus de dévitalisation des sociétés. J'avais fait aussi référence aux philosophes des Lumières comme Voltaire et Diderot, qui ont pu ouvrir des brèches dans la forteresse de l'Eglise de leur époque. L'absence chez nous de débats politiques et philosophiques a favorisé toutes sortes de manipulation… Et les manipulateurs avaient la tâche d'autant plus facile qu'ils occupaient des postes stratégiques dans l'appareil d'Etat, d'une part, et que notre société, sortant de la période coloniale, souffrait de l'ignorance accumulée durant plus d'un siècle de domination, d'autre part. Enfin, à cette époque, d'autres militants, quelque peu obtus, assimilaient la démocratie à un enfant de l'Occident à la fois chrétien et colonisateur. S'en réclamer était donc une chose difficile dans une société où le dogmatisme «socialisant» des uns et le conservatisme de la pire espèce des autres formataient les esprits. C'est pourquoi avais-je conclu, le travail de sape a fini par donner des fruits empoisonnés, et beaucoup de fidèles tombèrent dans le piège de l'islamisme qu'ils prenaient pour le «vrai Islam».
Islam et modernité
Aujourd'hui, d'autres confusions existent quand on aborde l'Islam et la modernité. Celle-ci est assimilée à un enfant naturel de l'Occident parce que née dans ce continent. On oublie, là aussi, par ignorance, d'identifier le véritable père de ce mode de vie, à savoir le capitalisme. Car la modernité n'existe pas partout en Occident, elle est un mode de vie dans des pays développés et à l'intérieur de ces pays, elle touche les classes et couches «favorisées » socialement ou intellectuellement. Mais revenons chez nous et voyons le rapport que l'on entretient avec ce concept. Comme on ne peut se passer des «délices» de ce capitalisme producteur de richesses, on admet facilement l'accumulation et la consommation des biens produits par cet Occident en les déclarant «halal». Hélas, pour ces libéraux vis-à-vis des produits mais conservateurs s'agissant des mœurs, ils ignorent que ces produits matériels engendrent d'autres effets dans les domaines relationnels et culturels. En clair, la modernité ne se réduit pas à l'utilisation et à la consommation de biens, mais elle est avant tout un rapport social. Elle recèle en elle une charge subversive que les conservateurs de tous poils s'acharnent à la clouer au pilori en la qualifiant de machine de débauche. Toutes ces belles choses qui facilitent la vie ne sont ni neutres ni inertes. Elles enferment en elles tous les ferments du changement qui influent sur la vision des hommes dans leur rapport à la société. Du reste, les obscurantistes dans des pays comme l'Arabie Saoudite l'ont bien compris. Ils interdisent tous les objets qui font craquer les murs des prisons dans lesquelles les imaginaires sont enfermés. La preuve ' Ils ont poussé le ridicule jusqu'à interdire aux femmes de conduire les voitures. Que conclure ' Faut-il accepter une aliénation par l'utilisation des nouveautés technologiques ou bien se forger des outils conceptuels pour favoriser l'éclosion de cultures nouvelles qui engendrent de nouveaux comportements en société et échapper ainsi à ladite aliénation. Il existe en Islam le concept de l' ijtihad qui permet de rendre caduques des archaïsmes et favoriser des instruments d'adaptation aux nouveautés du monde.
Islam et islamisme
J'ai fait allusion à la confusion voulue et entretenue en Occident autour de ces deux notions. La même confusion existe chez nous que certaines forces politiques exploitent sans vergogne. Nous subissons, hélas, trois fois hélas, les ravages de l'ignorance (entretenue) quant au rapport entre Islam et islamisme ' Pourquoi cette confusion ' Quand des idées nouvelles surgissent tel un volcan, elles ont cette qualité de bousculer des certitudes et de plonger beaucoup des gens dans l'angoisse. Ces idées nouvelles ne sont autres que des aspirations nobles des peuples qui veulent vivre à leur époque. Comme toujours, il est des gens bercés par des chimères qui préfèrent la «la tranquillité» du présent aux incertitudes de l'aventure humaine. La moindre nouveauté leur fait peur, comme les Gaulois qui étaient terrorisés par le grondement du tonnerre. Si les rudes et moustachus Gaulois avaient combiné leur courage et leur intelligence pour neutraliser leur peur, ils auraient sauvé leur civilisation qui n'aurait pas été ensevelie sous les coups des légions romaines harnachées, armées et disciplinées. Cette «leçon» d'histoire devrait servir de repère à tous ceux qui préfèrent hiberner leur intelligence pour ne pas avoir à affronter les défis du futur. La peur d'affronter les tumultes de la vie, on la retrouve aussi chez des gens censés posséder le savoir. Ces gens s'échinent à concilier l'eau et le feu en raisonnant dans le cadre étroit de l'idéologie. On sait que celle-ci est un espace quelque peu riquiqui (étroit) pour contenir la vitalité et la dynamique du réel. Ainsi, les concepts Islam et islamisme sont-ils analysés à l'aune du plus petit dénominateur commun. On oublie que cette religion est née dans une région où deux autres religions monothéistes l'ont précédé. On sacrifie par là des facteurs aussi importants que les autres données de l'histoire et les connaissances accumulées par l'humanité depuis la nuit des temps. Ces données et ces connaissances nous permettent pourtant de clarifier le rapport entre les deux concepts en question. Ce rapport résume en fait la relation entre le politique et le religieux que l'on retrouve dans toutes les religions. La séparation entre le politique et le religieux a été le fruit de longues luttes. Chaque pays a trouvé un compromis en fonction de son histoire. Ainsi, la reine d'Angleterre est chef religieux et chef d'Etat sans pour autant gouverner le pays. Le président des Etats-Unis jure sur la Bible, mais la religion ne rentre pas dans les forteresses du congrès et de la Cour suprême. Quant à la France, une muraille de Chine, appelée la laïcité, sert de frontière entre l'Etat et toutes les églises. Sans rentrer dans les méandres de l'histoire, on peut dire que la relation entre le politique et le religieux en Islam a été façonnée par deux époques historiques d'une grande importance. La première époque où le politique et le religieux cohabitaient «harmonieusement» était dominée par la figure incontestée et incontestable du prophète Mohamed, messager de Dieu. La deuxième époque débuta quand il a fallu désigner un successeur au prophète Mohamed. Le mode de désignation, un acte éminemment politique, divisa les compagnons du prophète. La politique fit donc son entrée dans la sphère de la oummapour ne plus en sortir. On connaît la suite et on sait comment la fitna,qui s'en est suivie, a engendré grosso modo les deux grandes familles de l'Islam : le sunnisme et le chiisme. Depuis cette séparation de la grande famille de l'Islam, les deux branches qui en ont résulté ont donné chacune à sa façon une définition du rapport entre le politique et le religieux. Le cours de l'histoire continua jusqu'à l'entrée par effraction dans ce monde d'abord des croisés ensuite de l'enfant naturel du capitalisme, l'impérialisme. Ce facteur là va bouleverser la donne, la domination coloniale brisa les institutions politiques des pays. A côté de l'Islam, rempart qui a cédé devant la force, va naître petit à petit une nouvelle idéologie au contact d'un nouveau mode de production qui malmena les structures économiques et sociales traditionnelles. Cette idéologie en vogue dans le monde moderne naissant a pour nom le nationalisme. Ce dernier cohabita avec l'Islam le temps qu'il fallait pour bouter hors du pays les occupants. Commence alors l'aventure de la nahda qui donna une base idéologique au nationalisme arabe pour dépasser les contradictions religieuses et éthniques. Cette aventure accoucha plus tard du baâthisme et du nassérisme. Naquit aussi à la même époque en Asie (Afghanistan) l'Islam politique qui fournit des armes politiques et idéologiques au futur Pakistan qui ne voulait pas se faire absorber par l'Inde. Bien plus tard l'échec, à l'indépendance, des Etats dirigés par les nationalistes et le mode de vie occidental (accentué par la mondialisation), qui s'infiltre dans les sociétés, vont faire le lit de l'islamisme que nous connaissons aujourd'hui. Ce dernier s'arroge dès lors le droit d'être l'unique interprète de l'Islam comme vision totalisante des deux mondes ( dounia et akhira) pour sauver à la fois les âmes et les corps soi-disant agressés par cette modernité accusée d'être la cause de la dépravation des sociétés. Ce survol nécessairement rapide dans le cadre d'un simple article nous apprend qu'un phénomène politique comme l'islamisme ne se combat pas par une litanie de mots creux que l'on psalmodie du matin au soir. Comme par exemple cette affirmation qui ne veut rien dire : «Un musulman ne tue pas un autre musulman» qui fait l'impasse (entre autres chez nous) sur les batailles acharnées notamment aux confins de l'Irak et de l'Iran à l'époque d'Ali sans parler de la guerre des années 1980. Au lieu d'égrener des lieux communs, il vaut mieux étudier dans le détail avec la rigueur de l'intelligence les causes endogènes dudit phénomène et les facteurs exogènes qu'il ne faut ni ignorer ni sous-estimer. Après un tel travail, on peut classer l'islamisme dans la rubrique de tous les conservatismes en n'omettant pas de faire apparaître toutes les nuances qui caractérisent cette idéologies politique. On constatera alors qu'il y a les décervelés qui vont droit dans le mur et il y a ceux dont l'intelligence porte vers le compromis pour sauver leurs intérêts. Le cas d'un de Gaulle (un conservateur pur jus et néanmoins éclairé) bien connu des Algériens qui négocia le départ de la France de notre pays pour préserver le rôle de l'Hexagone malmené sur la scène internationale. Comme il le fit en 1968 en offrant le frigo et la machine à laver à la ménagère française tout en libérant les mœurs pour que les étudiants (la cause de son cauchemar en mai 1968) croquent la vie à belles dents.


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