«Le Pr. Abdelaziz
Benabdallah est un écrivain et un érudit connu dans le monde musulman. Après
avoir obtenu, en 1946, son double diplôme de licence en droit et ès lettres à
Alger, il intégra la militance dans le journalisme patriotique à Al-Alam (en
arabe) et Istiqlal (en français). Cela ne l'empêcha guère de diriger, à
Casablanca, une grande école privée où la langue arabe devait avoir la priorité
dans les diverses disciplines. Cette école, comme tant d'autres, formait les
cadres militants et les futurs intellectuels. Après l'indépendance du Royaume,
il fut pressenti en 1957, comme ministre des Affaires islamiques, et en 1958
comme ministre de la Justice ou ambassadeur itinérant en Afrique.
Il est professeur itinérant dans une
vingtaine d'universités afro-euro-asiatiques, Membre de l'Académie royale du
Maroc, des Académies arabes et indienne, ancien directeur général du Bureau de
Coordination de l'Arabisation dans le monde,
Il a écrit un livre, «L'Islam dans ses
sources» (publié quatre fois à Rabat et Ryad).
Nous l'avons rencontré dans son domicile à
Rabat, il s'en explique, dans cette interview, et évoque avec nous, les
brûlantes questions qui interpellent les musulmans».
- Dans nos jours,
on assiste à un intégrisme total. Et dans votre livre, vous avez parlé d'un
Islam rénové. L'Islam en fait, n'est-il pas en train de faire sa mutation ?
- Au lieu de dire
mutation, on parle, toujours plutôt de «sérénissime». Au fond, il n'y a pas de
sérénissime, parce que l'Islam est toujours l'Islam. L'Islam n'a pas été
compris. Il n'a jamais été bien compris et je vais vous dire pourquoi. Pourquoi
l'Islam est né cet intégrisme face au fondamentalisme. Le fondamentalisme,
c'est le retour aux fondements, à l'Islam pur, le retour à des traditions
authentifiées. Vous savez qu'Ahmed Ben Ahmed connaissait un million de Hadiths,
alors que les Hadiths qui ont été authentifiés ne dépassaient guère 10.000. Il
y a des gens qui viennent vous dire que l'Islam a dit, l'Islam a fait, ce sont
des intégristes qui ne connaissent pas l'Islam. Ce sont des gens qui veulent
intégrer tout le mouvement mondial dans des textes faux. Alors que le
fondamentalisme, c'est autre chose. Je vais vous donner un exemple, un seul.
Quand nous faisons la prière, les intégristes écartent leurs jambes alors que
le croyant, lui, fait face à Dieu quand il prie, comme un militaire dans un
rang. Il faut qu'il accole les deux jambes. C'est un petit exemple, entre un
million d'autres. Donc, si on parle de sérénissime, ce n'est qu'un retour aux
fondements. Sans ce retour, tout le processus islamique originel et original,
sera travesti, et d'une fausse absurdité.
- pouvez-vous
nous dire quel est la différence entre l'Islam pur, et l'Islam intégral ?
- J'ai effectué
un travail sur les «Hadiths», et, je me suis rendu compte d'une chose : tous
les «Hadiths» authentiques confirment la primauté du temporel sur le cultuel;
4/5 des «Hadiths» sont d'ordre social, seul 1/5 est d'ordre cultuel. L'Islam a
été faussé par un intégrisme, qui a voulu imposer l'ensemble des «Hadiths» dont
95 % sont apocryphes. Il nous faut revenir aujourd'hui, à un Islam simple, qui
puise ses sources dans les traditions du Prophète (Qssl), pour dégager des
définitions du Prophète (Qssl) sur la religion et la foi. C'est la tendance à
vouloir faire de tous les «Hadiths» des impératifs catégoriques, qui donnent
l'image d'un Islam hégémonique.
- Est-ce vrai,
que la religion musulmane est une religion fataliste ?
- Pour vous
prouver que cela est faux, je vais vous raconter une anecdote. Un jour, Aboubakr
avait mobilisé un corps expéditionnaire, pour l'envoyer en Syrie où sévissait
la peste. Le Khalife Sidna Omar, voyant cela, s'était opposé à cette décision.
Non point pour s'opposer au destin, mais pour mieux agir dans le sens d'une
dissertation raisonnée. Le Coran avait dit : Agissez, Dieu verra vos actes».
Chez les musulmans, l'homme est libre, mais dans un cosmos déterminé. Le
musulman est libre de faire ce qu'il veut. Sa conception de la liberté
correspond à l'occasionnalisme de Malebranche. Tous les versets du Coran font
référence à l'acte créateur, car l'Islam prône une religion de l'action. C'est
à cause de nous-mêmes que la religion musulmane est devenue une religion de
l'inertie. L'Islam fondamental prêche aussi le respect de l'égalité et de la
fraternité. Un jour, j'ai fait une conférence en URSS, sur les similitudes
entre le socialisme communiste et la religion musulmane.
Le socialisme se
caractérise par le nivellement des classes et le capital/travail. Alors qu'il y
a au 14e siècle, bien avant l'avènement du marxisme, les penseurs musulmans
avaient, déjà, mis en exergue les quatre «Hadiths» du Prophète (Qssl) dans
lesquels le travailleur et ses droits étaient exaltés. Ces «Hadiths» disent :
«Je suis l'adversaire irréductible de celui qui ne paye pas l'ouvrier, avant
que la sueur de son front n'aura séché», «Celui qui dévore le salaire de
l'ouvrier voit tout son acte cultuel tomber à l'eau». Dans la vie de chaque
individu, il y a un autre devoir que la dîme canonique. Dans les prolégomènes d'Ibn
Khaldoun, le véritable capital de l'ouvrier, c'est son travail. D'ailleurs, «le
capital est le travail» se trouve être l'un des sous-titres de ce livre.
- L'Islam,
n'est-il pas un vecteur de l'hégémonisme arabe ?
- Pr. Benabdallah
: il n'existe pas d'Islam noir; comme il n'y a pas d'Islam oriental ou arabe.
L'Islam est une religion universelle, la troisième religion abrahamique. Très
souvent, les gens ne comprennent pas ce que l'Afrique a apporté à la religion
musulmane. Ce sont les Africains qui ont créé l'histoire de l'Afrique du Nord.
C'est des rives du fleuve Sénégal que sont partis les Almoravides, pour aller
conquérir l'Andalousie, et nouer des échanges avec la Péninsule Ibérique.
Aussi, je dis, qu'il y a, chez tout Arabe, un fond africain. C'est cette
interrelation à dominance berbère, qui a été à l'origine du Maghreb. L'Islam,
qui est vécu en Afrique au sud du Sahara, est un Islam pur, différent de
l'Islam maghrébin complexifié par des données directement prises de l'Orient,
et, transmises ensuite au Soudan. Sur le continent africain, l'Islam se
répartit en deux grandes régions, dans l'actuel Soudan et le long du Nil. Cette
première région est l'Egypto—Soudan, et dans l'ancien Soudan de l'Ouest
Africain, qu'on peut appeler le Soudan maghrébin. Ce qu'on détermine,
aujourd'hui, par la notion d'Islam africain, est une conception de la pratique
religieuse, sur laquelle nous devons nous baser pour régénérer l'Islam.
- L'Islam
africain ! Pourriez-vous nous éclairer un peu plus ?
- Vous savez, il
existe un verset dans le Coran qui dit : «Pas de contrainte en Islam». En
Afrique noire, la religion musulmane ne s'est répandue que par la seule force
des textes, et non par celle des garnisons. Le Prophète (Qssl) interdisait
d'imposer l'Islam à telle ou telle autre tribu. Dans toute l'Afrique, l'Islam
s'est implanté par la persuasion et non par l'épée. Pour preuve, il n'y avait
pas de dîme canonique imposée aux Africains. Une taxe qui n'avait aucun
caractère canonique leur était imposée, tout en leur laissant la possibilité de
garder leur religion. Ceux qui ont spontanément intégré l'Islam y avaient,
cependant, tous les droits et devoirs reconnus aux musulmans. Ce qui s'est
passé en Afrique, n'est que la répétition de Poitiers. L'Islam est une religion
abrahamique à portée universelle. Son expansion a été arrêtée en Europe par
Charles Martel, et, en Afrique, par la colonisation. Néanmoins, grâce aux
Almoravides, l'Islam pur, l'Islam «Salafi» s'est implanté. Cet Islam, qui
pousse à remonter aux sources originelles, à la vie traditionnelle du Prophète
(Qssl). Si nous prenons l'exemple du Maroc, nous nous rendons compte que ce
pays a combattu un certain arabisme, sans pour autant toucher à l'Islam. Les
populations marocaines, en l'an 122, selon le calendrier de l'Hégire, se sont
soulevées contre les Omeyyades, qui ont voulu imposer une taxe qui allait à
l'encontre de l'Islam. C'est ce qui permet de comprendre pourquoi Moulay
Idriss, qui était le descendant du Prophète (Qssl), en fuyant les Omeyyades et
les Abbassides, a été accueilli, avec ferveur, par toutes les tribus berbères.
Sous l'égide de la religion musulmane, une symbiose s'est réalisée entre les
parties de l'Afrique. Un legs commun, très riche, unit tous les Africains
musulmans, qui se reconnaissent à travers une même langue cultuelle. Entre
Africains et Arabes, il y a aussi une similitude cultuelle qui se dégage dans
les écrits de Lawrence d'Arabie.
- Il est tout à
fait clair que notre religion à l'origine de la science et elle a eu des
savants d'envergures, dans ce sens, pouvez-vous nous expliquer la décadence
culturo-scientifique de l'Islam ?
- La grandeur de
l'Islam s'est propagée jusqu'en Andalousie. Entre les 5e et 8e siècles, la
flotte marocaine était la première de la Méditerranée qui, en ces périodes,
était plutôt considérée comme une mer arabe. Le début de la chute de la
civilisation musulmane date du 9e siècle, avec la prise de Grenade et la
«Reconquista».
Les musulmans, après cela, se sont repliés
sur eux-mêmes. Ils étaient, plutôt, préoccupés à se défendre, à mettre au point
la balistique, pour éloigner les Ibériques. Mais, déjà au douzième siècle, de
grands médecins avaient découvert le schéma de la circulation du sang, bien
avant l'Anglais William Harvey au 17e siècle. Avicenne, Averroès, Avenzoar ont
été de grands savants musulmans, qui ont apporté leur contribution à l'éclosion
de la science. Ce magnifique édifice de la civilisation musulmane s'est
effondré avec le colonialisme naissant, le développement de la piraterie
combattue pourtant, par la création de milices maritimes almohades.
- Quel a été
ensuite l'impact des croisades sur la religion musulmane ?
- Les croisés,
qui se sont implantés en Syrie, prirent, pour la première fois, contact avec la
civilisation musulmane qu'ils ne connaissaient pas. Bien que luttant contre les
musulmans, ils ne se sont pas empêchés de recueillir les fruits de la civilisation
islamique. Ceux qui en ont parlé l'ont fait avec enthousiasme. Ils ont,
surtout, exalté l'esprit chevaleresque de l'Islam, qui a symbolisé le degré
d'élévation spirituel et social de la civilisation islamique. Cet esprit
chevaleresque se singularise par le respect et la protection de la femme et de
l'enfant.
- L'Islam, qui a
été à l'origine de la science, ne pratique pas pour autant le doute, ce doute
cartésien qui, finalement, a fait la grandeur de la civilisation occidentale.
Pensez-vous qu'un progrès puisse se faire sans le doute ?
- Il existe deux
espèces de doute. Le premier est le doute de Pascal et de Al-Ghazali. C'est un
doute créateur, pour atteindre la vérité. C'est un doute que l'on ne peut
pratiquer, qu'à condition d'être à la hauteur et de pouvoir fonder ses raisons.
Le second est le doute nihiliste qui nie l'existence de Dieu. La différence
entre les savants musulmans et l'esprit scientifique occidental, c'est que ce
dernier fait abstraction de Dieu, tandis que les musulmans, comme Averroès
l'avait souligné, commentant les quatre raisons aristotéliciennes, la raison
formelle, la raison matérielle, la raison efficiente et la raison finale
alliaient toujours le processus scientifique à l'Entendement. Dieu est, pour
les musulmans, une lumière. Il est une énergie impalpable, qui dépasse la
Science. C'est pourquoi Science et Raison ne peuvent, pour nous, être
dissociées.
*Chercheur et
journaliste indépendant
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Belkaçem Messaoudi El-Idrissi*
Source : www.lequotidien-oran.com