Oran, la deuxième plus grande ville d’Algérie, porte encore les marques profondes de la période coloniale française (1831-1962) à travers son patrimoine immobilier. Ce legs architectural, mélange d’influences européennes et de styles adaptés au contexte local, est un témoin de l’histoire complexe de la ville, mais aussi un enjeu contemporain entre préservation, réappropriation et dégradation. Cet article explore l’héritage immobilier français à Oran, ses caractéristiques, son état actuel, et les défis auxquels il fait face aujourd’hui.
Contexte Historique : Une Ville Transformée par la Colonisation
L’occupation française d’Oran, débutée en 1831, a transformé la ville en un centre administratif, économique et culturel majeur. Les Français ont redessiné Oran selon un modèle européen, en s’inspirant des grandes métropoles comme Paris ou Marseille. Ce projet urbanistique s’est accompagné d’une politique d’expropriation des terres et de marginalisation des populations locales, reléguées dans des quartiers comme le Village Nègre (aujourd’hui Médina Jdida) ou Derb, tandis que les Européens occupaient les quartiers modernes.
Le patrimoine immobilier français à Oran se caractérise par une architecture éclectique, mêlant styles néoclassique, Art nouveau, Art déco, et néo-mauresque. Ces bâtiments, souvent conçus par des architectes français comme Albert Ballu ou Marius Toudoire, étaient destinés à refléter le prestige colonial, tout en répondant aux besoins d’une population croissante de colons (pieds-noirs) et d’administrateurs.
Les Grandes Réalisations Architecturales
Le Centre-Ville et ses Places Emblématiques
Place d’Armes (aujourd’hui Place du 1er Novembre) : Cœur de l’Oran colonial, cette place est entourée de bâtiments majestueux comme l’Hôtel de Ville, construit en 1886 par l’architecte Albert Ballu. L’édifice, de style néo-baroque, est orné de deux lions en bronze sculptés par Auguste Cain, symbolisant la puissance française. La place elle-même, avec ses palmiers et ses arcades, évoque les grandes places françaises.
Boulevard de la Soummam (ex-Boulevard Gallieni) : Ce boulevard, bordé d’immeubles haussmanniens, témoigne de l’influence parisienne. Les façades, avec leurs balcons en fer forgé et leurs ornements, abritaient des appartements bourgeois pour les colons.
Les Institutions Culturelles
Le Théâtre Abdelkader Alloula (ex-Théâtre d’Oran) : Inauguré en 1907, ce théâtre est un joyau Art nouveau, conçu par l’architecte français Charles-Augustin Toudoire. Sa façade ornée de sculptures et ses intérieurs richement décorés (lustres, fresques) en font un symbole de la vie culturelle coloniale. Après l’indépendance, il a été renommé en hommage au dramaturge algérien Abdelkader Alloula.
Musée Zabana (ex-Musée Demaëght) : Construit en 1933 dans le quartier du Plateau Saint-Michel, ce bâtiment de style dorique abrite le Palais des Beaux-Arts. Ses frises polychromes et ses bronzes, comme ceux de Fanny Marc (Caïn fuyant son crime), reflètent l’esthétique coloniale. Rebaptisé après 1962, il est aujourd’hui un centre culturel national.
Les Édifices Religieux
Cathédrale du Sacré-Cœur : Construite entre 1904 et 1913, cette cathédrale de style romano-byzantin domine le quartier de la Marine. Transformée en bibliothèque régionale en 1984, elle illustre la réappropriation des lieux de culte chrétiens après l’indépendance.
Grande Synagogue d’Oran : Édifiée en 1880, elle fut un centre spirituel pour la communauté juive oranaise. Depuis 1975, elle est devenue la Mosquée Abdallah Ibn Salam, un symbole de la transition religieuse post-indépendance.
Quartiers Résidentiels et Bâtiments Fonctionnels
Quartier du Plateau Saint-Michel : Ce quartier abrite des immeubles Art déco et des villas coloniales, comme celles du Boulevard Paul Doumer (aujourd’hui Boulevard Zabana). Ces bâtiments, souvent décorés de balcons ouvragés et de stucs, étaient réservés aux élites européennes.
Gare d’Oran : Construite en 1913, la gare mêle influences néo-mauresques et européennes, avec ses arcs en fer à cheval et ses mosaïques. Elle reste un exemple fonctionnel de l’architecture coloniale, encore en usage aujourd’hui.
Caractéristiques Architecturales
L’architecture coloniale à Oran se distingue par :
Styles variés : Les immeubles haussmanniens côtoient des édifices néo-mauresques, comme la gare ou la Poste centrale, qui intègrent des éléments locaux (arcs, zelliges) pour s’adapter au contexte maghrébin.
Matériaux : Utilisation de pierre de taille, de béton armé (à partir des années 1920), et de fer forgé pour les balcons et grilles.
Urbanisme : Un plan en damier avec de larges boulevards, des places publiques, et des espaces verts, contrastant avec les ruelles étroites des quartiers traditionnels comme Derb.
État Actuel et Défis de Préservation
Après l’indépendance en 1962, une grande partie des Européens ont quitté Oran, laissant derrière eux un patrimoine immobilier que l’État algérien a dû gérer. Aujourd’hui, cet héritage fait face à plusieurs défis :
Dégradation et Manque d’Entretien
De nombreux bâtiments coloniaux, comme ceux du Boulevard de la Soummam ou du Plateau Saint-Michel, souffrent d’un manque d’entretien. Les façades s’effritent, les balcons rouillent, et certains immeubles sont squattés ou laissés à l’abandon. Par exemple, des témoignages sur des forums évoquent la détérioration du quartier du Plateau Saint-Michel, autrefois décrit comme "le plus gai d’Oran", mais aujourd’hui marqué par l’insalubrité.
Réappropriation et Transformation
Plusieurs édifices ont été réaffectés pour répondre aux besoins de la population algérienne. La Cathédrale du Sacré-Cœur est devenue une bibliothèque, et la Grande Synagogue une mosquée, reflétant une volonté de réappropriation culturelle. Cependant, ces transformations s’accompagnent parfois d’une perte d’identité architecturale, comme lorsque des éléments décoratifs originaux sont retirés ou recouverts.
Urbanisation et Pression Démographique
Oran, avec une population dépassant 1,5 million d’habitants en 2025, connaît une urbanisation rapide. De nouveaux projets immobiliers, comme les cités AADL, empiètent sur les espaces historiques. Certains bâtiments coloniaux sont démolis pour laisser place à des constructions modernes, au détriment du patrimoine.
Initiatives de Préservation
Des efforts existent pour sauvegarder cet héritage. Le théâtre Abdelkader Alloula a été restauré dans les années 2000, et le Musée Zabana reste un lieu culturel actif. Des associations locales, comme l’Association Bel Horizon, militent pour la préservation de sites comme la gare ou les immeubles Art déco. En 2019, le ministère de la Culture algérien a classé plusieurs bâtiments coloniaux d’Oran au patrimoine national, mais les fonds et la volonté politique manquent souvent pour des restaurations à grande échelle.
Perspectives et Réflexions
L’héritage immobilier français à Oran est un patrimoine ambivalent. D’un côté, il représente un legs architectural de grande valeur, témoignant d’une période de prospérité artistique et urbanistique. De l’autre, il est un rappel des inégalités coloniales, où les Algériens étaient souvent exclus des espaces qu’ils ont pourtant contribué à construire. Cette dualité influence les débats sur sa préservation : certains y voient un symbole à effacer, tandis que d’autres plaident pour sa valorisation comme partie intégrante de l’histoire oranaise.
Une approche équilibrée pourrait consister à intégrer ce patrimoine dans le développement moderne d’Oran, en le transformant en atouts touristiques ou culturels. Par exemple, la gare d’Oran pourrait devenir un musée ferroviaire, et les immeubles haussmanniens pourraient être rénovés pour accueillir des galeries d’art ou des cafés historiques, comme à Marseille ou Tunis. Cela nécessiterait une collaboration entre les autorités locales, les associations, et des investisseurs privés, ainsi qu’une sensibilisation de la population à l’importance de ce patrimoine.
Conclusion
L’héritage immobilier français à Oran, des places emblématiques comme la Place du 1er Novembre aux édifices comme le théâtre Abdelkader Alloula, est un trésor architectural qui raconte une histoire complexe de colonisation, de coexistence, et de transition. Aujourd’hui, ce patrimoine est à un tournant : entre dégradation et réappropriation, il appelle une action concertée pour le préserver tout en le réintégrant dans la vie contemporaine d’Oran. La ville, riche de son passé multiculturel, mérite de faire de cet héritage un pont entre son histoire coloniale et son avenir algérien.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : wledwahran
Ecrit par : Photo : Hichem BEKHTI