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Eclairage



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Par Hocine TamouDans la revue algérienne d'anthropologie et de sciences sociales Insaniyat de 1997, Nouria Benghabrit-Remaoun a publié une communication intitulée «L'enfant et la rue/espace jeux», dans laquelle elle explique que c'est par le jeu que l'enfant investit la rue, un lieu de liberté et d'épanouissement pour lui. Elle explicite de même comment la rue est stigmatisée dans le discours parental.Dans sa communication, Mme Benghabrit met l'accent sur l'importance de la rue comme espace libre pour la pratique du jeu : «La forte présence des enfants dans la rue dans nos sociétés est une réalité visible.» Elle expliquera la manière dont les enfants occupent l'espace public, ce qu'ils y font et comment cette situation imposée est vécue par la famille.Trois questions structurent notre appréhension du lien entre l'enfant et la rue-espace jeu :1. Comment l'enfant s'approprie-t-il son environnement immédiat, la rue, et qu'y trouve-t-il relativement aux espaces traditionnels de socialisation que sont la famille et l'école '2. Comment la rue – zenka – est stigmatisée dans le discours parental '3. Comment l'enjeu de la socialisation de l'enfant est profondément lié au statut occupé dans la famille et à l'école 'En sa qualité de chercheuse, l'auteure a suivi plusieurs groupes d'enfants dans des quartiers différenciés socialement. L'observation a été menée au cours de l'année 1993-1994 à Oran, et lui a servi de support à ses conclusions.La rue, un espace d'expérimentation et de créativitéPour Benghabrit, il semblerait que les planificateurs se seraient plantés en pensant que «les enfants sont d'abord des objets à classer dans les chapitres démographie, scolarisation et santé. Ils font par une approche totalitaire perdre à la zenka son identité première : être d'abord un espace de circulation. Ainsi, l'occupation massive de la zenka par les enfants obéit à un double besoin : la recherche de la liberté chez les enfants, et la paix et la tranquillité pour les parents.Cette liberté de faire, courir, sauter, crier, se bagarrer est revendiquée comme un leitmotiv par tous les enfants interrogés âgés de 5 à 13 ans. «je fais ce que je veux et personne ne s'occupe de moi.» La rue se transforme grâce aux enfants, en un espace d'expérimentation et de créativité. Dans un milieu social, obnubilé par la normativité, la vie rejaillit à l'abri des regards «éducatifs» et rend possible l'expérimentation. Celle de la parole d'abord et dont les enfants n'usent qu'avec modération dans la famille sur le mode de l'injonction du maître à l'intérieur de la classe. Celle de rire, se moquer sans avoir peur de l'adulte qui juge et punit sous divers prétextes (trop de bruit, pas le moment”?). C'est ainsi que les enfants considèrent que la pratique du jeu dans la rue leur apprend «àcompter sur soi» pour le garçon de 12 ans, et pour la fille de 11 ans, elle est l'occasion de «l'apprentissage de la responsabilité».L'esprit de groupe est largement mis en exergue, elle l'explique clairement : «ainsi pour tous les enfants dont nous avons recueilli les avis, jouer seul n'a aucune valeur à leurs yeux, et les types de jeux investis sont d'abord collectifs. La rue fonctionne comme une machine intégrative de groupes. C'est par le jeu que l'enfant investit la rue, transformée à ces moments en un véritable espace de coopération, d'opposition et de leadership.» «Je joue dans la rue car cela me permet d'avoir de nombreux amis avec qui je peux me mesurer», dira un garçon de 11 ans.Dans son observation, la zenka se révèle comme un espace où se reproduit une pratique sociale sexiste dominante bâtie sur la séparation des sexes. Ainsi, les filles et les garçons jouent dans un même espace mais différencié selon la proximité relative du lieu d'habitation dans des groupes non mixtes.Si l'enfant trouve son bonheur en jouant dans la rue, les parents ne partagent pas toujours cette joie. Madame Benghabrit en apporte l'explication. «Au contraire, la rue-zenka perturbe la relation mère-enfant dans sa composante autoritaire ; elle aide l'enfant à échapper au face-à-face en lui ouvrant la perspective d'interrelations avec les autres.»Par le jeu, l'enfant tente de se libérer du statut d'exécutantLa mère et les autres membres de la famille communiquent beaucoup avec le petit qui est l'objet de toutes les sollicitations. Cependant, après 3 ans, brusquement, cet enfant «malayka» va devenir pour sa mère et ses proches un véritable «djinn». Il a désormais «grandi». La rupture, ou l'éloignement de la mère va se traduire essentiellement chez l'enfant par le manque de confiance en soi. Sa prise en charge qui n'est plus assurée uniquement par la mère, va être relayée par d'autres espaces. Entre 4 et 6 ans, l'enfant partage son temps entre la maison (dar) et l'extérieur (zenka). Craignant que leur autorité ne soit altérée, les parents, en général, ne jouent pas avec les enfants. Cela entraîne de ce fait un déficit dans la communication. Dans notre société, la représentation dominante relative à l'enfance s'appuie sur «l'enfant ne sait pas», «l'enfant ne comprend pas». En fait, l'enfant trouve dans la rue l'espace d'expérimentation dont il a besoin pour se développer et un certain équilibre dans ce va-et-vient régulier entre dar et zenka.Madame Benghabrit relève que l'éducation est construite autour de trois mots-clefs : - hram (péché), hchouma (honteux), aïb (mal vu). L'interdit est le noyau d'une triple fonction : le hram pour le religieux, la hchouma pour le social et le aïb pour la morale.Ce sont les références de base de la société. Cet interdit se prolongera dans le système scolaire. L'auteure souligne à ce sujet : «les parents comptent sur l'école pour leur restituer leur autorité, largement entamée par les changements, en valorisant et revivifiant les valeurs traditionnelles de l'obéissance sans discussion, de respect à l'adulte sans chercher à comprendre. L'éducatrice fait à la place de l'enfant, travaille avec les plus actifs et utilise la répétitivité comme moyen central d'éducation. L'enseignante — initie, dirige —, face à l'enfant — exécute, reproduit — ; la discipline est le moyen principal utilisé en vue d'obtenir les résultats escomptés. La valeur éducative du châtiment corporel n'est contestée par personne. Réduit à un statut d'exécutant, l'enfant récupère de fait l'initiative et l'autonomie d'apprentissage dans l'espace non contrèlé qu'est la zenka.»Dans ses conclusions, la chercheuse insiste sur le fait que sa communication ne se veut pas «un plaidoyer pour une occupation des espaces publics, notamment la rue, par les enfants. Elle vise simplement à jeter un autre regard sur cette réalité.Un regard de compréhension sur ce qu'apporte cet environnement immédiat aux enfants sur ce qui leur permet de faire, de dire et d'expérimenter».Source : Revue algérienne d'anthropologie et de sciences sociales Insaniyat 1997.Communication de Mme Nouria Benghabrit-Remaoun
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