L'on dit que
c'est une affaire de sucre et d'huile. L'on dit aussi que tout est parti d'une
rumeur qu'une campagne d'assainissement du commerce illicite allait être menée.
Le ministre du
Commerce, nous semble-t-il, est loin d'être pour une cause ou une autre
derrière cette agitation.
Ce que vient de
vivre le pays n'est en soi qu'une simple expression de la rue. Car l'huile
c'est vital, le sucre aussi. Avec toute la charge que celle-ci rapporte dans
son lot de soucis quotidiens, l'accumulation de ce malaise ne doit pas être
perdue de vue ou partir dans de simples statistiques de morts, de blessés et de
dégâts matériels. Il est pourtant prédit, dans les sciences de la
communication, qu'en face de situations précises, l'on oppose des solutions
précises. Non pas agir toujours et encore dans l'éloge d'un système arrivé aux
limites de la patience collective.
La communication est une source omnipotente
aussi et surtout dans la manipulation possible et imaginable. La télévision en
est la princesse. Du moins chez nous, le semblerait-il. Elle croit, comme au
temps du ciel fermé, attirer les convoitises de tous les prétendants au trône,
elle distille donc au gré de la circonstance ce que la manip crée, génère et
désire répandre. Le fait que l'événement ne soit pas unique en son genre, mais
bel et bien répandu à travers plusieurs agglomérations et en un seul moment, la
nuit principalement, ne peut échapper à la thèse de la manipulation. C'est
troublant de constater cette simultanéité dans le temps et l'espace. Chez
certains, la manipulation devient une forme de gérer et de gouverner. Chez les
autres, la manifestation est une forme de décrier et de rejeter cette forme de
percevoir les choses. L'une et l'autre, sans frontière aucune, se rejoignent.
La manifestation est le fruit de la manipulation. L'emploi tacite justement de
cette stratégie de l'ombre tend à encourager ou décourager, selon la
circonstance, la tendance de l'expression. Les émeutes chez nous ont pris de
façon polymorphe l'habit d'une contestation généralisée de l'ordre établi. Avec
cependant des cibles et des mires définies à l'aide de slogans bien agencés.
C'est légitime et
opportun disent les uns. Il y a quelque chose derrière ces enfants, disent les
autres. Sinon, l'on ne pourra jamais justifier le savoir, chez un gosse de 12
ans, le prix d'une savonnette. Peut-être, il saura le prix à payer pour une
heure d'Internet, pour de belles godasses griffées, pour un jean usé à neuf,
mais non pas la valeur d'un kilo d'oignons ou de sucre. La rue est par excellence
le présentoir de la mal-vie et aussi du bonheur et de la liesse. Elle accueille
la casse et les actes de saccage mais aussi le bruit et les klaxons d'une
victoire sportive et même électorale. La télévision dans cette optique croit
aussi faire et défaire la rue. Cette même rue a vu dire et s'entonner par les
gosiers des gamins beaucoup d'insanités à l'égard de dirigeants ou d'élus
locaux. La télévision dans ces émeutes de janvier, certes, a pu attirer de la
réprobation citoyenne face à ces actes de barbarie, mais a carrément brouillé
le résultat escompté par ces images montrant des gosses vociférant avec
hilarité et insouciance «yahia Bouteflika». Ces scènes n'auront produit qu'un
effet contraire. Le président en ces circonstances n'a pas besoin de soutien.
Il doit agir juste et vite. Faire un discours clair et sincère vaudrait mieux
que de faire partir tout le gouvernement. Il aura à sa façon d'expliquer par
ces même mots le désarroi du pouvoir, nous le comprendrons cinq sur cinq.
Dans ce pays,
l'on dirait qu'en plus de la fuite des capitaux, des cerveaux, la joie aussi a
foutu le camp. Laissant place au dénuement et aux angoisses. Malgré les
embellies, financières, électorales, il n'en demeure pas moins que rien ne
semble indiquer une quelconque joie de vivre ni celle de travailler, encore
plus oser espérer. Le pessimisme gagne tous les cÅ“urs. Plus personne n'arrive à
convaincre personne. Les mômes dans les écoles ne croient plus ce qui
s'enseigne comme vérité, nationalisme ou autres. Seule importe cette note
assurant un passage ou une réussite. L'université n'est faite que d'un unique
et rébarbatif cursus. Les grèves. Les lycées aussi. Les professeurs du
secondaire, à force de ne pas être écoutés, s'arrangent pour le mieux de
réussir la prochaine grève. La tutelle, le ministère dont le titulaire détient
le record de longévité et survit sans fracas à toute ses reformes. Réformes
contre réforme, l'on est bien arrivé à démolir toute reforme. Les casseurs lors
de ces émeutes ne sont en fait que le produit de l'école de Benbouzid. Si l'un
d'eux est âgé de moins de 22 ans, c'est qu'il a connu l'école pour la première
fois à six ans, alors que Benbouzid était déjà ministère de l'Education
nationale. Lui l'est toujours, l'écolier d'hier est devenu casseur, rebelle,
harrag, snifeur, terro, etc. Pars mon vieux, c'est salutaire pour le pays !
Les gens ne voient plus rien venir sauf si
n'était cette inquiétude sociale qui taraude l'esprit le plus juste de ceux qui
rares sont aux commandes des destinées diversifiées du pays. L'on n'ose pas se
dire toutes les vérités. L'allusion dans les propos officiels est devenue telle
une règle syntaxique évitant à bon escient le style connu du clair, net et
précis. Tellement la morosité a pu faire son petit bout de chemin dans les allées
des cœurs souffrants, qu'il ne se trouve plus d'ambitieux pouvant afficher des
prétentions de vivre mieux. Le bonheur aussi aurait été rendu otage du système.
Comment garder le moral des troupes en éveil souriant, quand le chargé de le
leur donner se trouve en pleine tempête ? Les raisons en vue de fuir ou de
sortir de l'orbite censée vous contenir sont tellement justes qu'aucune logique
ne pourrait les disqualifier. Ils sont nombreux les grévistes autant que les
affamés le sont et au même titre que les diplômés chômeurs ou les chômeurs tout
court.
La stabilité,
paradoxalement que celle-ci le paraît, y est pour beaucoup de choses. Avant que
Ouyahia ne s'installe dans une durée aux contours malaisés eu égard aux humeurs
changeantes d'un président plein mais toujours insatisfait. Sa maladie avait
sans cesse démontré l'inutilité d'un chef de gouvernement s'il agit ainsi.
Limité dans l'exercice du pouvoir, il ne représente quelque part qu'un très
grand commis de l'Etat. Sans autonomie dans l'action politique. Joue-t-il par
conséquent un rôle mal défini, exerce-t-il une haute fonction de l'Etat ou
effectue-t-il une simple mission de routine? Le questionnement est continuel.
Comme le wali et le ministre, le chef du gouvernement reste tout aussi
indéchiffrable. Son profil n'est astreint en apparence à aucune exigence
intrinsèque. Sinon, à défaut du président, pourquoi n'aurait-il pas pu prendre
la parole et nous dire de quoi ça retourne ces manifestations ? Laissant le
soin à un ministre d'une jeunesse désemparée de lancer comme un parent d'élève
ému et chagriné des appels au calme. Les imams ont été aussi appelés à la
rescousse. Le ministre de l'Intérieur paraissait pris par une forte inquiétude
qui lui faisait perdre le sens des mots. Il souhaitait ardemment que ça se
termine aussi vite. Il était précipité de trouver cette main, non étrangère
cette fois-ci, mais «khaffia» (secrète).
Alors le comble
du ridicule aurait été franchi lors de ce conseil interministériel convoqué
pour la circonstance où il a été décidé de suspendre les droits et taxes
d'importation de certains produits, objet soi-disant de controverse. Ces
mesures sont anticonstitutionnelles. La fiscalité est du ressort de la loi et
non des prérogatives du gouvernement. A moins d'une ordonnance. Cette entrave à
la notion de l'Etat de droit démontre une fois encore que le pouvoir est prêt à
céder le pas à la moindre secousse, aux dépens même de la haute légalité. Cette
suspension de droits et taxes, qui s'élèverait, tous taux confondus, à 41%/,
s'accorde un moratoire jusqu'au 31 août 2011. Certainement au moment propice de
l'initiative introductive d'une loi de finances complémentaire. L'on y verra à
la baisse tous les coefficients d'une fiscalité qui semblerait se faire sans
discernement et loin d'une étude de faisabilité. Le ministère des Finances est
innocemment partie prenante dans l'arrière raison de ces émeutes. La commission
de l'APN également. Pour les députés, qu'en dites-vous ? On les aurait même
blâmés pour ce manque de dynamisme d'aller prêcher le calme dans leurs
circonscriptions. Mais leur rôle n'est pas celui d'un sapeur-pompier. Il
devrait se jouer dans l'hémicycle et non dans la rue. Je me rappelle d'un
député UMP, vu à la télé à l'assemblée, répondant à son contradicteur
socialiste qui lui demandait de voir et d'écouter la rue (3 millions de
Français ont marché pour dénoncer la loi sur la retraite d'Eric Werth), l'autre
de répondre «mais mon cher collègue, c'est ici que s'exerce la démocratie et
non dans la rue !» Alors nos pauv' députés n'ont rien à voir dedans. Cependant,
leurs partis si. Ces derniers doivent investir la rue et non se vautrer dans
les sièges soyeux d'El Biar ou d'Elmouradia.
Comme il y a lieu
d'intercepter à travers ces jeunes qui saccagent, pillent et détruisent, de vifs
signaux politiques. Non pas en terme de réformes à mener, mais d'ouverture de
canaux de dialogue et de libre expression. Qu'on le veuille ou non,
l'expression n'est toujours pas totalement libre dans ce pays. Sinon comment
explique-t-on qu'il existe toujours de l‘opposition agissant à partir de
l'étranger ? Est-ce que les Etats-Unis ou la France connaissent une opposition
qui soit installée ailleurs que chez elle ? Il ne sert à rien de châtier l'avis
contraire ou le défaut de mise en rang. La divergence n'est pas forcément une
opposition. Comme la dissemblance dans le choix de projet ne peut être perçue
comme une contrariété. Pour le bonheur du peuple, les avis doivent justement
être partagés, différenciés et pourquoi pas opposés les uns aux autres. Même dans
les sciences théologiques, n'est-il pas dit que la différence est une clémence.
Alors que dire si au moment où l'homme interdit à l'homme de le contredire, le
Bon Dieu tout-puissant s'est créé une opposition, pas des moindres, celle de
Satan, tout en lui fournissant, dans le sang, la progéniture et la fortune, un
bon siège social.
Au plan local, la bonne gouvernance
éternellement exigée n'est pas en passe de devenir une satisfaction des
populations autochtones. Un wali, qui, lors de ces tournées, fait rassembler ce
qu'il appelle « société civile » et s'entoure d'associations, de comités de
quartier, de soutien, tous triés sur le volet et les stimule de lui offrir
l'aubaine de savonner gratuitement son exécutif, présent sur les lieux, n'est
pas fait pour donner libre cours à la parole, tant de cette société civile que
de l'autre et a fortiori à ses directeurs auxquels le droit de réponse est
renié sine die. Il ne sera pas un bon wali s'il se positionne tout le temps à
imposer avec autorité sa propre vision des choses aux maires, aux techniciens,
les obligeant à réaliser, aux dépens de leurs budgets ou a contrario des
normes, la petitesse de l'idée de ses grandes envies. Planter des palmiers ou
lutter contre la sacherie, le populisme et l'ego deviennent ainsi une
pathologie virale qui n'ira qu'en gangrenant le balbutiement d'une démocratie à
peine éclose. Ce jeu justement alimente la cagnotte de la manipulation et fait
le bonheur de ceux qui excellent dans le chantage silencieux, fût-il au sommet
de la pyramide.
Ces signaux doivent être pris au sérieux, et
seule une politique de prévention, d'ouverture et de garantie des droits mènera
le pays vers la stabilité et le bonheur. Qui n'a pas envie de vivre bien dans
ce beau pays ? Qui n'a pas envie de faire bien son métier dans une bonne
organisation sociale ? Alors svp, que ceux qui se sucrent et se huilent cessent
d'approcher le feu.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : El Yazid Dib
Source : www.lequotidien-oran.com