Oran - Revue de Presse

Au pays des plantons



Une bâtisse aussi morte que l'espoir qu'elle triche à vouloir donner, aussi haute que la solitude d'un immigré, plantée au milieu d'une rue sans verdure, accessible seulement par derrière, signe du rétrécissement de l'esprit, malgré l'espace d'un pays trop grand pour de petits esprits.

Une rue sèche et crevassée comme la peau d'un pauvre en voie de régression anatomique. Le décor n'a que quelques couleurs perpétuellement puisées dans cette méchante manière de vouloir casser du blanc à tout prix. A l'intérieur, des gens entassés dans une salle faite pour leur faire ressentir leur nombre, leur peur de l'Etat. A l'intérieur, l'Etat commence par un planton qui sait tout, qui sait poser les questions utiles pour renvoyer habilement une demande vers une autre demande, un dossier vers un autre dossier, qui sait que le suivant n'est qu'une copie du suivi. Un homme entre dans l'espace exigu, un papier froissé à la main, une sueur chaude inondant son front, avec pour seule arme les mots qu'il a longtemps répétés pour faire face à tout interrogatoire susceptible de le déséquilibrer. Il dépose ses armes devant le comptoir animé de la seule personne visible, une sorte de robot répétiteur qui sait dire « le directeur est en réunion », « il est sorti », « il n'est pas encore venu », ou encore dans le meilleur des cas « donne-moi une pièce d'identité je vais voir avec Mme X », avant d'annoncer sa décision. L'homme se rend bien compte que son sort dépendra d'une personne et non plus d'une structure, l'Etat étant personne et tout le monde à la fois. Il explique qu'il a reçu une convocation pour retirer la somme versée en vue d'acquérir un logement dans un pays qui a su faire du logement un luxe rédigé, dans une Constitution jetable selon les maîtres du moment ; sous forme de droit, transformé en faveur remboursable selon disponibilité de fonds éternellement détournés. Il avait pour cela péniblement ramassé des pièces administratives périssables par le premier usage ; mais là, il veut juste retirer ses billes après avoir compris que l'Etat dit ce qu'il ne fait pas et fait ce qu'il ne dit pas. Patience, car l'Etat a le temps pour lui, il a la distance qui sépare les administrations pour lui, il a les plantons dissuasifs pour lui. L'Etat est un grand planton habillé de casquettes, une arme dans chaque dent. L'Etat mord. Il mord ceux qui y croient d'abord puis sort ses dents pour effrayer les autres. L'homme arrive quelques plantons plus loin à s'asseoir en face de Mme X submergée de boîtes d'archives le visage enfoui dans un foulard morne, serrant ses joues pendantes et génétiquement brunies, le regard anonyme porté sur un dossier poussiéreux, feuilleté à l'aide d'un indexe qu'elle prend soin de saliver à chaque page tournée, la langue aussi chaude que l'été. Elle s'humecte les lèvres à chaque soupir effrayant. « Je veux être remboursé », dit-il. « C'est la période des congés », dit-elle. Un homme crie à côté en se lançant dans la définition du terrorisme d'Etat. Il prend pour cible une employée recrutée pour être engueulée comme un sac de boxe. Elle ne répond pas, assumant son rôle en contrepartie d'un revenu. Dehors, le chômage tue. Il est vrai que les rez-de-chaussée des administrations sont faits pour les engueulades. Plus haut le calme doit régner. Plus on grimpe de planton, moins il doit y avoir d'engueulades. C'est une règle. Mme X, sentant la chaleur de notre demandeur de remboursement augmenter, mordille sa lèvre inférieure en signe d'interrogation, puis consent à prendre le téléphone pour demander si le chèque est signé, et comme une délivrance, oriente notre homme sur Mr Y ou quelque chose dans ce genre dans un pays à patronymie douteusement coloniale. Dans la salle d'attente, espace de souffrance, les patients patientent. Il monte les étages et tombe nerveusement sur celui qui est sensé le rembourser. Il pense à toutes ces années d'attentes durant lesquelles il devait reconstituer des dossiers perdus à force de déplacer cette agence foncièrement dégradable ; d'un lieu vers un autre, fuyant les attroupements des mécontents, peuple de la colère. Ces années durant lesquelles il a économisé, s'est privé, a emprunté, espéré, pour enfin se voir ramené au point de départ. Le départ vers le passé dans un pays qui vit d'un passé compliqué dont il n'a su faire qu'un présent tout aussi compliqué. Sans réussir à marcher en mettant un pied devant l'autre pour créer des pas, juste pour danser un peu, après avoir chanté.

« Je veux être remboursé », dit-il à Mr Y. « C'est la période des congés », répond l'autre. Mohammed Y prend alors le soin d'installer l'impatience de notre homme sur une chaise et ouvre son armoire pour vérifier que son chèque n'était pas prêt en répétant « c'est la période des congés et après c'est Ramadan ». Ne sachant quoi répondre aux images violentes qui défilent dans sa tête, l'homme s'essuie le front, revoit les dix années durant lesquelles il a attendu son logement et souffle sur la dixième bougie imaginant une tarte. Il pense que le partage du gâteau ne concerne que les plantons de l'Etat qui lui a menti en les habillant de costumes. « Je peux voir le Directeur ? », ose-t-il. L'autre, sans même attendre la fin de la phrase, lance « il n'est pas là ». « A-t-il jamais été là ? », se dit-il. Entre X et Y, les choses paraissent bien claires. Il aura beau avaler les étages de l'agence foncièrement contre lui, il n'aura pour alourdir sa patience que l'oreille d'un sourd qui n'entend que ses propres paroles, d'un aveugle qui ne pourra lui décrire que le noir. Il n'aura pas son logement, pas son remboursement et c'est ainsi au pays des plantons. Au pays des plantons personne n'est jamais là où il faut.


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