
Un regard à la fois pertinent et émouvant sur une carrière sans pareille...Dans tous les écrits nécrologiques publiés sur Sid Ali Kouiret, depuis son décès le 5 avril, il a été essentiellement question de l'acteur de cinéma. Certes, crevant insolemment l'écran, il a été le comédien algérien qui vécut la plus fabuleuse carrière cinématographique. Cependant, grande omission, il a été un artiste des tréteaux? bien plus inspiré qu'au cinéma !Spectacle vivant et donc art de l'éphémère, le théâtre, forcément, ne préserve pas de l'oubli les traces d'une performance artistique comme sait le faire une pellicule dont c'est la raison d'être. «La grande force de Sid Ali est d'avoir su s'adapter immédiatement au cinéma en jouant différemment qu'au théâtre», explique l'acteur Sid Ahmed Benaïssa. Ce dernier, pour avoir partagé la scène de théâtre avec Kouiret, n'oublie pas de mentionner ses immenses qualités de comédien : «J'ai constitué un duo avec lui dans Une pièce-cuisine de Abdelkader Safiri, mise en scène par Habib Réda.Il a été également remarquable dans, à titre d'exemple, Les bas-fonds d'après Gorki, mise en scène par Alloula, ou encore Les chiens de Tone Brulin, montée par Hadj Omar.» Dans plusieurs occasions, Fouzia Aït El Hadj, qui l'a dirigé en 1987 dans Mort d'un commis voyageur, d'Arthur Miller, a évoqué sa générosité. Mieux, d'aucuns vont jusqu'à lui reconnaître d'avoir déteint sur la majeure partie de l'effectif du TNA, du moins ceux des Algérois qui n'avaient pas connu les autres «écoles» de théâtre en Algérie. Presque tous reproduisent son jeu, particulièrement cette espèce de «rojla» à l'algéroise, style «casbaoui», tant dans la posture, la gestuelle et la mimique, au point que c'est devenu un archétype.Hamida Aït El Hadj, metteur en scène, est également d'avis que son jeu au théâtre était autrement plus nuancé, plus fouillé, qu'au cinéma où on lui proposait surtout des emplois. Voilà de quoi remettre les pendules à l'heure ! Par ailleurs, Kouiret était un comédien d'instinct, même si son jeu physique laissait croire qu'il composait ses personnages. Ce qui faisait illusion, c'est son interprétation qui, au cinéma, rappelle celle des acteurs issus du célèbre Actor's Studio. Il était en effet constamment dans l'action, même dans les situations où il observait de la retenue.Grâce au charisme qu'il dégageait, ses silences et ses regards étaient hautement expressifs. Cependant, il était plus souvent en extériorité qu'en intériorité parce que, contrairement aux comédiens de l'Actor's Studio qu'il vénérait, il n'était pas un cérébral. Kouiret abordait ses personnages dans une approche empirique, par tâtonnement, laissant agir sa sensibilité et son intelligence sociale acquise par la force de la rugueuse existence : «Mon apprentissage, je l'ai arraché à la vie», nous confia-t-il en 1995.Sid Ahmed Benaïssa confirme : «Cela explique qu'au théâtre il mettait du temps à aller vers son personnage, mais une fois qu'il l'avait senti il l'habitait jusqu'à faire un avec lui.» A cet égard, Alloula qui mettait à la disposition de ses comédiens tout un travail de recherche académique, tant sur la pièce que sur les personnages avant d'entrer dans le vif de la mise en scène, s'est fait bien du souci avec lui pour Les bas-fonds. Non pas que Sid Ali refusait d'écouter ou se montrait indiscipliné.Il était la discipline même et poussait l'exigence jusqu'à s'imposer une spartiate hygiène de vie afin d'être pleinement disponible pour l'exercice de son métier. Makhlouf Boukrouh, ancien directeur du TNA et disciple de Mustapha Kateb, soutient : «Sid Ali n'était pas de ceux qui se dissipent en mondanités ou autres. On le voyait rarement au café ou ailleurs, au point d'être très famille». C'est cette discipline qu'il observait qui a fait qu'à plus de 70 ans, il gardait la juvénile dégaine d'un titi algérois.Humble, il n'était pas dans la séduction dans ses rencontres avec les gens. Il demeurait à leur hauteur malgré ce regard souverain, mais pas hautain, que son irradiant sourire déridait, exprimant l'étendue de sa gentillesse. C'est plutôt face à un public, en quelque occasion, qu'il redevenait acteur parce qu'on attendait de lui qu'il soit «Ali imout waqef». Il adorait cela au point de cabotiner. Mais avec quelle superbe ! Sa proximité avec les petites gens dont il était issu faisait qu'il était plus en phase avec un théâtre populaire qu'avec le répertoire universel. De fait, il était plus en congruence avec des personnages apparemment sans complexité et dont il rendait la vérité humaine avec une rare densité.Et puisqu'on cite souvent sa performance dans L'Opium et le bâton, ce n'est pas dans la scène devenue culte, celle de la fin de ce film, qu'il étale le plus la classe de son talent, mais dans les séquences moins spectaculaires face à Trintignant. Il était également remarquable dans ce même type de personnage les deux fois que Chahine l'a dirigé. A cet égard, et par rapport à sa collaboration avec ce dernier, il n'avait pas retenu que sa frustration pour l'absence de son nom sur l'affiche de Le retour de l'enfant prodigue.De cette expérience, disait-il, «j'ai retenu, entre autres leçons, la direction d'acteurs. Ce n'est pas comme le croient certains, les ''mets-toi-par-ci-ou-par-là'', ''gratte-toi la tête'' ou autre. C'est la capacité qu'avait Jo (ndlr : sobriquet de Chahine) à arracher l'expression qu'il voulait chez le comédien. Il discutait beaucoup, expliquait et savait convaincre comme il savait écouter lorsqu'on lui proposait mieux. Et s'il s'aperçoit que son comédien ne s'en sort pas, il le prend de profil plutôt que de face pour suppléer à sa défaillance au montage».Kouiret avait souffert de nombre de réalisateurs nationaux qui gâchaient la pellicule en refaisant prise sur prise d'un même plan, sans même donner de nouvelles indications en vue d'obtenir une autre expression. Par rapport à La famille Ramdam, très populaire sitcom sur la chaîne française M6 et où il avait brillé aux tout premiers rôles, celui d'un émigré, père de famille et chauffeur de taxi, il nous avait affirmé : «Mais c'est rien du tout.On peut faire ça chez nous !» Il avait même proposé de reprendre la série à l'ENTV en lui donnant une suite. Il suffisait de partir du prétexte du retour du père en Algérie pour mésentente familiale. En vain. Mais c'est ce qui se réalisa sans lui, quinze années plus tard, avec Djemaï family. Il expliquait encore qu'il suffisait d'être sérieux : «Le tournage des 40 épisodes de la série de M6 n'avait pris que six mois, soit deux épisodes de 25 mn par semaine.Le film Sahara blues dans lequel j'ai été distribué, juste avant d'être engagé dans La famille Ramdam, eh bien, Bouberras, son réalisateur, a vu son film bloqué pour n'être visible que bien après la fin de la diffusion de La famille Ramdam» (El Watan du 11/05/1993). Mais pourquoi ce feuilleton télévision n'a pas eu de suite en France ' Réponse out off record : «L'image sympathique d'une famille maghrébine que renvoyait la série dérangeait les décideurs de tout bord en France !»Très exigeant envers lui-même comme avec les autres, il refusait d'entendre le prétexte de la modicité des moyens invoqués par des cinéastes : «C'est justifier l'injustifiable ! Je n'ai jamais admis que dans notre pays on ait fait tant de films ratés pour ensuite se plaindre qu'on a manqué de moyens. Connaissant les handicaps existants, un véritable artiste doit pouvoir y suppléer par son imagination, sinon renoncer» (El Watan du 21/08/1995). C'est pour cela qu'il n'appréciait pas la critique cinématographique. Il lui reprochait une indulgence coupable à l'endroit de la médiocrité. D'où, très longtemps, son refus de se confier à la presse, même si, à titre personnel, il entretenait des rapports chaleureux avec les gens de plume.Ainsi, très sensible aux relations humaines, et croyant que nous le boudions lors du Festival du théâtre professionnel d'Oran, en juin 1998, alors que nous voulions le laisser à ses nombreux et envahissants admirateurs, il finit, au bout du troisième jour, par fendre la foule et nous accrocher, la peine dans la voix : «Alors, je ne suis plus une star '» Effusions contrites pour le rassurer du contraire. Tu l'as été Sid Ali et tu l'es pour toujours, toi qui, maintenant, luis si haut au firmament.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Mohamed Kali
Source : www.elwatan.com