Dans la situation
de crise générale dans le monde, l'Algérie semble échapper aux principales contraintes
financières qui pèsent sur un grand nombre de nations.
Ce qui ne
signifie pas l'absence de symptômes profonds de crise. Dans un grand nombre de
villes et villages, des manifestations de colère des citoyens sont enregistrées
presque quotidiennement sous forme d'émeutes, de blocages des routes,
d'occupations des administrations, de grèves, mais aussi d'immolations, de hargas… Certains considèrent ces manifestations comme de
simples dysfonctionnements, en partie liées à l'absence d'autorité de l'Etat,
et d'autres les considèrent comme un signe d'une crise profonde du système
institutionnel et socio-économique du pays. Ce qui se passe dans
l'environnement arabe immédiat ne facilite pas la compréhension de la situation
algérienne.
Dans ces conditions,
l'économiste (tout comme le sociologue, le politologue…) est souvent interpellé
sur «les remèdes» ou «les principales actions» à mener dans une Algérie où,
malgré les masses d'investissement injectées dans la plupart des secteurs, la
croissance économique reste modeste et le décollage économique se fait toujours
attendre.
En réalité,
l'économiste n'est ni un devin ni un magicien. Certains lui contestent même la
qualité de scientifique1 , au regard de ce qui se
passe dans les économies développées2 et des crises financières accumulées
depuis quelques années. S'il exerce convenablement son métier, il doit en
respecter quelques règles de base, pour appréhender le «réel», car, «Le réel
n'est jamais «ce qu'on pourrait croire» mais il est toujours ce qu'on aurait dû
penser» comme le soulignait fortement le philosophe des sciences Gaston Bachelard3 .
A la question
«quoi faire ?» ou plus politiquement «que faire ?», il n'y a pas une seule
réponse. Les réponses sont nombreuses et différentes. On peut identifier au
moins trois approches différentes.
LA PREMIERE APPROCHE PEUT ETRE
APPELEE «L'APPROCHE BUREAUCRATIQUE»
Les
administrations produisent souvent des états de lieux et des relevés de
situation concernant leurs domaines. La faiblesse de l'encadrement de l'administration
et la faible tradition de transparence ont fini par produire des reflexes antinomiques avec la recherche de connaissance
réelle de situations réelles.
Ainsi, pour la
connaissance des problèmes qui se manifestent dans le pays, le listing peut
être très long et les différents secteurs administratifs peuvent produire des
situations qui évaluent à leur manière ces problèmes. En fait, chaque centre
urbain peut aligner de la même façon des problèmes de citoyens liés à l'accès
au logement, au terrain, à l'emploi, aux soins, à l'éducation des enfants, au
transport, à la consommation, au pouvoir d'achat, à la justice, à la sécurité,
à la validité des diplômes, à l'accès à l'énergie dans certains cas, mais il y
a aussi des problèmes liés à la pauvreté, aux libertés, à la corruption, à
l'exclusion, à la drogue, à la harga, à la mal vie
des jeunes…
Cette démarche
considère implicitement comme légitimes, les choix opérés par les
administrations, parfois en dépit du bon sens. Au niveau local, ces administrations,
quand elles se trompent, n'hésitent pas à «coller» ces erreurs aux
administrations centrales. Ainsi, face à des problèmes cruciaux de la société,
ces administrations incriminent soit la catégorie de citoyens qui se
manifestent brutalement, soit les décisions centrales, pour leurs choix ou
«l'insuffisance» des budgets alloués, soit les «décideurs locaux» précédents.
Face à la
croissance des problèmes non résolus et surtout à l'intrusion des citoyens dans
la rue pour diverses contestations des choix, il ya
peu de remise en cause des logiques administratives. Ce qui est requis c'est la
croissance de moyens humains et financiers pour faire face à la contestation.
La logique
administrative telle qu'elle s'est développée en Algérie considère le volume de
ressources comme le facteur déterminant dans la gouvernance des cités et des
secteurs. Ainsi, les demandes fusent de toute part et concernent tous les
problèmes. Ces demandes finissent par être insatiables.
Ce mode de
gouvernance exclut la fixation d'objectifs annuels et l'évaluation des
résultats. Des réformes sont menées dans certains secteurs sans évaluation
périodique des résultats et sans correction ou révision de ce qui doit l'être.
Dans cet ordre
d'idées, la démarche bureaucratique consisterait à dresser un listing des
difficultés et à suggérer le volume de ressources nécessaires. Les problèmes,
aussi graves soient-ils, seraient de simples dysfonctionnements dus, d'une
part, à «l'incivisme, l'impatience ou à l'indiscipline de citoyens», ou, à «des
manipulations malveillantes», (ici, on est dans la théorie de «la société qui
tourne le dos à l‘Etat»), et d'autre part, à la question des ressources
mobilisées, et notamment les ressources financières.
Cette approche a
montré ses limites dans tous les secteurs qui n'arrivent pas à «consommer» les
budgets alloués. Elle alimente, par ailleurs, le poids de la gestion
bureaucratique de la société et exacerbe les symptômes visibles de la crise.
LA DEUXIEME DEMARCHE PEUT ETRE
APPELEE «L'APPROCHE POLITICIENNE».
En principe,
toute proposition d'actions publiques relève d'une approche politique explicite
ou non. Ce dont il s'agit ici, c'est de la démarche qui repose a priori sur un
certain nombre de choix justifiés dans différents domaines. Ces choix peuvent
être regroupés dans ce qu'on appelle un projet de société et embrasser un grand
nombre de domaines, ou se limiter à ce qui est considéré comme stratégique.
Les choix peuvent
concerner, en particulier, les principaux domaines : politique, institutionnel,
juridique, et économique, comme par exemple :
• Degré
d'ouverture de l'économie
• Type de
relations avec reste du monde et/ou zones économiques
• Importance et
rôle de l'Etat
• Importance du
secteur public
• Types de
mécanismes de régulation
• Hiérarchie des secteurs
économiques
• Mode de
gouvernance des finances publiques
• Type de
répartition des revenus
Dans le domaine
économique, à partir de choix explicites, il est possible de lister des actions
publiques principales. Par ailleurs, ces choix peuvent s'appuyer sur une
connaissance scientifique des expériences des autres pays, d'une part, et des
ressources et des contraintes du pays, d'autre part. Dans le cas contraire,
cette approche pourrait se contenter de calquer des schémas importés sur des
réalités méconnues.
Dans différents
domaines, cette approche a montré ses limites comme dans les secteurs de
l'industrie, l'éducation, l'enseignement supérieur, etc.… Au nom d'objectif,
dit universel, on introduit des transformations parfois très importantes sans
adapter le contexte et on aboutit à la perversion de certaines situations, car
on n'a pas tenu compte des conditions réelles d'application.
Les exemples sont
très nombreux dans le domaine économique comme dans tous les autres domaines. A
la faveur de la mondialisation, l'Algérie a été amenée à adopter des règles en
cours dans les pays développés, sans une surveillance précise des impacts à
court et moyen terme. Les résultats sont parfois tellement contraires aux
objectifs que les pouvoirs publics s'empressent de remettre en cause des
décisions prises auparavant. Ce qui amène les institutions internationales à
classer l'Algérie parmi les pays à très faible visibilité réglementaire et les
partenaires étrangers à considérer notre pays comme étant très instable au plan
du droit, et notamment le droit des affaires.
Cette approche
qui repose sur une liste de grandes actions même inspirées des expériences
d'autres pays bute sur la méconnaissance des conditions réelles d'application,
faute d'études scientifiques détaillées et faute de connaissance des
comportements d'acteurs chargés de la mise en Å“uvre.
Par ailleurs,
cette approche confond lourdement l'opinion, que tout un chacun peut avoir d'un
phénomène économique ou social, et une véritable représentation scientifique de
ce phénomène qui ne peut être construite qu'à partir d'une étude. Le mélange
entre l'opinion et l'avis scientifique peut causer de véritables dommages sur
le plan de la prise de décision. Gaston Bachelard soulignait avec force que «la
science, dans son besoin d'achèvement comme dans son principe, s'oppose
absolument à l'opinion4»
Ainsi, les listes
de «50 ou 100 mesures» sont dénuées de fondement et n'ont aucune chance de
réussir à débloquer la situation socio-économique du pays, car elles ne
reposent ni sur une vision systémique, ni sur une connaissance approfondie de
l'économie et de la société.
LA DEMARCHE DITE «RATIONNELLE»
Il est nécessaire
d'insister sur cette démarche, car en Algérie, à l'inverse des pays développés,
la connaissance scientifique de l'économie et de la société est balbutiante.
Elle n'embrasse pas tous les domaines et les travaux publiés sont encore
quantitativement et qualitativement assez peu nombreux. Les données du dernier
rapport de l'UNESCO sur la science sont assez significatives à ce sujet. En
2007, l'Algérie a enregistré 37,5 publications scientifiques pour 1 million
d'habitants, quand la Tunisie
en a enregistré 196,2 et l'Egypte 48,6 et les pays développés entre 1000 et
3000. Parmi les raisons admises de cette situation, il y a bien entendu le nombre de chercheurs, encore très faible, puisque
l'Algérie ne compte que 170 chercheurs pour 1 million d'habitants, quand la Tunisie en compte 1588 et
l'Egypte 617. Le deuxième facteur concerne les ressources dédiées à cette
activité de recherche et développement. L'Algérie a dépensé 0,16 % de son PIB
en 2007, quand la Tunisie
en a dépensé 1,02 % et l'Egypte 0,23%. Les pays développés dépensent, dans ce
domaine, entre 2 et 3,5% de leur PIB. Nous avions
démontré dans une étude, il y a trois années, qu'il y avait une très forte
corrélation entre le nombre de publications scientifiques et le niveau de
financement de la recherche, dans le monde5 . En
Algérie, La connaissance scientifique, dans les sciences humaines et sociales,
n'a pas toujours été considérée comme une étape centrale de la prise de
décisions. Celle-ci à différents niveaux, s'est toujours contentée, dans le
meilleur des cas, en l'absence de travaux scientifiques, d'études
conjoncturelles et urgentes menées parfois par des experts étrangers. Ces
études ont le mérite de synthétiser et de présenter les données existantes. Peu
d'organismes, en Algérie produisent et publient des travaux réguliers et
détaillés sur leur domaine d'intérêt. On assiste même à un certain recul dans ce
domaine. De nombreuses institutions ne mettent plus à jour la publication de
leurs données ni des rapports conjoncturels qui sont essentiels à la recherche
scientifique et à la connaissance de certains secteurs. On assiste également à
des dénigrements systématiques du niveau de formation dans le système éducatif
et universitaire, parfois de la part de ceux-là même qui sont censés en être
les principaux acteurs ! Ces dénigrements avaient commencé, s'agissant des
intellectuels et universitaires, quand il a été affirmé, impunément, que «les
meilleurs étaient partis».
La démarche
scientifique doit impulser la connaissance scientifique de différents problèmes
économiques et sociaux du pays6 . Les grands problèmes
qui agitent notre société tels que le logement, l'emploi, la jeunesse, la
consommation, le pouvoir d'achat, l'accès aux services publics divers, les
libertés, la justice, la corruption, les exclusions de l'école, la consommation
de drogue, la question du niveau des diplômés etc. pour ne citer que ce qui revient
quotidiennement dans la presse, font l'objet de très peu d'études
contradictoires qui renseignent à la fois sur le phénomène, ses
caractéristiques, ses logiques et les solutions éventuelles.
Ainsi, à titre
d'exemple, face aux demandes insatiables de logement, ce qui est mis en relief
dans les discours officiels ce sont la capacité de réalisation des objectifs
affichés en termes de construction et les difficultés liées aux choix des
attributaires ! La question économique et sociale du logement ne semble pas
être posée dans toutes ses dimensions7 , et le fait
que le recensement de 2008 relève l'existence de presque 1 million de logements
inoccupés, un parc immense, face à 5,3 millions de logements occupés, ne semble
pas déranger, outre mesure, les décideurs dans ce domaine. Pour cette question,
la recherche de mécanismes de régulation adéquats est plus urgente que la
construction elle-même qu'il faut naturellement encourager, peut être
différemment. Le Bilan gouvernemental des réalisations montre que le
quinquennat 2004-2008, malgré des efforts colossaux, n'a réalisé que 380 000
logements (en dehors de l'habitat rural et de l'auto -construction). De ce
point de vue, l'objectif affiché de 1,2 million de logements parait non
réaliste.
L'autre exemple
concerne la consommation de véhicules de tourisme. Les données indiquent
l'existence de 7,6 véhicules pour 100 habitants à la fin de 2009. Ce taux
d'équipement est plus élevé que celui de pays voisins qui abritent pourtant des
usines de montage de véhicules. D'un autre côté, l'Algérie compte 35 véhicules
par km de route, ce qui correspond presque au taux français (39), pays
développé au plan de l'industrie automobile et de l'infrastructure routière.
Comment justifier que ce segment de la société, les 23% de ménages qui
possèdent un véhicule au moins, bénéficie d'une subvention indirecte sur les
carburants, dont les prix sont fixes depuis presque une décennie (estimée à
presque 3 milliards de dollars) et en plus fasse supporter à la collectivité
tous les autres coûts (construction et entretien des routes, sécurité,
accidents, décès, pollution…). Face à la suspension du crédit à la consommation
des véhicules, on a rarement souligné ces impacts négatifs pour l'économie et
les ressources rares du pays. Les arguments des politiques se sont confinés, au
mieux, dans une posture défensive face au déchaînement de certains médias, par
ailleurs, fortement intéressés par les publicités des concessionnaires de
véhicules. Cette démarche est d'autant plus dommageable pour l'image du pays
que la question de la consommation de véhicules n'a pas été posée, comme pour
le logement, dans une vision systémique, qui tient compte de tous les facteurs
déjà soulignés et de la question des subventions indirectes dont bénéficient
les propriétaires de véhicules. Surtout que 10 % de ménages algériens résidant
dans les grandes villes (Alger, Constantine, Bejaïa,
Annaba, Oran, Blida, Boumerdès,) possèdent 55 % du
parc de véhicules de tourisme d'Algérie. Ainsi, 10% seulement des ménages
algériens (un peu plus de 580 OOO), autrement dit, les ménages les plus riches
du pays, possèdent plus de la moitié du parc algérien et bénéficient d'une
subvention indirecte sur les carburants supérieure à la somme de toutes les
autres subventions sur les produits alimentaires. Cette question n'est jamais
débattue sous cet angle, quand des tentatives d'augmentation des prix de
carburant ont été formulées, il y a plusieurs années.
Ces questions
devraient être des chantiers d'étude et relèvent de choix importants. Le logement
et le véhicule ne sont pas seulement des biens de consommation durables. Ils
sont le symbole de réussite et traduisent de profondes inégalités économiques
et sociales en Algérie. La solution, dans ces domaines, ne saurait relever
d'une simple approche technique.
Ainsi, l'approche
scientifique doit recenser les questions centrales, telles qu'elles se posent
dans une société8 , et permettre d'ouvrir des
chantiers d'études scientifiques, dans le cadre d'une vision systémique de
l'économie et de la société. Un simple listing «commenté» des problèmes
soulevés dans la société et une liste de mesures urgentes ne suffiraient
pas à éteindre le feu de la crise.
CONCLUSION
1. A court et moyen terme, la
connaissance précise des phénomènes économiques et sociaux ne peut être
remplacée par de simples opinions, même exprimées de manière systématique. La
consultation des acteurs, nécessaire au plan politique, ne saurait remplacer
l'étude scientifique des problèmes de société.
2. La démarche
scientifique peut permettre la production de connaissances scientifiques sur
tous les phénomènes en question9 . Concernant les
solutions proposées, les choix, au-delà de la question des ressources, sont
opérés à partir d'une démarche politique dont le souci premier viserait à convaincre
la société et les partenaires.
3. Dans une
situation de crise et de contestation généralisée de la part de certains
acteurs, les pouvoirs publics ont intérêt à rappeler, à chaque circonstance,
les réalisations du pays dans les secteurs concernés. Ils ont intérêt parce
qu'ils doivent apprendre à rendre compte à la société de l'impact de leurs
actions.
4. Enfin, pour
une meilleure connaissance des phénomènes économiques et sociaux du pays, Il
est urgent, d'organiser des chantiers d'études scientifiques sur les
principales questions qui se posent.
*Université
d'Oran
Notes
1- Chavagneux Christian, « Qu'est-ce qu'un bon économiste ? »,
L'Économie politique, 2011/3 n° 51, p. 5-6.
2- Cordonnier
Laurent, « Pourquoi les économistes se sont-ils trompés à ce point ? »
L'Économie politique, 2011/2 n° 50, p.32-44.
3- Bachelard
Gaston, La formation de l'esprit scientifique. Paris, Livre de poche 2004, p.15
4- Bachelard
Gaston, La formation de l'esprit scientifique. Paris, Livre de poche 2004, p.16
5- Bouyacoub Ahmed , Dépenses en Recherche-et-Développement
et production scientifique, Colloque international « Savoir et société »
organisé par le CREAD, Alger du 11 au 12 novembre 2007, 15 p.
6- Solignac-Lecomte Henri- Bernard, « Mettre les économistes
au service du développement L'Économie politique, 2011/2 n° 50, p. 106-112
7- Jacquot Alain,
« Doit-on et peut-on produire davantage de logements ? », Regards croisés sur
l'économie, 2011/1 n° 9, p. 150-158
8- Jacquet
Pierre, « La recherche en économie sert-elle le développement ? », L'Économie
politique, 2011/2 n° 50, p. 84-92
9- Walery Serge, «Productivité académique contre contribution
scientifique : le cas de l'économie », L'Économie politique, 2011/3 n° 51, p.
70-96.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Ahmed Bouyacoub*
Source : www.lequotidien-oran.com