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D'une concession à l'autre, la gauche européenne dite «de gouvernement» a perdu l'essentiel de son projet originel. Ralliée aux dogmes néolibéraux, elle est partout pieds et poings liés aux intérêts du grand capital financier.
D'ailleurs même si l'envie de changer le monde la prenait un jour, elle ne saura pas comment s'y prendre. Ses plus illustres représentants sont formés dans les mêmes grandes écoles que les patrons et les politiciens de droite : ENA, Sciences-Po, HEC ou encore Harvard. «Coupés du peuple avec le cumul des mandats — sur les 297 députés du groupe socialiste de l'Assemblée nationale, on compte 207 cumulards —, les élus socialistes, dans le souci de faire progresser leur carrière en politique, ont rejoint les intérêts de la classe dominante dont ils sont devenus les alliés objectifs», relevait dernièrement, à juste titre, l'hebdomadaire parisien Marianne. Le même handicap frappe leurs camarades du SPD. Peer Steinbrück, leur candidat à la chancellerie, dont les élections sont prévues le 23 septembre prochain, trouve dérisoire le salaire actuel de chancelier et veut instaurer la «justice sociale» avec des conférences à 25 000 euros chez les banquiers et trouve «dérisoire» le salaire de chancelier. Désigné le 10 décembre dernier à la candidature de la chancellerie, il trouve cela normal : «Qu'est-ce que mon compte en banque a à voir avec ma volonté de procurer un salaire convenable aux gens '» El il n'est pas le premier, ni le dernier à y croire. En Grèce, pays en ruine, les comptes en Suisse de la nomenklatura du Pasok ont défrayé la chronique et fini par éloigner d'elle l'électorat populaire. Pour revenir à notre ancienne puissance coloniale, de nouvelles étiquettes y fleurissent en guise de substituts au désormais honni socialisme : «Je revendique de ne pas mener une politique sociale- libérale mais sociale-républicaine », soutient Jean-Marc Ayrault. Dessinant un nouveau modèle français dans Le Monde, il reconnaît que «les électeurs de gauche sont en colère. Ils nous disent : “Vous trahissez.” D'autres ne savent même plus quoi dire. Il y a un vrai malaise». Il vise certainement le leader sidérurgiste de la CFDT, Edouard Martin, qui juge que «le mot "trahison" n'est pas assez fort...» Un indice de cette trahison avérée : en guise de nouvelle répartition des richesses entre le capital et le travail, dans le cadre de «la croissance juste» tant claironnée pour signifier que la compétitivité ne s'oppose pas au progrès social, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault a, toute honte bue, augmenté le taux horaire du Smic, hors inflation, de 18 centimes d'euros (brut) ! Si Ayrault est social-républicain, d'autres camarades se réclament du social-libéralisme. Cette ligne a une «cohérence» philosophique, portée par Bernard-Henri Lévy, désormais libéré des printemps arabes, et à un moindre degré Jacques Attali. Chargeant Arnaud Montebourg pour sa gestion radicale du dossier de Florange, il l'accuse de trahir les dogmes de l'économie, le summum de cette trahison étant la nationalisation, même temporaire ou provisoire, envisagée un moment. Se voulant dans l'air du temps, il juge «obsolètes» les hauts-fourneaux de Florange. Bien mieux, c'est «toute la sidérurgie » qui est jugée «archaïque et … gangrénée par des dispositifs industriels fantômes maintenus artificiellement». Par ailleurs, BHL ne peut s'empêcher de dénoncer la «haine anti-patrons et, plus précisément, anti-patrons mondialisés qui n'est pas le son le plus subtil à faire entendre aux investisseurs étrangers dont la France a bien besoin pour compenser le manque à gagner généré par le départ de ceux de ses investisseurs tricolores qu'effraie la politique fiscale de M. Hollande». Marianne réplique avec ironie : «Rien ne vaut en effet la gauche bourgeoise, sottement privatisatrice, lourdement libre-échangiste et platement eurolibérale». Aussi croustillantes soient-elles, ces anecdotes ne sauraient occulter des questionnements plus profonds. Quels rapports le socialisme, les partis socialistes et les gouvernements socialistes européens ont entretenus avec le capitalisme ' C'est à cette analyse que se sont livrés 23 contributeurs (historiens, politistes, sociologues) d'un ouvrage récemment paru : Le socialisme à l'épreuve du capitalisme(*). L'évolution de ces rapports est analysée à travers quatre périodes principales : avant 1914, les années 1930, la période post Seconde Guerre mondiale, les années 1970. Chaque étape témoigne de l'éloignement de l'horizon et de la perspective visant à l'effacement du capitalisme (horizon originel de la doctrine socialiste) pour laisser, peu à peu, place à un «compromis durable» avec lui, conjuguant à la fois efficacité économique et réformes sociales. Désormais, tous les partis socialistes européens et de la social-démocratie célèbrent le marché comme facteur efficace de redistribution sociale et de prospérité (Congrès de Bad Godesberg, 1959). Le capitalisme semble avoir absorbé et digéré les valeurs originelles du socialisme (justice sociale, démocratie, solidarité), avant de remodeler et de façonner la nouvelle pensée socialdémocrate en fonction de ses propres besoins de stabilité et d'adhésion sociales. Pour Fabrice d'Almeida, auteur d'une belle contribution dans le recueil, on passe d'un «socialisme compréhensif » à un «socialisme déceptif», laissant place à un «socialisme réceptif», puis à un «socialisme prospectif». «Les défis actuels imposent (…) la reconstruction patiente d'une pensée politique qui s'inscrive dans le temps long, en somme une politique durable», espère d'Almeida. En attendant, le vote ouvrier se détourne des socialistes. Dans une note sur la question, publiée par la Fondation Jean-Jaurès, ce 10 janvier 2013, Jean-Philippe Huelin s'efforce de percer le mystère : pourquoi les ouvriers ont voté majoritairement Marine Le Pen (28 à 35%), devant successivement François Hollande (21 à 27%) et Nicolas Sarkozy (15 à 22%). Quelles sont les raisons de ce «désalignement» ' Certaines sont objectives : «Le déclin de l'industrie a entraîné la baisse du nombre d'ouvriers. De plus, avec le développement des ouvriers de service, la classe ouvrière a perdu de sa visibilité sociale. Fin des collectifs au travail, productivité à outrance, contrôle des entreprises par des grands groupes internationaux insérés dans une économie mondialisée, tout a vraiment changé dans l'environnement économique des ouvriers et rien ne favorise plus les solidarités ouvrières.» D'autres le sont moins : l'extrême- droitisation du vote «ouvrier» traduit une demande de protection non prise en compte dans l'offre politique des partis politiques, y compris de gauche, notamment dans la France périphérique (périurbaine et rurale) où se concentrent les ouvriers.
A. B.
(*) Daniel Cohen et Alain Bergounioux (dir.), 3 avril 2012, Le socialisme à l'épreuve du capitalisme, Paris, Fondation Jean-Jaurès / Ed. Fayard. Daniel Cohen, économiste, est président du Conseil d'orientation scientifique de la Fondation Jean-Jaurès, et Alain Bergounioux, historien, est directeur de La Revue socialiste.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Ammar Belhimer
Source : www.lesoirdalgerie.com