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Un berbère chez les iroquois



Un berbère chez les iroquois
Carnet de voyage canadien d'Arezki MetrefRéveil matinal. Faut déjà repartir sur Montréal. On n'aura en fin de compte passé qu'une petite poignée d'heures à Ottawa. Mais j'ai l'impression qu'on est là depuis bien plus longtemps, vu tout ce que nous avons fait depuis hier. Kader et la petite famille ont finalement créché chez Hamza, qui a été suffisamment convaincant pour les retenir.Dans l'après-midi, j'étais rentré avec Hamza à Orléans pour préparer la conférence. Mais en arrivant, j'ai reçu, depuis Montréal, un coup de fil de Saà'd Brahimi qui m'avait dégotté un voyage en bus et un séjour à New York dans les temps qui me convenaient. Il fallait réserver illico par internet, ce à quoi on s'attellera avec Hamza dont je découvre, en cette occasion, la facilité avec laquelle il utilise le téléphone :- Eh oui, mon vieux, depuis le temps que je suis ici”? Tout se fait par téléphone !Après trois quarts d'heure d'allers-retours web-téléphone, on finit par caler la réservation. J'allais presque crier victoire tant ce voyage me paraissait aléatoire. En fait, je n'arrivais pas à me décider. Il y eut d'abord cette proposition du président du Centre amazigh de Montréal, que j'ai accueilli avec l'enthousiasme que l'on imagine, de m'emmener à New York. Malheureusement, il eut un empêchement. Ensuite diverses velléités de copains pour étudier en si peu de temps la possibilité de m'y accompagner ont échoué. Restaient alors deux solutions : soit faire appel à un tour operator, soit sauter dans le bus et faire le voyage sans filet. La troisième possibilité était d'y renoncer purement et simplement. Mais Saà'd Brahimi et Hacène Zenati, tenant visiblement tout autant que moi à ce que je fasse ce voyage, me servirent sur un plateau une offre promotionnelle. Donc je réserve ferme. Cependant, pour la petite histoire, j'irai à New York mais pas avec ce tour operator contraint d'annuler le voyage faute d'un nombre suffisant de participants. Mais c'est une autre histoire.Pour le moment, toutes affaires cessantes, le plus important est de boucler la conférence du lendemain. Je ne m'arrêterai que pour déguster le succulent repas de poissons que Hamza nous avait préparé, arrosé de sa faconde.Donc, le matin, au départ d'Ottawa, je décide avec fatalité que la conférence est prête. L'est-elle réellement ' Pas dans ma tête. Comme d'habitude je fais peut-être à tort confiance à mon Démon de Socrate, ce double critique niché en chacun de nous, et qui peut, selon le cas, te démolir ou te filer un sacré coup de main. Depuis ce jour, au milieu des années 1980, où j'avais dû pour la première fois de ma vie prendre la parole en public, je n'avais eu qu'à m'en féliciter. Un ami rodé à l'exercice m'avait briefé après que je lui aie avoué avoir un trac fou car je n'avais rien à dire :- T'inquiète, m'avait-il rassuré, une fois à la tribune, c'est ton Démon de Socrate qui trouvera quoi dire.Il avait raison. On eut du mal à m'interrompre. Retour à la Transcanadienne. Cette fois, c'est Hamza qui conduit. Je réalise que c'est la première fois de ma vie que je monte en voiture avec lui. Je ne sais plus combien de temps nous avons mis pour rejoindre Montréal. Un peu plus d'une heure sans doute. Je me souviens seulement que nous avons fait une pause pour prendre un café et que je l'ai pressé pour arriver en avance dans la salle.Nous voilà au centre Saint-Pierre, rue Panet, à Montréal, une heure avant le début de la conférence prévue pour 13 heures. Djamila Addar est déjà sur place. Avec Hamza, je l'aide à préparer la salle. Décharger le matériel, installer les chaises, cet exercice me fait du bien car il imprègne de l'atmosphère de la rencontre. Je préfère cela plutôt qu'arriver dans une salle déjà pleine pour m'installer au micro et pérorer. Je ne m'attarderai pas sur la conférence. Je dirai seulement que j'y ai retrouvé d'autres amis. J'ignorais même que certains d'entre eux se trouvaient au Canada. Mais le plus émouvant pour moi, ce fut, en levant les yeux de mes notes, de tomber au premier rang sur le visage de ma tante, la plus jeune sœur de ma mère, accompagnée de ses deux filles. La ressemblance avec ma mère est telle que j'eus l'impression qu'elle se trouvait là , tout près de moi.Deux mots sur le débat. Il est doublement significatif. Il souligne, d'une part, la liberté d'expression des Algériens au Canada, et d'autre part la difficulté qu'ils éprouvent à se parler entre eux. On a l'impression que les clivages politiques, idéologiques, culturels, linguistiques sont absolument insurmontables et rendent impossible tout dialogue. C'est du moins ce que traduisent ces monologues parallèles qui tiennent lieu de débat. En dépit de cette propension que nous avons à soutenir qu'une chèvre est une chèvre, dut-elle voler, il y a quelque chose de thérapeutique à discuter même de façon heurtée des questions de l'exil et de la patrie. Peut-être qu'à Montréal, ville-frontière elle-même, où commence et s'arrête à la fois une patrie et un exil, ces discussions ont-elles une résonnance particulière ' Je retrouve des amis qui sont passés de l'autre côté du grand basculement. Le journaliste Mouloud Belabdi, toujours aussi positif, cherchant le consensus et le dialogue avec autrui. Très cultivé, il n'est pas du genre ostentatoire. Je retrouve aussi un vieil ami, Idir Sadou, que je n'avais pas revu depuis les années 1970. Je ne remarque sa présence qu'au moment où il prend la parole pour m'apprendre le décès de notre ami commun Amar Abdelkrim. Et voici le cinéaste Rabah Bouberas que je fréquentais beaucoup dans les années 1980 avec Dahmane Triki. Dans la salle, il y a aussi le frère de ce dernier, Rachid, de passage à Montréal où il vécut un temps jadis avant de retourner à Alger où il travaille à présent et où je le vois à chaque passage. Et comment ne pas reconnaître Nourredine Belhocine 'Je retrouve aussi un vieil ami depuis le lycée, Ahmed D., qui me rappelle en passant des anecdotes truculentes sur la troupe de théâtre que nous formions et qui deviendra plus tard le Théâtre de la Rue. Il y a là Mustapha Chelfi, qui, en bon journaliste, a toujours sur lui de quoi noter. Pour tout l'or du monde, mon condisciple et ami Ahmed Abed, qui vit à Montréal depuis la fin des années 1980 où il a mené de brillantes études d'architecture, n'aurait raté ce rendez-vous. Et d'autres, qui me pardonneront de ne pas les nommer. Des amis et des connaissances, comme je l'ai déjà dit, de toutes les étapes de ma vie algérienne. J'aperçois le Dr Rachid S., un ami de mon frère. Et je distingue, surgi comme par miracle, le Dr Boualem K. Je m'en suis voulu de ne pas l'avoir appelé. Mais je n'avais plus son numéro. Il s'était montré d'une généreuse disponibilité en 2001, lors de mon premier passage à Montréal. Je lui suis resté d'autant plus reconnaissant qu'à l'époque, il venait juste d'arriver dans un nouvel exil. A mon retour, en 2001, je m'étais promis de ne pas couper le contact avec lui quoi qu'il arrive. Et pourtant, la vie faisant, quelques mois plus tard, je n'avais plus son numéro. Mais Boualem, le cœur sur la main, n'est pas du genre à se formaliser. D'autres auraient pris la mouche, pas lui.Il m'alpague.- C'est ma fille qui a vu sur internet que tu venais pour cette conférence.Sa fille a dû tomber sur l'annonce faite par Djamila Addar sur les réseaux sociaux.- Désolé, m'excusé-je, je ne retrouvais pas ton numéro de téléphone.- Pas grave, dit Boualem.A la fin de la conférence, nous mettons tous la main à la pâte pour démonter l'installation, remettre les chaises en tas dans un coin de la salle, redescendre la sono à embarquer dans la voiture. Des amis me reprochent de n'avoir pas eu sur moi assez de livres pour satisfaire toutes les demandes.- Je reviendrai, avec un autre livre, promis... Peut-être même celui qui racontera ce voyage, fanfaronné-je !- Laisse-moi vivre aujourd'hui et tue-moi demain, me lance quelqu'un.Traduit, le dicton dit : «Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras !»On décide de poursuivre la conversation à une terrasse de café. Djamila nous emmène dans une rue piétonne du quartier, où les terrasses se succèdent. Mais en ce dimanche ensoleillé, tout est plein. Nombreux, on peine à trouver une table. On finit par en dégotter une. Hamza a décidé d'aller rendre visite à notre ami Kamel. Rendez-vous est pris le lendemain avec lui au marché Jean-Tallon. Nourredine Belhocine doit, lui, accompagner en voiture Rachid, qui est descendu dans sa famille du côté de Laval.Je discute avec Boualem. Il me raconte tous les efforts qu'il lui a fallu faire pour repasser des examens, et en anglais, pour exercer sa profession de médecin. Un véritable parcours du combattant qui n'aura pas été vain.A partir de la terrasse, on voit passer les Montréalais. On comprend, à leur décontraction, pourquoi on parle à propos de cette ville, de «coolitude».Ahmed Abed est avec nous. Je ne sais pas comment on s'est retrouvé à parler, lui et moi, de Saint-Donat et des circoncellions. Comme à son habitude, il me donne de multiples références de livres rares. Boualem m'interroge sur la suite de mon voyage :- Dans quelques jours, je vais à New York !- Ah ! et comment '- Avec un tour operator !J'ignorais encore que le lendemain, on m'appellerait pour me dire que le voyage était annulé.- Attends quelques jours et je t'embarque. Je dois aller en voiture à Washington.Malheureusement, le timing, comme on dit par ici, est drastique. Impossible d'attendre.Cette envie de pousser jusqu'à New-York, Boualem en avait été témoin en 2001. J'avais fait des pieds et des mains pour décrocher un visa in situ, en vain. Alors je m'étais promis que la prochaine fois que la providence me conduirait par ici, j'irais à New York.Je m'aperçois que je n'ai pas suffisamment discuté avec Djamila. Pas plus qu'avec deux de ses amies, qui se retrouvent à cette table avec nous. On prend finalement le temps d'échanger et c'est à chaque fois la même histoire qui revient. Celle d'immigrants courageux qui veulent transformer, et parfois y arrivent, le déracinement et une forme de nostalgie en combustible pour se faire un nouveau départ.On ne voit pas la nuit poser ses premiers voiles juste au-dessus de nos paupières. Il faut rentrer. Ahmed Abed se propose de me déposer chez Hakima. Chose promise, chose due. Si la première semaine de mon séjour a filé comme un bolide, qu'en sera-t-il de la seconde ' Je dîne avec les enfants. Bientèt, la nuit avançant, tout le monde se met au lit. Je m'installe à ma fenêtre préférée et je regarde la rue déserte, calme et ordonnée. Gagné par la plénitude, je me dis que le monde a quand même du bon ! Parfois, du moins !
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