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Septembre 1957, le centre de tri où a été détenu Mohamed Lamari



Durant l'été 1957, en pleine guerre de Libération nationale, le chanteur Mohamed Lamari a été détenu dans le lycée de Ben Aknoun, à Alger (actuellement le lycée El Mokrani), qui avait été transformé, en janvier 1957, après la grève des 8 jours, en centre de tri, tenu par les parachutistes, les bérets verts.Dans le centre, pour un rien, les coups pleuvaient. Les parachutistes rivalisaient en brutalités à l'égard des détenus. Ils s'amusaient à les humilier. Un ancien détenu de ce centre de tri, Ben Youcef Rebah (décédé en mars 2017), avait raconté qu'un des indicateurs, au service des parachutistes, ayant reconnu Mohamed Lamari, exigea qu'il chante une chanson, Bambino, et Lamari a dû obéir.
«Il y avait une salle pour les femmes», avait également rapporté Ben Youcef Rebah qui s'est rappelé de Fadhila Dziria, Goucem, sa s?ur, et Latifa, toutes trois artistes, détenues au lycée de Ben Aknoun. Fatma Baïchi, qui se trouvait avec elles, a livré ses souvenirs à Djamila Amrane pour son livre Femmes dans la guerre d'Algérie : «Vingt-deux femmes étaient dans ce dortoir. Nous n'avions rien, pas de couvertures, rien, une salle cimentée, nous nous bagarrions pour des bouts de papier qu'on mettait sous la tête comme oreiller, c'est tout.»
Les centres de tri étaient des lieux de détention, tenus secrets, dont la fonction se situait «à mi-chemin» entre le centre de torture (en amont, évidemment secret également) et le centre d'internement (en aval, qui avait un statut «administratif», à la limite «légal»). Les «centres de tri» étaient issus de la légalisation, en avril 1957, des centres clandestins dans lesquels les parachutistes détenaient des Algériens depuis janvier 1957, et qui étaient contrôlés par les militaires et échappaient au pouvoir civil (préfectoral et judiciaire). Des écoles ou des lycées ont été squattés par les parachutistes du général Massu et du colonel Bigeard pour y mener leurs interrogatoires et arracher des informations aux patriotes qui tombaient entre leurs mains. L'utilisation d'établissements scolaires comme lieux de torture pendant notre guerre de libération est un fait avéré.
A Ben Aknoun, le centre de tri avait été installé dans l'internat du lycée, dans un grand espace rectangulaire. Les détenus, amenés par camions militaires, étaient enfermés dans des salles dont les fenêtres, grillagées, donnaient sur un champ clôturé à l'aide de fils barbelés. Les conditions étaient tout simplement inhumaines. C'était la promiscuité, «on était 200, à raison de 40 à 50 par salle, à même le sol. Il y avait une salle pour les femmes», a raconté Ben Youcef Rebah.
L'été 1957, il y a eu l'épidémie de grippe asiatique, les détenus du lycée de Ben Aknoun faisaient du 40° de fièvre ; tous ont été vaccinés, en urgence, piqués comme du bétail, sinon ça aurait été l'hécatombe.
Les toilettes n'avaient pas de portes. Les détenus y avaient droit deux fois par jour. Quand quelqu'un était dans les toilettes, un autre devait se mettre devant pour faire office de porte ou de rideau. Une fois, les détenus ont été privés de nourriture pendant trois jours. Puis, les militaires ont ramené des rations alimentaires dans des grands bidons. Elles étaient destinées à l'armée française, mais étaient devenues impropres à la consommation. Tous les détenus ont eu, ensuite, des problèmes de digestion, des crises de foie, des diarrhées.
Il n'y avait évidemment pas de visite dans ce centre de torture clandestin. Le seul échange avec l'extérieur venait des «nouveaux» qui racontaient ce qui se passait dans le pays. «On les voyait qui arrivaient, après être passés par un centre de torture, très amochés, et on voyait partir ceux que les gendarmes ou les gardes mobiles venaient reprendre et qui, très rarement, revenaient. Quand quelqu'un, arrêté, parlait sous la torture et désignait un détenu se trouvant à Ben Aknoun, les gendarmes, les gardes mobiles ou les paras venaient le chercher», a raconté Ben Youcef.
«Les indicateurs, les «bleus» ­­? comme on les appelait parce qu'ils étaient habillés en bleu de chauffe ?, venaient souvent dans la salle, le visage découvert ou caché à l'aide d'un sac passé sur la tête (d'où leur surnom de bouchkara) ; ils fixaient longuement chacun, dans le but de découvrir un suspect qu'ils désigneraient alors aux paras pour qu'il soit emmené.
«Pour nous, c'était un moment de grande angoisse devant le risque de retourner à la salle de torture et de finir «disparu», s'est souvenu Ben Youcef Rebah.
M'hamed Rebah
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