Mila - A la une

"Je vois en l'instant une parcelle d'éternité" ALAIN GOMIS, ETALON D'OR DE YENNENGA, À L' EXPRESSION



Un réalisateur génialement humble et beau
«Etalon d'or moi' on verra. En tout cas je serai heureux pour celui qui le gagnera!» Après que son acteur américain qui joue admirablement Satché dans son film ait obtenu le prix de la meilleure interprétation masculine, le voici qui remporte à son tour le sacre suprême. Ses premiers mots, sur la scène du stade du 04 Août à Ouagadougou à la cérémonie de clôture du Fespaco, il les a adressés à tous ces aînés (Sembène, Mambéty, Moussa Touré, Idrissa Ouédraogo) grâce auxquels il a aimé le cinéma et en a fait son métier. «Je suis fier d'être le premier Sénégalais à apporter l'Etalon de Yennenga à mon pays. Je remercie mes producteurs et tous ceux qui ont permis la réalisation de ce film. Le Fespaco montre bien la richesse et la diversité du cinéma africain et je salue tous les autres réalisateurs présents à Ouaga», a-t-il déclaré, ému. Au moment où se faisait cet entretien, on était loin de songer aux résultats. Vérifications des images au niveau de la projection de son film Tey (aujourd'hui en wolof) à la salle Burikna, puis loin des foules, dans un coin retiré du hall de la salle, le beau Alain Gomis refait et défait avec nous les fils de son film pour nous plonger dans la vie et ses espérances..
L'Expression: Alain Gomis votre film est étrange dans le sens où vous mettez en scène un homme qui revient chez lui sachant qu'il ne lui reste que 24h à vivre et à rattraper, si c'est possible, le temps perdu. Comment vous est venu ce sujet'
Alain Gomis: Moi je fais des films qui sont des obsessions, c'est-à-dire qu'il y a quelque chose comme un thème, une histoire qui arrive, qui est récurrente et qui m'obsède. Je peux dire que je suis plus dominé par mes films que je ne les domine en fait. Je me sens assailli par quelque chose. Faire du cinéma pour moi c'est une nécessité, un besoin premier. Quand je ne vois pas ça dans un film, je ne vois pas l'intérêt de m'y en engager si cela va me prendre deux, voire, trois ou quatre ans de ma vie. C'est quelque chose de nécessaire pour moi, mais cela ne s'identifie pas forcément. Apres je travaille beaucoup, énormément le scénario est très écrit. On travaille énormément avec les acteurs.
Paradoxalement, le film évoque la mort, mais vous avez déclaré que c'était un film sur la vie avant tout..
Oui, parce que c'est un voyage vers le présent pour moi. Ce personnage «débarrassé du futur» comme le dit un des personnages, est condamné au présent, et lorsqu'il a accepté le présent.. on peut tous connaître ça, lorsqu'on est inévitablement dans l'instant, alors le temps devient complètement extensible. C'est-à-dire qu'on ne sait plus si une seconde peut être une heure, comme une heure peut être une seconde. Je vois en l'instant une parcelle d'éternité. Le film, d'une certaine façon, est un trajet dans lequel le personnage, en acceptant qu'il va mourir, accepte d'être dans l'instant et de donner tout à l'instant. Tout à coup, il est dans la vie comme il n'a jamais été dans la vie. De se projeter dans demain, ou après-demain, cela réduit la valeur du présent.. Quand le présent est la seule chose qu'on a, alors il devient tout.
Justement, votre personnage, paradoxalement est déjà parti dans sa tête, il ne cherche plus à rattraper le temps perdu, il essaie mais sans plus, tout ce qu'il arrive à faire est finalement d'arranger la poignée de la porte..
Rire. Oui... évidemment on ne rattrape pas le temps perdu.. Je crois qu'au fur et à mesure du déroulement du film, il repasse sur les époques les plus importantes de sa vie et sur les «choix» importants de sa vie. Je pense que l'une des choses qu'il peut sentir est que la place qu'il occupe est bien la sienne. Quand il revoit ses amis d'enfance, quand il revoit son premier amour, il y a quelque chose qui est de la même attirance, mais qui est aussi un moment du même rejet, de la même rupture. Il y a des choses parfois qu'on peut regretter, mais finalement ce sont des choix qu'on a fait à ces moments-là, peut-être que ces choix ne nous appartenaient pas tant que cela paraît comme une évidence, qu'on ne pouvait pas forcément lire à ce moment-là, mais parfois rétrospectivement on se dit: mais oui, si j'avais été de l'autre côté, ça n' aurait pas été moi. Moi, je suis celui qui est là aujourd'hui. Et être là aujourd'hui cela signifie avoir fait tel ou tel choix et tel et tel chemin jusqu'à maintenant. Si j'avais pris un autre chemin, je serais quelqu'un d'autre.
Pourquoi avoir pris un acteur américain et pas sénégalais'
Quand j'ai écris le scénario, je pensais déjà à lui. Il a apporté son humanité, sa chaleur et son talent. Et je me disais qu'il allait aporter au film quelque chose d'international. Tout à coup, il allait ouvrir le film vers un autre public. Et puis surtout il avait l'essentiel pour moi. Je savais que le personnage serait silencieux pour une bonne partie du film et pour cela, il faut avoir une sorte d'aura, de force, de présence qui ne s'invente pas, quelque chose de l'ordre du naturel, qu'on dégage, que lui avait et ce n'est pas si fréquent. Il ne parle pas la langue, alors on écoute autrement. Tout à coup, on porte une attention aux gens qui sont très différents et particuliers. On n'écoute plus les mots, mais l'intensité profonde des choses. Il n'était donc pas dans un rapport de compréhension, mais directement dans un rapport de sensations et de sentiments. Cela aurait été difficile pour une personne familière de la langue etc. Il faut faire cet exercice-là, se mettre en face de quelqu'un, les yeux dans les yeux et se dire des choses dans une langue qu'on ne comprend pas, cela fait de très belles choses. Il peut y avoir des erreurs d'interprétation, mais tout à coup ça dialogue sur quelque chose de profond. C'est ça que je trouve beau au cinéma. On rencontre des gens, on n'est pas de la même culture, pas les mêmes vécus, mais tout à coup, on rencontre quelque chose qui nous est intimement personnelle. Moi j'ai appris des choses sur moi-même dans des film japonais. C'est cela la force du cinéma.
Votre film est moderne sur un plan technique (image, esthétique), mais traditionnel dans le fond, dans le sens où il aborde bon nombre de rites ancestraux, de codes culturels, et on revient à cette identité dont vous êtes originaire, vous filmez aussi la rue et son bouillonnement. Une sorte de parallèle entre l'intérieur psychologique et les extérieurs ambiants.
Il me semble que c'est la vie aujourd'hui dans les villes africaines. Ce sont des cultures mixtes, car c'est à la fois de la campagne et de la ville. A l'intérieur même des pays, il y a des influences ethniques différentes, des influences relieuses différentes. Et puis il y a des croisements de gens qui sont partis, revenus ou leur parents sont revenus d'ailleurs etc. Comment tout cela dialogue ensemble' Ce sont la force et le problème de la ville en même temps. C'est beau en même temps. Le film a des références qui sont chrétiennes car la famille du personnage principal est censé être chrétienne, il y a des références qui sont animistes, des références musulmanes, soufies dans la façon dont il est lavé etc. Moi je me nourris sans cesse et c'est ce que je trouve beau dans les villes africaines d'aujourd'hui, cela ne veut pas dire que vous adoptez la culture de quelqu'un d'autre, cela veut dire qu'à un endroit, elle peut vous parler, vous aider à vous enrichir et aller plus loin. Cela ne veut pas dire qu'il faut faire un grand mélange de tout, mais chacun peut nous enrichir. Juste en ayant les oreilles ouvertes et le coeur ouvert, parfois il y a des choses que l'on peut trouver ailleurs dans une culture différente et qui vous permet d'avancer dans la vôtre.
Cette scène de simulation de lavage du mort, m'a dérangée moi personnellement, a-t-elle suscité des réactions similaires parmi votre entourage'
Vous êtes la première personne à me dire cela. En tout cas, c'est une scène qui met les gens très fortement face à des choses qui leur sont très intimes et selon les personnes, il y en a qui se sentent mal à l'aise, certains en position de défense, d'autres qui sont extrêmement émues. C'est ça aussi qui est beau car ce sont des projections publiques, avec du monde, pas seul, en train de regarder un DVD. L'on est face à la mort, comme ça devant sa propre faiblesse. Et je trouve assez beau que de le partager ensemble. On est tous égaux devant cette énorme incompréhension qu'on appréhende tous de façon différente. Je trouve cela beau et le personnage a des larmes aussi à ce moment-là. Ce sont les larmes de tout le monde, les miennes et celle des autres..
Par contre, la scène avec son ex m'a plutôt intriguée, ce face-à-face avait quelque chose de l'ordre animal et de revanche. C'est inspiré du vécu'
Je n'ai pas vécu cette scène-là, par contre j'ai vécu cette drôle de chose qui est entre un homme et une femme. Parfois les dialogues sont juste le support de quelque chose qui n'a rien à y voir. On va s'engueuler pour une pomme, une orange ou je ne sais quoi, mais ce n'est pas de ça ce dont il s'agit. Après, ce sont des choses qui sont difficiles à dire avec les mots. Parfois c'est de la frustration, on veut être mieux compris, on ne voudrait pas être écrasé.
Ce sont des rapports animaux aussi, les rapports homme/femme. Ça m'intéressais d'avoir cet espèce de chose qui finalement ne passe pas tant par le dialogue, mais par cet espèce de jeu comme deux lions qui se tournent autour l'un de l'autre, et pour moi, en plus cette relation est particulière...oui, par contre, j'ai pu avoir connu ça, c'est-à-dire de temps en temps ce que vous aimez chez l'autre c'est son indépendance, le fait qu'il vous échappe, ça fait souvent des premiers amours qui sont très beaux, par contre, cela ne peut pas aller très loin.
C'est leur histoire à eux. Il y a une espèce d'attirance, de rejet, de choses qui ne peuvent pas se résoudre parce qu'il y a quelque chose dans la nature première de leur histoire qui est pour moi typique du premier amour qui est: ce qui vous attire, c'est aussi celui qui fait que ce n'est pas possible.
En dehors de cette histoire de vie ou de mort, vous insérez dans vos plans la vie quotidienne du Sénégal, entre manifestations, revendications socioéconomiques. On bascule dans un autre registre qui peut être en décalage avec le reste.. Pourquoi faire appel à ces images-là' Etait -ce une volonté de braquer la caméra sur la réalité de votre pays concrètement'
Pour moi cela fait partie de la même chose, de la vie d'un homme. A ce moment-là du film, le personnage est en train de reculer un peu, il est en train de prendre de la distance.. l'engagement, la lutte politique, la lutte sociale, fait partie de la vie d'un homme ou d'une femme. Ça vous définit socialement, dans votre place. Lui, dans ce jour très particulier qui est le sien, ces choses, là deviennent extrêmement importantes, mais il est en train de s'éloigner. C'est quelque chose que je voulais montrer car cela fait partie d'aujourd'hui.
Le film s'appelle «aujourd'hui». La lutte sociale fait partie de tous les aujourd'hui. Cela fait partie de la vie de nos parents, de la nôtre et elle fera partie de la vie de nos enfants. Rien n'est jamais gagné. Pour moi, le futur ne peut exister qu'à partir du moment où on lutte dans le présent pour ce futur. Ça devait exister pour moi dans ce film, car c'est une vie entière dans une journée.
Cela ne pouvais pas ne pas exister encore une fois car cela fait partie entièrement de la vie d'un être humain. Ensuite, ça faisait un moment pour lui, où paradoxalement ce n'était plus à son tour d'y aller. C'est ce que je voulais dire par être «dominé par un film». En fait, je me rendais compte en écrivant le scénario, ou en finissant de l'écrire, j'ai compris que l'important ce n'est pas tant la victoire que la lutte elle-même.
Lui, il s'éloigne à ce moment-là, car ce n'est plus à son tour de lutter, de même que ce ne sera plus notre tour dans quelques années, mais celui de nos enfants, mais l'important ce n'est pas tant la victoire, mais le chemin vers.. qui compte. C'est cela que mon film m'a fait comprendre en tout cas.
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)