Après la fermeture du local de la rue Bouthin, il retourne à Laghouat où, toutefois, il ne reste pas longtemps. Des amis qui l'informent que la police française le recherchait lui permettent de passer au Maroc. Là-bas, dans cette terre de relative liberté, il ne chôme pas. Selon ses propres dires, il affirme avoir été si bien accueilli qu'il considérait le Maroc comme son second pays natal, la terre qui lui a donné l'hospitalité. Au cours de la révolution armée, à partir de 1954, il rejoint les militants marocains de l'Etoile Nord-Africaine pour sensibiliser les populations en faveur de la cause algérienne, Rey Malek y participait en interprétant des chants nationalistes. Du «pèlerinage» marocain, il garda ancré dans sa mémoire un poème marocain faisant allusion à la fraternité entre les peuples de Chamal Ifriqia. Poème qu'il a adopté en le «réaménageant» pour le public algérien. A propos de patriotisme, il évoquera, dans le même journal susmentionné, avec une grande amertume les injustices commises envers les «indigènes» lors de la Deuxième Guerre mondiale: «1943-44-45: vous connaissez ? La guerre mondiale, la misère du peuple algérien, la mort des jeunes Maghrébins dans les tranchées de l'armée coloniale et sous les balles du nazisme. «Monte Cassino», «Alamein» que les médias occidentaux évoquent souvent, sans mentionner le nombre impressionnant de Maghrébins qui y ont laissé la vie ? Si je dis cela, ce n'est par vantardise ou par esprit de contradiction. Non! loin de moi ces intentions indignes. Je le dis, parce que je l'ai vu de mes propres yeux, je l'ai chanté de ma voix, oui, de ma voix, celle-là même que tu as trouvée, toi, journaliste, rauque et enrouée...». En 1962, il est de nouveau en Algérie. A Laghouat et à Alger plus particulièrement. En 1963, des démêlés avec les responsables (artistiques) de la radio de l'époque qui lui ont «volé « (sic) une année de travail, lui font renoncer à toute collaboration avec ces êtres «vilains et irresponsables» (dixit El Hadj M'hamed El Anka). En effet, devant le refus de ces derniers de lui permettre de réaliser des enregistrements, il retourne définitivement à Laghouat, la mort dans l'âme. Il rejoint la formation artistique «Thouraya» qui va connaître un grand succès. C'est Djoudi Mabrouk qui initia en 1946 la création de cette célèbre troupe musicale, suite aux encouragements de son «maître» Rey Malek, qui mettra à la disposition des jeunes ses connaissances, son art, son talent et même ses instruments de musique. Cette dernière a polarisé autour d'elle une grande activité musicale qui vit l'émergence de plusieurs talents dont Cheikh Mohamed Adef, Cheikh Saouli, Cheikh Bachir Saraute et Cheikh Bourezq, entre autres. Les genres interprétés étaient le «ayèye» sahraoui et l'andalou dans un style qui est à mi-chemin entre le malouf et la sanâa d'Alger. Un style où l'évolution des «waslate» ou «sallasil» andalouses partent du «gharnati» marocain pour se développer en mouvement «chami» ou «malouf» et finir avec une rythmique empruntée aux transes de la «hadra» des genres soufis locaux, le tout sous l'autorité reconnue du fhel, le luth. En novembre 1969, il est programmé à l'occasion du 1er Festival national des chants populaires au cours duquel il interprète trois poésies: «Ya ghoséyène el bane», «Ya bent Sahel» «et «Bellah ya debbiche». Cet enregistrement audiovisuel unique et ultime du regretté Cheikh Rey Malek est peut-être conservé, aujourd'hui, dans la filmothèque de la télévision nationale, selon Abdelkader Bendamèche. Quant à la radio, c'est l'éclipse pour «Thouraya» (pourtant son répertoire existe dans la sonothèque, c'est-à-dire les archives sonores). Espérons que Rey Malek sera un jour «convié» post-mortem à l'émission «Nostarchives» (Chaîne 3) animée par Nasreddine Baghdadi Ce n'est pas un hasard si le virtuose du violon Mokhtari, un autre «paria» (de la télévision celui-là), a préféré ces jours-ci faire le «pèlerinage» à Laghouat, sur invitation de la section syndicale locale des artistes pour «sortir de l'isolement dans lequel on veut le maintenir» (sic) mais surtout pour se ressourcer en s'imprégnant de l'enseignement légué par le maître du fhel, le luth. «Ressusciter Rey Malek n'est pas une mince affaire, et c'est un défi de l'entreprendre... Mon rapport avec Laghouat, c'est Rey Malek que j'ai connu comme luthier alors qu'il était en train de former El Andalousia (association musicale fondée en 1921 à Oujda par Bensmaïne Mohamed, natif d'Alger, précurseur du genre moghrabi dit chaâbi, et dont faisaient partie, entre autres, Cheikh Salah, chef d'orchestre, originaire de Tlemcen et le maestro Ourad Boumédiène), nous étions tous deux recherchés», témoigna Mokhtari, il y a quelques jours, à travers les colonnes d'un quotidien national, qui fera remarquer dans ce contexte que «contrairement aux idées reçues, l'andalou a élu domicile à Laghouat avec une liberté de faire que l'on ne retrouve nulle part ailleurs...». «Si El-Hadj, tu as visité énormément de pays, tu as côtoyé beaucoup d'hommes, des grands et moins grands, sans parler bien sûr des différentes régions d'Algérie qui t'ont vu enseigner ton immense art et qui t'ont vu le cultiver, le perfectionner. Que retiens-tu de cet extraordinaire brassage, Si El-Hadj ?», «s'aventurera» le reporter de l'hebdomadaire de l'époque. Rey Malek lui répond sur un ton pathétique mais avec une dignité restée intacte: «Je retiens surtout que chez nous, l'artiste n'a pas la place qui devrait être la sienne dans la société. Avant, c'est-à-dire du temps de la France, l'effet de solidarité arrivait plus ou moins à compenser le vide. Aujourd'hui, les artistes attendent un peu plus quand même. Je ne parle pas de moi, ou de ceux qui se trouvent dans mon cas. Nous, nous avons fait notre temps, comme nous le disons si bien chez nous... Il est vrai que c'est dommage que nous ne puissions rien faire d'autre que déplorer, mais que voulez-vous que nous fassions que nous n'ayons déjà fait ? Moi, je suis d'accord - encore que maintenant je ne pense pas que l'âge puisse m'en laisser l'occasion - pour transmettre ce que j'ai pu savoir, ce que j'ai pu apprendre. Mais la réalité, vous la connaissez, elle est autre, et elle ne permet pas autre chose que ce qu'elle offre maintenant: un art minable au service de personnes minables, et dont les pratiques sont minables. Je suis peut-être dur, mais je ne peux pas vous dire autre chose. Je n'ai pas traversé le siècle pour dire autre chose que ce que je pense, que ce que je ressens...». Un plaidoyer ou plutôt un réquisitoire lâché voilà un quart de siècle (juin 1982) par le brave Rey Malek. «Si El-Hadj, dis-nous, Rey Malek, c'est qui aujourd'hui ?», lui demande le journaliste. Et son interlocuteur de répondre humblement: «C'est le vieil homme que je suis devenu et que vous voyez. Le vieil homme qui chaque trimestre perçoit 1500 DA et qui attend calmement la mort...». C'était en juin 1982, une année avant sa disparition. Ce spécialiste des genres oriental, haouzi et moghribi, cet homme à la voix d'or finira seul, sans femme et sans enfants, terrassé par la maladie mais fier d'avoir mené une vie aussi mouvementée et aussi dense, au service du chant et de la poésie. En plus de Sidi Hadj Aïssa, prédicateur au 18ème siècle, Abou Al Abbas Tidjani, fondateur de la confrérie Tidjania (à qui l'association musicale «Nassim El Andalous», sous la houlette de Yahia Ghoul, dédia, dans les années 80, une qacida «Sidi Ahmed Tidjani» empruntée du répertoire sama' de la zaouïa Alaouïa de Mostaganem), Cheikh Abdellah Benkeriou, illustre poète populaire, Laghouat inscrit le nom de Rey Malek dans son histoire pour avoir été un précurseur de l'art musical dans cette région, mais aussi à travers le pays. Et c'est à ce titre qu'il a été honoré par l'Académie de musique arabe, lors de la 16ème édition de son congrès qui s'est tenu à Alger en avril-mai 2001. Dans le cadre des festivités d'Alger, capitale culturelle du monde arabe, l'auditorium de la radio nationale (ainsi que le théâtre régional de Béjaïa) a accueilli, à l'occasion de la tenue du 19ème Congrès de l'AMA, une soirée animée par l'orchestre symphonique national (ONS) dirigé par le maestro Hikotaro Yazaki, qui a donné un concert illustré d'une oeuvre du jeune compositeur algérien Salim Dada intitulée «Fantasia sous les airs andalous», dédiée, faut-il le souligner, à Rey Malek. Par ailleurs, il convient d'indiquer dans ce contexte que la journée mondiale du luth coïncidant avec le 3 mai a été célébrée cette année à Alger par ladite académie. C'est en guise de devoir de mémoire qu'un site web libellé «Rey Malek Essohbane» (Les Amis de Rey Malek), en phase de construction, verra le jour, croit-on savoir. Une initiative louable à plus d'un titre qui aura le mérite de perpétuer la vie et l'oeuvre grandioses du chantre de Laghouat, en «tissant» son nom sur la «Toile» géante pour qu'il reste gravé à jamais dans le patrimoine immatériel, pour qu'on ne marche(ra) plus sur son cadavre... Pour notre part, nous suggérons à ce titre la création, dans sa ville natale, d'un conservatoire de musique portant le nom de Rey Malek. Le Cheikh mourut à Laghouat le mardi 27 septembre 1983, à l'âge de 81 ans. Repose en paix, ta radieuse «Thouraya» brille toujours sur les «jardins» de Laghouat... *Membre (Nayati) De L?association Musicale «Ettarab El Acil» De La Ville De Tlemcen.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Allal Bekkaï*
Source : www.lequotidien-oran.com