
Asa place, sur le boulevard de la Révolution, une haute bâtisse trône au-dessus d'un de ces nouveaux commerces sans âme. C'était là qu'on venait de toute la région pour prendre attache avec un cheikh et l'engager avec son goual, ses gsasbia et ses glaïlis pour animer un mariage.Les troupes folkloriques, elles aussi, y avaient élu domicile. «Depuis que j'ai ouvert les yeux au monde, en 1933, ce café existait. C'était ce qu'on appelait un café maure, c'est-à-dire exclusivement fréquenté par les Algériens, et plus particulièrement par ceux des environs, les ruraux, qui débarquaient à Témouchent. Ils s'y donnaient tous rendez-vous tout simplement parce que le premier marché hebdomadaire, le plus important de la région, se tenait tout à côté sur le square de l'hôtel de ville. Pour être accessibles à tout un chacun, les chioukh y avaient chacun sa table», explique Hadj Bouterfes. Cheikha El Ouachma, qui ne pouvait venir au café, y avait son berrah.Cheikh échioukh, lui, avait une préférence pour «Le glacier», un café qui deviendra après l'indépendance le lieu de ralliement des artistes de musique moderne, entre autres ceux d'un raï qui commençait à faire des infidélités à la gasba. Cheikh échioukh ' Il faut savoir que le mot cheikh désigne, outre l'aède, tout artiste passé maître dans son art, qu'il soit un berrah (le préposé aux dédicaces), un glaïli ou un gsasbi. Le cheikh échioukh est celui qui a mémorisé tout ce qui est poésie et chant melhoun, et qui fait autorité en la matière.C'est à lui que s'adressent les débutants, moyennant rétribution, pour se constituer un répertoire. Et si le «caïd des chioukh» avait choisi «Le Glacier», c'est que la patronne, une Israélite qui tenait la caisse, était belle à damner un saint et qu'entre elle et lui il y avait comme un béguin.Tout à côté de Qahouat échioukh, sur le boulevard de la Révolution s'était installé un sonoriste : Doukkali Ahmed. En outre, il était un fameux flûtiste dans le genre guebli et mkhazeni : «J'étais moi aussi sonoriste.Avec Doukkali, on disposait de 26 amplificateurs et de 60 micros. Ils étaient tous placés. ça ne chômait pas l'été. En trois mois, les artistes gagnaient de quoi vivre une année. La rétribution était constituée par les dédicaces, une avance était consentie pour la location d'un clandestin - eh oui, ça existait déjà - et du matériel. Les mariages, ce n'était pas qu'en ville mais également et surtout dans les fermes et les douars. On gagnait bien sa vie», assure Bouterfès. Mais alors pourquoi après la destruction de qahouat échouikh il n'y a pas eu un nouveau pour les réunir ' C'est qu'il y a eu un autre séisme autrement plus destructeur : l'intégrisme d'abord, puis le terrorisme.Les artistes du monde rural en avaient été les premières victimes. Vilipendés par la propagande islamiste, ils travaillaient de moins en moins, alors que durant le terrorisme l'arrêt fut total. Enfin, dernier coup mortel à la même période, l'intrusion des DJ a tout ratiboisé. Aujourd'hui, le dernier des Mohicans, Cheikh H'mida, un cheikh échioukh, se retrouve presque seul au café dit des Laghouat, lieu de rencontre des gens anciennement originaires de la région des Hauts-Plateaux du sud-ouest. C'est là que les férus de melhoun viennent échanger avec lui.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Mohamed Kali
Source : www.elwatan.com