L'essayiste et chroniqueur Abdelkader Kelkel vient de publier son premier roman : Le grondement du silence, un récit puisé dans l'histoire de l'Algérie d'entre-deux-guerres.'outre la qualité picturale d'une histoire en mouvement, le livre se distingue par la richesse de sa palette descriptive.Abdelkader Kelkel n'a pas choisi la facilité tant le thème interpelle et le terrain laissé en friche.'c'est dire sa motivation à explorer l'espace et le temps, dans un contexte sociohistorique particulier et dont il s'est mis à l'écoute des bruissements.'le résumé donne déjà envie de lire le roman : «l'Algérie d'entre-les-deux-guerres mondiales est en fermentation.'la société subit les influences qui secouent le monde, auxquelles elle a du mal à s'adapter, jusqu'à l'explosion de la libération finale. Dans cette ambiance, une famille indigène est soumise aux contraintes des politiques coloniales locales faites pour engendrer des conflits en enfilades.'a travers un homme de cette famille, Kaddour, est narré l'acharnement violent et sans fin que subissent tous les Algériens» (quatrième de couverture).'quant au titre du livre — à la fois oxymore et allégorie d'une Algérie qui commence à se découvrir et à ouvrir des yeux neufs sur le monde —, il est chargé de symbolismes en lien avec des choses visibles et invisibles que le ton et l'atmosphère du récit révéleront le mieux.'après cet aperçu incitatif (un résumé qui en dit assez sans en dire trop ; un titre accrocheur ; plus une conception éditoriale à la hauteur), les développements qui vont suivre seront, on s'en doute, travaillés avec soin par l'auteur.'afin que ces premiers éléments esthétiques tiennent leur promesse et que le lecteur savoure un bon texte !
«Le souk de Zaâroura était ce jour-là excité et irritable.'il était impatient.'il était prêt à en découdre.» La situation d'ouverture (là où démarre le récit) est dramatique, instable.'elle contient les germes d'un conflit.'l'atmosphère est inquiétante, sombre, orageuse : «Les déflagrations de la poudre noire donnent soif.'elles déclenchent une avidité inapaisable de se désaltérer.'obsédante.'semblable à la dévorante tentation du captif à reconquérir sa liberté.'en ce matin d'octobre mille neuf cent vingt et..., la chaleur bâtarde de l'automne s'était très tôt installée. (...) Le soleil d'automne à Zaâroura brûle, il est agressif.»'images et symbolismes, choses douées d'une vie métaphorique...'comme on l'apprendra au chapitre troisième, «Zaâroura est un village situé dans l'Est, desquamé et teigneux, blotti dans une vallée.'pas loin, d'où la Medjerda prend sa source.'il est adossé à Oum-D'hbaba, la montagne génitrice du brouillard, qui déploie ses charmes sur son ubac».
'dans le chapitre d'ouverture, le marché constitue le cadre d'où part l'histoire.'un décor illuminé par des impressions sensorielles données sous forme d'images, dont l'intrusion du «goual trouvère», un «artiste vivotant de son art» et surtout libre et «maître de son temps».'le décor ainsi planté pose également la légitimité socioesthétique de la tradition orale dans la culture algérienne.'portrait haut en couleur du goual : «Les histoires qu'il racontait sur ses trois notes de musique évoquaient les épopées de la chevalerie et les drames d'amour.'les exploits de bravoure et les actes de courage, appelés ici, la folie.'il relatait en déclamant, ce jour-là , l'élégie de Qaïs, l'amoureux fou, majnoun Leïla.» Ce poème fait partie d'un patrimoine prestigieux.'ne pouvant résister au plaisir de le citer intégralement, l'auteur le fait psalmodier (traduit en français) par la voix du goual.'aucun des protagonistes de cette histoire n'est encore entré en scène, mais le lien est clairement établi avec la catalyse qui sourd et circule silencieuse, encore invisible.?
Les principes actifs de cette catalyse sont dans la double référence à la mémoire populaire et au socle identitaire, qui figurent parmi les éléments essentiels à la (re)découverte de soi et à l'affirmation du sentiment national.
Abdelkader Kelkel a planté son décor avec souplesse, ne laissant aucune place au manichéisme rigide.'il sait ménager ses effets.'il connaît ses techniques.'il enchaîne alors doucement, dans le chapitre suivant, avec la présentation de certains acteurs pris sur le vif, dont le personnage central Kaddour.?
Le lecteur est tout de suite invité à partager une expérience émotionnelle, à voir l'action. Dès les premiers paragraphes, le lecteur sent que quelque chose se trame, qu'un incident particulier va se produire.'kaddour le forgeron «avait, dès la veille, préparé tous les outils et toute la ferraille ouvragés pour les remettre à leurs propriétaires au souk». Parmi les détails qui mettent en alerte : «Cette aurore-là , Kaddour nerveux faisait inlassablement répéter à Achour, son cousin et beau-frère, ce qu'il devait faire.'ce qu'il devait dire et surtout ne pas flancher en présence du caïd Bakkar.» Ce dernier terrorisait les habitants, le village vivant «au rythme des faits et gestes du caïd».'kaddour, de plus en plus nerveux, faisait la leçon à son cousin Achour, épileptique et simple d'esprit : «Mon cousin, ce matin tu ne me quitteras pas.'suis-moi comme mon ombre.'tu ne parleras à aucune créature, tu ne salueras personne.'réserve-toi pour le caïd Bakkar qui veut épouser Beya ta sœur, ma cousine, en deuxième noces.» De fait, la séquence du marché se caractérise par une série d'évènements inattendus.'l'action, en accéléré, fait démarrer une intrigue basée sur un conflit.'tout est allé très vite.'a la fin, «le corps lourd de Kaddour fut tracté dans un épais nuage de poussière mauve du trias, par un mekhazni (...), jusqu'à la placette du souk de Zaâroura, qui s'était vidé en catastrophe de tous ceux qui s'y trouvaient».
Après cet incident, changement de temps, de ton et d'atmosphère.'l'auteur fait un saut dans le temps, utilise des flash-backs.'mais s'il ne construit pas son histoire selon une structure linéaire, c'est aussi pour mieux revenir sur son personnage principal et ainsi éviter une rupture brutale et inexpliquée avec l'action (continue) qui se déroule devant les yeux du lecteur.'les chapitres sont maintenant des parcours de vie, des évènements antérieurs, des repères, des petites histoires locales dans l'histoire. «Khaled est né en 1922,?àZaâroura, comme son père, ses grands-pères, sa mère et ses grands-mères, et tous ses aïeux.'kaddour son père, touché par la conscription des Algériens, inventée par la France dans son unique intérêt, pour ses indigènes musulmans, l'année 1912, est désormais vétéran de la guerre de 14-18.'il fut démobilisé en 1919», est-il aussitôt précisé à propos de Kaddour.'le lecteur aura surtout remarqué le clin d'œil à l'émir Khaled, le petit-fils d'Abdelkader, un homme symbole de la nouvelle génération de patriotes de l'après-guerre.?
Dès lors, on en saura beaucoup plus sur le personnage central, qui «avait ramené à son retour de France, peu de choses dans ses bagages, par contre dans sa tête, maintes idées nouvelles pour la contrée».'le forgeron «fort et robuste» était revenu de la guerre «faible, rabougri».'l'année de son retour, «il épousa Zohra, sa cousine, la fille de son oncle maternel, El Borni».'dans les rares moments où il se confiait, «il évoquait les humiliations et les discriminations vécues dans les tranchées des champs de bataille de la Meuse». Et maintenant, «après les éprouvantes brimades et les brutalités des tranchées de la Première Guerre, de retour chez lui, Kaddour était confronté au même volume de difficultés, avec les mêmes protagonistes, dans la moindre démarche entreprise par lui et les siens».'médaillé de la Croix de guerre, Kaddour «disait que ce n'était pas cher payé pour s'être battu trois années durant contre un ennemi qui ne lui en voulait pas et à qui il n'en voulait pas».'pour lui, «25 000 Algériens étaient morts au champ de bataille durant la sale guerre», considérant «qu'il était chanceux d'être revenu vivant et non estropié, quand d'autres compagnons, plus jeunes, y avaient laissé leur vie».'mais les séquelles sont bien là , dans sa tête.
En même temps que se révèle le personnage central, le récit présente un tableau social, économique, politique, culturel et religieux de l'époque.
«La vie à Zaâroura était difficile.'les terres négligées par la razzia coloniale étaient arides, ingrates et leurs entrailles effrontément avares.'les plus hardis de ses habitants s'adonnaient à la contrebande pour joindre les deux bouts.'ils étaient passeurs entre la Tunisie et l'Algérie...» Injustice, famine, épidémies, mortalité infantile sont en hausse dans les années vingt. Aussi, Kaddour était tout heureux d'avoir enfin un enfant.'il «prénomma son fils Khaled en hommage fervent, presque cultuel.'au mois d'avril de cette année 1922, l'Emir Khaled, petit-fils de l'Emir Abdelkader, avait présenté au président français Alexandre Millerand les revendications du peuple algérien.'après tant de sacrifices consentis, il lui demandait que soit instaurée l'égalité entre les musulmans et les Européens d'Algérie, comme ils le furent pour affronter l'ennemi.'mais...»'l'idée derrière l'histoire de Kaddour continue de briller au travers des détails.'cette fois, il s'agit d'un journal, plus précisément d'un «numéro du journal l'Ikdam de l'Emir Khaled. «Dans son journal de 1919, disait-il, l'Emir Khaled s'en remettait au président de l'Amérique, parce que les Français ne l'avaient même pas mesuré. Il l'informait qu'avant de se résigner, les Algériens avaient combattu pendant dix-sept ans les généraux de l'armée française. (...) Que cela faisait 89 ans que nous sommes sous colonisation française». Seuls quelques jeunes du village écoutaient ces «vérités jusque-là inconnues à Zaâroura». Coupée de sa terre, agressée dans sa culture, «la mémoire d'ici était perturbée par ce qu'elle gardait en souvenir d'autres faits et d'autres personnages», en particulier «l'épopée de Salah Bey de Constantine».'plus que les réminiscences de l'inconscient collectif, les gens «n'entendaient parler que du hakem, l'administrateur de la commune mixte», du percepteur et du «hokr, l'impôt spécifique à l'est de l'Algérie».'ne trouvant pas d'oreilles attentives, Kaddour travaillait encore plus au moulin de son père et à la forge de son grand-père.?àprésent, son unique auditoire c'est son cousin Achour, «le frère de Zohra, un foufou écervelé».'il se disait, amer : «àZaâroura les gens ont faim et ils sont asservis.'ils sont dans un lit d'oued et je suis dans celui d'un autre, totalement différent.»
Des habitants soumis au code de l'indigénat par un système colonial répressif, exploiteur, d'une iniquité flagrante. «Depuis 1837, ma famille n'existe plus.'elle a perdu toutes ses terres.'dépouillé de mes racines de fellah, je suis contraint de faire un métier», se disait Kaddour.
Mais il ne veut pas être garde champêtre, ni chaouch. Soldat non plus. «Moi je ne ferai plus de guerres qui ne me concernent pas.'je ferai la guerre un jour peut-être, et là de bon cœur contre tous ceux qui m'avaient, moi et les miens spoliés, dépouillés, violentés, fraudés, abusés et abêtis. Oui pour ma terre, je suis prêt à tuer !» Kaddour poursuit son monologue intérieur à la première personne, monologue construit sur des associations d'idées et auquel se mélangent des descriptions brèves de la réalité objective de l'époque. «Depuis que la sécheresse avait enfanté la famine et que cette dernière garrottait tout le monde, rien ne venait plus...» L'auteur utilise une méthode dramatique, alternant des situations le plus souvent instables et avec des personnages qui vivent une expérience.?
Changements de rythme et de lieu, flash-backs, images dramatisées et en mouvement, détails sur les gens et les lieux... Le décor physique, le milieu social et les personnages les plus actifs bénéficient de toute l'attention de l'auteur.'le tout est tissé au cœur de l'action. Et c'est l'action qui révèle et individualise le personnage central.'la qualité picturale de l'histoire, c'est aussi les us et coutumes, les rites et croyances, les médecines du terroir, le pouvoir des guérisseurs...'abdelkader Kelkel donne une description à l'exactitude scientifique de cet environnement, mais sans abuser de détails. Le petit Khaled avait besoin d'une ayacha, «un bijou talisman protecteur» qu'il fallait aller chercher chez les bijoutiers juifs de Constantine.'pour Kaddour, le voyage sera initiatique.'l'occasion d'explorer le territoire, de nouer et d'expérimenter des relations, d'apprendre à devenir un peu plus acteur social en faisant siennes certaines pratiques et représentations nouvelles de l'espace et du temps.
Kaddour retrouve «Jelloul le Constantinois, mobilisé à la guerre comme lui».'son hôte est «un beldi, un citadin, issu d'une famille où le raffinement l'emportait sur tout». Le séjour est court, cependant plein d'enseignements.'alors que Kaddour se dit pressé d'être libre, Jelloul, plus intellectuel, plus pragmatique, assure qu'il y a des Algériens qui réfléchissent et qui «travaillent à se faire reconnaître (...). à se faire représenter par eux-mêmes et à participer à toutes les élections».'de nouveaux registres d'action sont en cours, une nouvelle pensée prend forme, une demande d'histoire commence à être formulée.
Frémissements dans les medersas, les cafés... Questionnements sur l'assimilation, la colonisation, les mtournis (les Arabes naturalisés français), le statut de colonisé, les codes ancestraux, le poids des oulémas et des talebs, la voie mystique soufie...
Abdelkader Kelkel continue à promener son lecteur dans le temps, dans l'espace, dans les traditions (la circoncision et sa cérémonie, la chasse au chardonneret) avec souplesse.'c'est alors que, dans la scène qui suit la symbolique du chardonneret, le lecteur renoue avec l'intrigue du début du récit.'son attente, impatiente mais fort instructive, n'a pas été vaine.
Les événements vont encore se précipiter. «Péniblement, Kaddour revenait à lui, mais le cauchemar de Achour plein de bave convulsant et tombant par terre, la course-poursuite de tous les clebs du caïd Bekkar à travers Zaâroura, continuaient.» C'est le début d'une descente aux enfers. Les prisons, la cour d'assises, l'acharnement d'une justice à deux vitesses, le pénitencier de Lambèse... Tout est soigneusement décrit. Après la «drèle de guerre», Kaddour découvre le milieu pénitentiaire.'une étape décisive dans l'apprentissage de l'engagement politique, grâce surtout à la sociologie de groupe à l'œuvre. «Comprends-tu mon ami ' Les ailes sont à l'oiseau que je suis, ce que la liberté est à l'homme que toi, tu seras demain, pour contester tous les destins», chantait le chardonneret de Khaled qui s'apprêtait à aller à l'école.
Hocine Tamou
Abdelkader Kelkel, Le grondement du silence, éditions Anep, Alger 2017, 262 pages.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Le Soir d'Algérie
Source : www.lesoirdalgerie.com