Ahmed Benmoussa, père de 4 enfants, membre de
l'équipage du MV Blida retenu en captivité en Somalie durant 10 mois, revient
sur ce qu'il a qualifié «d'enfer somalien». Il était 11h ce dimanche, quand
Ahmed nous a accueillis dans le salon de sa maison à Béni-Saf.
Entouré de quelques amis venus lui rendre visite et deux de ses fils, le
désormais ex-otage des pirates somaliens raconte péniblement ce qui lui est
arrivé pendant sa capture. D'ailleurs, ce n'était pas la peine de lui demander,
il parlait sans relâche, peut-être pêle-mêle, mais il racontait. Benmoussa devra faire bientôt ses 52 ans, mais aujourd'hui
on a l'impression qu'il en fait plus. Bien que ce retour parmi les siens semble
lui avoir fait beaucoup de bien après une absence de 17 mois, la vie d'otage
l'a transformé.
Ahmed Benmoussa avait un contrat de travail de 6
mois. Il en avait malheureusement fait un de plus. Il devait rentrer à la
maison le 9 janvier mais il a été capturé huit jours auparavant par les pirates.
Il commence : «Les pirates nous ont attaqués le 1er janvier. L'attaque a eu
lieu à 14h20 à 125 miles
des côtes omanaises. Notre bateau «le Blida» transportait du ciment et faisait
route vers le port de Salaalah. Les pirates étaient à bord de 3 embarcations. Ils
ont mis une à l'avant, «Hannibal 2», un bateau tunisien piraté, et de chaque
côté, une embarcation puissamment motorisée (250 cv).
L'attaque n'a duré qu'une vingtaine de minutes. Et croyez-moi, les pirates
n'étaient pas là pour badiner. Ils étaient très nombreux et armés jusqu'aux
dents. Ils avaient même des armes lourdes comme le RPJ, qu'ils installèrent par
la suite tout haut sur notre bateau. Mais, El-Hamdoulilah,
il n'y a eu aucun mort ni blessé. C'est la chose la plus importante, quand on a
entendu les balles siffler de partout. De notre côté, on n'avait que des lances
d'eau pour nous défendre. Les pirates ont envahi le bateau avec une rapidité
incroyable. Vous savez, c'est leur métier ! Presque chaque jour, c'est comme ça.
Une fois le bateau ‘MV Blida' entre leurs mains, ils instruisent le commandant
de mettre le cap vers l'intérieur des côtes somaliennes. Pour échapper à tout
contrôle maritime ou aérien d'unités régionales ou internationales chargées de
la surveillance, ils nous obligeaient souvent à déplacer le bateau vers un
autre lieu. En 10 mois, on a fait 6 mouillages. Ils duraient entre une semaine
et 3 mois, tout dépendait de ce qu'ils avaient en tête ». Et Ahmed d'ajouter: «Moi,
je me suis mis à l'écriture. Chaque jour, je prenais des notes. J'ai rempli
plusieurs pages, 4 carnets en tout. Malheureusement, je n'en ai ramené que 3. Forcé
de quitter vite le bateau, à notre libération, j'ai dû l'oublier sous la table.
Fort heureusement, les pirates ne m'ont jamais vu écrire, sinon ils m'auraient
confisqué mes papiers et ma plume ».
DIX MOIS DE MISERE TOTALE
Il poursuit : «On a passé la totalité de notre capture sur la passerelle
du bateau, un espace de 50 m2.
Nos journées étaient de plus en plus longues. Nos nuits étaient en noir. Le
groupe électrogène qui devait nous procurer l'électricité avait disparu après
l'attaque. D'ailleurs, tous les objets de valeur ont disparu. Ils ont tout
emporté avec eux : matériels électroniques et informatiques, ustensiles de
cuisine, tout, tout… Sauf le matériel de navigation et l'on comprend pourquoi. Ils
ont coupé nos combinaisons à immersion à l'entre-bas
pour les rendre inutilisables ». A notre question sur leur alimentation, notre
interlocuteur sourit avant de poursuivre : «Disons que notre misère a commencé
un mois après, en février, une fois que le stock de nos provisions fut consommé.
Dire encore qu'ils nous en ont confisqué une bonne partie. Même les vivres de
sécurité qui étaient à bord des embarcations de secours ont fini par
disparaître. Je n'ai jamais vu des gens aussi brutaux. Durant les 307 jours de
ma captivité, je n'ai pas vu l'un d'eux prendre entre ses mains un livre ou un
journal. Notre gardien, Ali, parle l'arabe (il devrait être Yéménite ou avoir
vécu là-bas), mais il était très méchant. Ce que l'on a vécu est très dur à
raconter. Pendant dix mois, ils ne nous ont apporté que des spaghettis, du riz,
du thé et de l'huile pour cuisiner. On préparait tout nous-mêmes, le pain aussi
par notre boulanger. La farine qu'ils nous ramenaient sentait le gasoil. Elle
était fournie au compte-gouttes. L'eau qu'on buvait aussi : elle était ramenée
dans des bidons déjà utilisés pour le gasoil. Durant tout le mois de ramadhan, c'était
aussi ce qu'on mangeait. Après l'aïd, on a même fait le jeûne des «6 jours de
sabra». Pour se laver le corps, si vous voulez appeler ça une douche, on
utilisait l'eau de mer. Le savon était devenu un luxe. Ce n'était d'ailleurs
qu'au second mois de captivité que nous eûmes droit à notre premier bain. Notre
linge était aussi lavé à l'eau de mer ». Lorsqu'il parle de maltraitance, le
marin éprouve un sentiment d'écÅ“urement. Sa voix et l'expression de son visage
changent soudainement. «Ils nous ont privés de tout. Même pour prendre de l'eau
de mer pour l'utiliser, il nous fallait une autorisation. On était arrivés à
boire l'eau qui était dans les réservoirs du navire. Une eau stockée depuis
plusieurs mois, une eau presque pourrie».
«JE SUIS FATIGUE, JE VAIS PRENDRE MA RETRAITE»
Dix mois entre les mains des pirates somaliens, ça laisse inévitablement
des séquelles. Paroles confuses souvent entrecoupées par des moments
d'hésitation, Ahmed Benmoussa continue de décrire ses
pires moments qu'il a passés avec ses kidnappeurs. «La vie était tellement
insupportable qu'iI nous était même arrivé d'avoir
des discordes entre nous, mais l'apaisement revenait tout de suite. Le stress
était à son comble et les menaces étaient monnaie courante chez nos ravisseurs.
Souvent des interdictions de communiquer entre nous ou de nous rassembler. Parmi
ces derniers, il y avait même des adolescents dont certains portaient des armes.
Revoir nos familles s'éloignait chaque jour parce que les pirates nous ont
souvent isolés. On vivait avec des brins d'information. Nous étions coupés du
monde. On avait uniquement droit à la radio, la chaîne BBC en arabe. Mais les
pirates coupaient souvent ce moyen d'information », se remémore-t-il. «A part
les rares coups de téléphone donnés à nos familles, tout était interdit et
contrôlé. Quoique les pirates cherchaient surtout qu'on puisse relater nos
conditions de vie à nos familles pour que le message parvienne jusqu'à nos
autorités. D'ailleurs, je profite ici pour apporter, au nom de tous mes
collègues, tous nos remerciements à toutes les personnes qui ont contribué à
notre libération. Cette libération qui s'était dessinée au lendemain de celle
de notre camarade Azzedine (Toudji)
et qui nous avait nourris de beaucoup d'espoir. On n'oubliera pas aussi
l'accueil réservé par notre ambassadeur et tous les gens qui l'accompagnaient
près de cette plage kenyane, là où notre bateau s'était arrêté faute de fuel. On
gardera aussi l'inoubliable souvenir sur le tarmac de l'aéroport de Boufarik et
le grand soulagement de nos familles ». Ahmed Benmoussa,
comme dans ses carnets, pouvait raconter des heures et des heures mais le plus
important pour lui est qu'il était revenu sain et sauf chez lui. «J'ai exercé
ce métier pendant 32 ans, je l'ai aimé. Mais avec ce qui vient de m'arriver, plus
maintenant. Je crois que je suis fatigué, je vais prendre ma retraite». C'était
là son mot de la fin.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mohamed Bensafi
Source : www.lequotidien-oran.com