Biskra - A la une

Une journée avec un producteur de dattes



Une journée avec un producteur de dattes
Il est 7h. Une lueur blafarde éclaire l'est tandis qu'une brume opaque et dense s'élève au-dessus des palmeraies de Lichana, commune phoenicicole, située à 35 km au sud-ouest de Biskra. T. Abdelkrim, la quarantaine, propriétaire d'une palmeraie d'environ 400 stipes, se prépare pour une nouvelle journée de labeur au milieu de son exploitation.«La palmeraie respire», dit-il en levant la tête. Il est avec R. Ahmed, un travailleur agricole de 29 ans, connu pour son sérieux et son sens du travail bien fait. Son savoir-faire que lui a transmis son père est empirique mais inestimable. Ahmed connaît tout ce qui concerne la culture du palmier dattier.Il peut en parler spontanément, mieux que n'importe quel thésard. Les deux hommes commencent par faire une inspection générale de la palmeraie. Têtes en l'air, ils déambulent entre les palmiers et scrutent attentivement les régimes de dattes opulents soigneusement empaquetées dans un film de plastique.Chaque palmier porte de 10 à 15 régimes. Abdelkrim choisit les palmiers qui seront délestés aujourd'hui de leurs précieuses offrandes. «Un palmier est comme un enfant. Il faut s'en occuper quotidiennement. Il ne suffit pas d'en planter un et attendre qu'il vous offre ses bienfaits. Il faut le surveiller, le soigner, lui donner à boire, le nourrir d'engrais naturels et être surtout attentif aux maladies et parasites pouvant l'atteindre», explique-t-il. Muni d'un harnais artisanal, Ahmed se retrouve en un tour de main au sommet d'un palmier.Avec une faucille, il coupe les régimes choisis et les laissent descendre vers son patron qui les détache et les pose délicatement au sol, avant d'inspecter les branchettes. La moindre anomalie est sujette à de longues discussions. «Cette année, la récolte est bonne», dit Abdelkrim qui a vendu une bonne part de ses dattes sur pied. En connaisseur des techniques culturales, Ahmed ajoute qu'il faut environ 10 à 12 montées par an au sommet du palmier dattier ; escalader un palmier est une opération dangereuse et harassante requérant dextérité, force physique et précision et qui rebute le plus volontaire des jeunes.Cherche main-d'?uvre désespérémentLa ph?niciculture manque de bras malgré les bons salaires proposés par les propriétaires des palmeraies (Un grimpeur peut gagner jusqu'à 2000 DA par jour). De rares rayons de soleil traversent la voûte végétale formée par les palmes entrelacées. L'air est doux. D'exquises senteurs de dattes mûres embaument les lieux où règnent une espèce de sérénité à nulle autre comparable. Vers dix heures du matin, un camion transportant des jeunes entre dans la palmeraie.C'est un grossiste en dattes. Ses employés s'activent autour des palmiers. Ils coupent les régimes et soigneusement en remplissent des cartons portant l'inscription «bananes» ! L'emballage fait encore défaut et les commerçants rachètent des cartons de bananes importés qu'ils recyclent. «Vendre ma production de Deglet nour sur pied aux grossistes en dattes me permet d'éluder le problème du manque de main d'?uvre agricole. En plus, je n'ai pas de chambre froide», précise notre producteur de dattes qui cède ainsi sa marchandise à 150 DA le kg.Une marchandise qui se retrouvera à 450 le kilo chez les revendeurs du centre-ville de Biskra. Il n'est pas encore midi, Abdelkrim suit le travail des récolteurs et n'hésite pas à tancer ceux qui malmènent les palmiers dattiers auxquels il voue une passion sans borne. «Sans amour pour cette terre et de passion pour cet arbre miraculeux des oasis, on ne peut pas faire ce travail. C'est ce qui manque aux jeunes d'aujourd'hui», lance-t-il.De la passion, il a en à revendre, lui qui a investi tout son argent vers les années 2000 ainsi que des jours de labeur pour planter ces palmiers de Deglet nour dont «la générosité est égale aux sacrifices qu'on leur consent», disent les gens du Sud. Il gagne entre 2 à 3 millions de dinars par an. Vers 13h, alors que l'on se restaure avec, évidemment, des dattes, de la galette et des brocs de lait caillé, un autre camion immatriculé à Oued Souf klaxonne frénétiquement à l'entrée de la palmeraie. Il repartira avec une cargaison de palmes sèches (utilisées par les agriculteurs du Sud en guise de coupe-vent) et de rebuts de dattes qui seront transformée en aliment pour le bétail.Cela constitue un revenu supplémentaire pour Abdelkrim. Une gerbe de 20 palmes sèches coûte 70 DA tandis que le quintal de dattes déclassées est à 500 DA. Il est 15 h, une chaleur pesante mais tellement nécessaire au palmier envahit les lieux. Abdelkrim et Ahmed déambulent autour de «djabbar», jeunes palmiers dattiers non encore productifs. «Il faut compter de 5 à 7 ans pour voir les premiers régimes apparaître», rappelle Ahmed qui ajoute que cette période est cruciale.Stress hydriqueLe palmier dattier est une monocotylédone aimant avoir, c'est connu, «la tête dans la fournaise et les pieds dans l'eau». Si de mauvaises conditions climatiques où une crise hydrique venait à survenir durant ce laps de temps, les dattes seraient de moindre qualité pour plusieurs années. L'eau d'irrigation, voilà le principal souci de Abdelkrim qui a la hantise que ses palmiers manquent d'eau. Pour le moment, il utilise un puits albien desservant plusieurs autres agriculteurs.Les nombreuses demandes collectives adressées à l'administration des ressources hydriques pour la réalisation d'un autre puits restent lettres mortes mais le maire de Lichana ferait tout pour aider les agriculteurs de sa commune. Il est 18h passé, les grillons entonnent leur lancinante litanie. Le soleil se retire subitement. Un homme d'une cinquantaine d'années surgit de nulle part. Muni d'un gourdin et d'une besace, il tient en laisse un molosse prêt à bondir. C'est le gardien de nuit.«Les maraudeurs pullulent au moment des récoltes», lance Abdelkrim, qui prend le nouveau venu en aparté pour lui glisser 2500 DA, le prix d'une seule nuit de travail. Le lieu, paradisiaque la journée, devient très vite lugubre. Abdelkrim et Ahmed regagnent leurs foyers respectifs. Sur le chemin, ils parlent du travail du lendemain. Ils ont manifestement un attachement viscéral avec ces palmiers dattiers qu'ils choient sans mesure.


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