Biskra - A la une

Une filière ensablée



Pour pouvoir sortir la filière de l'ornière, les différents acteurs plaident pour des réformes de fond, tout en appelant les partenaires du secteur dattier à changer de stratégie de travail.La crise sanitaire qui sévit depuis le début du printemps dernier a lourdement impacté la filière phoenicicole à Biskra, en particulier dans les Zibans-Sud, où, pour cause de réticence d'acquéreurs entre autres, d'énormes quantités de baies bien mûres restent encore suspendues au c?ur du dattier. En revanche, dans la partie nord de la wilaya, elles ont déjà été récoltées, emballées et commercialisées, cela fait des semaines de cela. Un sentiment d'inquiétude se manifeste sur le visage de beaucoup de petits fellahs, mais également de grands producteurs de Deglet Nour.
Quant aux négociants qui, comme c'est de tradition, s'occupaient de la surabondance des régimes avant même leur cueillette, ils ont, pour cette année, brillé par leur absence. "Les chambres froides et les entrepôts où sont stockées les centaines, voire les milliers de quintaux de dattes récoltées l'année passée sont saturés. Il y a peu d'acheteurs. La région est inondée de dattes, mais les acheteurs, venant même de Tunisie, nous ont boudés depuis le début du coronavirus. C'est ce qui explique le retard enregistré dans la campagne de récolte qui se poursuit encore. Faute de clients, l'on a dû ne pas s'aventurer. Si on les cueille à temps, ces régimes vont être jetés pour cause de pourrissement", explique un phoeniciculteur qui, après avoir relaté le calvaire des producteurs de dattes, notamment en cette période de crise, a interpellé les autorités afin d'intervenir de manière à préserver cette activité.
L'absence de clients fait chuter les prix
À Biskra, la récolte dattière durant la saison agricole actuelle dépasserait nettement les prévisions des fins connaisseurs de la chose agricole, estiment certains acteurs de la filière. Des centaines de tonnes viendront en effet s'ajouter aux grandes quantités de dattes de tous types entassées depuis l'année derrière et stockées dans des chambres froides depuis des mois. Conséquence inéluctable : les prix des dattes, tous types inclus, généralement exorbitants, connaissent une chute vertigineuse, faisant subir aux fellahs de lourdes pertes. Ainsi, les prix constatés de visu ces derniers jours varient entre 80 et 250 DA le kg, selon la qualité, contre 800 DA, le mois de Ramadhan dernier. S'agissant des autres variétés (Leytima, Arechti, Mechdegla, Lehloua, Bezarou...) dont le nombre dépasse les 300, elles sont proposées à des prix modestes. Beaucoup d'éleveurs de bétail y recourent comme alimentation pour animaux. Ammi Saïd, un vieillard habitué des souks aux bestiaux, propose ses variétés à un prix n'excédant généralement pas les 50 DA le kg. La chute inattendue des prix a déclenché la colère des différents acteurs de ce secteur porteur.
Producteurs, exportateurs et propriétaires des points de vente de cette marchandise, très prisée sur les marchés tant nationaux qu'internationaux, affichent clairement leur mécontentement quant à l'effondrement du "cours" des dattes.
Deglet Nour est maintenant à la portée de tous les ménages, alors que par le passé elle ne l'était pas même pour ceux qui habitent à quelques pas des palmeraies. Abdelaziz Touati, producteur connu dans le domaine, gérant trois exploitations agricoles familiales, dont une palmeraie de quelque 400 palmiers-dattiers dans la région de H'zima, à l'est de Branis, à une quinzaine de kilomètres au nord de Biskra, qualifie la saison 2020 de "vrai désastre". Abdelaziz et bien d'autres agriculteurs rencontrés dans leurs exploitations ont exposé la problématique : la demande ne correspond plus à l'offre. Autrement dit, de plus en plus de quantités de dattes inondent les marchés, et les clients se font de plus en plus rare. "Les quantités énormes, dont la récolte se poursuit toujours depuis le début du mois d'octobre, finiront, sans l'ombre d'un doute, par connaître le même sort que celui de l'année dernière, c'est-à-dire stockées dans des entrepôts et des chambres froides. Les agriculteurs n'ont pas le choix, et cette mesure s'applique à tous les producteurs de toute la wilaya. Il y a moins d'acheteurs comparativement aux années passées... Ils sont donc dans l'obligation de proposer leur marchandise aux commerçants qu'ils connaissent, ceux qui sont habitués à s'approvisionner chez eux, venant de plusieurs wilayas du nord du pays", explique Abdelaziz, avant d'enchaîner : "Ecouler ces stocks de dattes est donc tributaire des relations personnelles. Faute d'un marché national organisé, les producteurs n'ont qu'à vendre à leurs connaissances.
À cela s'ajoute bien évidemment la fermeture des frontières terrestres, impactant du coup la commercialisation de nos dattes en dehors des frontières, aux voisins tunisiens notamment, comme ce fut le cas auparavant." Quid de l'intervention de l'Etat pour remédier à cette situation de récession que connaît le marché des dattes ' Sceptique, Abdelaziz Touati n'a pas manqué d'appeler à la levée des mesures coercitives relatives au protocole sanitaire édictées par les pouvoirs publics en vue d'endiguer la propagation de la pandémie de coronavirus. Approché, le SG de la chambre agricole invoque la pandémie de coronavirus pour expliquer la situation catastrophique que connaît la filière. "Le secteur dattier est pleinement heurté par la crise sanitaire, en provoquant une chute des prix, un énorme recul de consommation tant sur le plan national qu'international, mais aussi à la perte de milliers d'emplois, surtout chez les fellahs venus pour la plupart des régions du Nord", développe-t-il.
Le désarroi des exportateurs
N'ayant épargné aucun segment de la filière, la crise a touché de plein fouet les exportateurs de dattes, très nombreux dans la région et dans le reste du pays. "Ce n'est nullement la production qui pose problème. Elle est même surabondante et la récolte de la saison actuelle dépassera les prévisions des fins connaisseurs en la matière. C'est plutôt les canaux et les méthodes archaïques de commercialisation, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays, qui sont une entrave à l'écoulement de la marchandise toujours stockée", explique Youcef Ghameri, président de l'Association nationale des conditionneurs et exportateurs de dattes et directeur de Sudaco.
Les raisons à l'origine de cette crise ' Il y a d'abord le coronavirus. "Etant une marchandise qui ne doit en aucun cas rester stockée pour de longues périodes, Deglet Nour, carte de visite de la région, s'est retrouvée, au bout du compte, boudée par les acheteurs pour de multiples raisons, dont la plus importante demeure le confinement instauré comme mesure de lutte contre la pandémie de coronavirus", explique M. Ghameri, avant de poursuivre : "Tous les marchés traditionnels de vente et d'achat des dattes ont été fermés. Ils ont récemment rouvert, mais une réouverture qui reste pour l'heure mitigée. D'autant plus que le transport routier, maritime et aérien est en berne depuis l'apparition de la pandémie. Nous sommes donc face un problème épineux : une récession qui touche les récoltes de deux saisons consécutives." Le représentant des exportateurs évoque aussi le problème de la surabondance de l'offre face à une clientèle qui se fait de plus en plus rare. "L'offre chez nous est colossale, alors que la demande est très réduite. Cela a inéluctablement fait baisser les prix de vente. Avant l'apparition du coronavirus, les acheteurs venant de plusieurs régions du pays négociaient avec les propriétaires des palmeraies l'achat des régimes de dattes lors de la période de mûrissement, avant même le début de la récolte. Ce qui n'est plus le cas", regrette-t-il. Conséquence : "Les producteurs n'ont d'alternative salvatrice que de ?'se débarrasser'' de la récolte pour éviter à tout prix d'encaisser encore d'autres pertes, quitte à proposer le fruit à des prix très en deçà de la normale."
Au-delà de la pandémie de coronavirus, n'y aurait-il pas d'autres rasions qui sont à l'origine de cette crise qui secoue la filière datte ' Le représentant des producteurs pointe du doigt la "cupidité" des producteurs qui stockent de grandes quantités pour pouvoir jouer sur les prix. "L'une des raisons principales derrière l'état actuel du marché des dattes, qui risque, sauf intervention urgente et judicieuse de l'Etat, de compromettre toute la filière, est la cupidité d'un nombre de producteurs qui optent pour le stockage pour une longue durée des récoltes pour pouvoir les proposer à des prix forts lors des occasions où cet aliment connaît une forte demande. Et le recours au stockage a, en toute évidence, eu son impact négatif sur la totalité des producteurs", dénonce-t-il.

Une refonte de la politique de gestion s'impose
Pour pouvoir sortir la filière de l'ornière, les différents acteurs plaident pour des réformes de fond, tout en appelant les différents partenaires du secteur dattier, particulièrement les agriculteurs, à changer de stratégie de travail, à se réorganiser dans des associations et coopératives afin de pouvoir mettre sur le devant de la scène leurs préoccupations les plus importantes et à réfléchir ensemble à des solutions optimales pouvant mettre fin à leurs soucis. "Cette conjoncture ne va pas perdurer, et il est temps de changer de cap, d'orchestrer une nouvelle politique de gestion du secteur dans sa globalité. Les unités de production des dérivés des dattes, lesquelles, malheureusement, se comptent sur les doigts d'une seule main, ne sont pas à ignorer, il faut les encourager et les faire évoluer", propose le directeur de Sudaco.
Réalisé par : Hadj BAHAMMA
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