«Un enseignement qui n'enseigne pas à se poser des questions est mauvais.» Paul Valéry
Hassan ouvrit des grands yeux étonnés. «Pourtant, on m'a toujours dit que la plupart des gens de ta région sortent des écoles des Pères Blancs.» J'ai frappé du poing sur la table en lui criant: «C'est une infâme propagande! Ce sont des mensonges semés par les baâthistes et les maraboutiques. Les Pères Blancs ont joué un rôle culturel certes, mais leur rôle social a été beaucoup plus important. Et depuis les années 1930, ils ont cessé de faire du prosélytisme, contrairement aux protestants. Et puis, sache que la mission catholique installée dans notre village a été la troisième à être implantée sur le territoire national: la première le fut à Notre-Dame d'Afrique et la seconde à Biskra. Pourquoi ne reproche-t-on pas aux gens de Biskra et d'Alger la même chose que l'on reproche aux gens de notre région' On reproche surtout aux Pères Blancs et aux Soeurs Blanches d'avoir fait un inventaire de la culture berbère et de l'avoir vulgarisée. Ils ont contribué, d'une manière scientifique, à la sauvegarde et à l'étude de la langue berbère. Quant aux conversions, je n'en ai pas entendu parler. Du moins chez nous. Les seuls à avoir abandonné leur statut de musulmans, c'étaient des enseignants qui voulaient accéder à un salaire égal à ceux des Français. Mais dans leur vie de tous les jours, ils étaient restés les mêmes qu'avant, malgré leur marginalisation par une population sensible à la propagande nationaliste. Je trouve cela injuste puisque maintenant, tout le monde court à présent après la nationalité française ou cherche à émigrer à l'étranger. Il y aurait même des hauts fonctionnaires qui ont deux nationalités. L'école n'a pas eu un impact important sur notre façon de vivre, car dès qu'on sortait de l'école, on était confronté à la dure réalité de la société traditionnelle. Bien sûr, les enseignants faisaient appliquer les directives de l'administration coloniale: ils essayaient par tous les moyens de rendre leur civilisation plus attrayante et tâchaient de nous extirper de la nôtre. C'est avec beaucoup d'années de retard que je l'ai compris. Je me souviens qu'en entrant en salle de classe, nous nous découvrions la tête en marmonnant un «bonjour monsieur» devenu rituel, nous rangions nos chéchias dans le casier. Et souvent, pour nous donner un exemple de phrase bien construite, l'instituteur écrivait au tableau cette phrase qui revenait souvent: «Ali va à l'école, la tête nue.» Aller à l'école, c'était déjà une promotion pour le jeune indigène, enlever sa coiffure traditionnelle, c'était mettre un pied chez ceux d'en face. Alors, celui qui roulait le «r» comme l'enseignant était un exemple d'intégration. Mais nous sentions vite la différence quand nous abordions d'autres sujets. Certains étaient criants en ce qui concernait nos différences. Par exemple, pendant les leçons de vocabulaire, le maître accrochait une planche au tableau pour illustrer un cours sur la vie dans une ferme française, on saisissait tout de suite la différence entre la richesse de cette ferme modèle qui présentait un outillage pléthorique et le dénuement des deux ou trois «haouach» qui se trouvaient dans la plaine. L'autre décalage, on le retrouvait dans les chansons qu'on nous apprenait. Je souriais toujours quand la maîtresse chantait de sa voix douce: «Petites campanules qui tintaient au cou des mules...». Les campanules donnaient un air féerique à une scène bucolique très ordinaire chez «eux» alors que chez nous, il n'y avait que des ânes et ils ne portaient pas de clochette du tout. C'était pareil pour «pour le beffroi qui tinte» pour la simple raison, il n'y avait ni château, ni donjon, ni église. Il nous fallait faire des efforts d'imagination.»
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Selim M'SILI
Source : www.lexpressiondz.com