Nombreux, sont
ces personnels de santé, sous qualifiés le plus souvent, dont la volonté à
toute épreuve est venue à bout des maladies transmissibles qui décimaient la
petite enfance dans le milieu agro-pastoral. Ils n'avaient aucune exigence,
sauf, celle d'avoir un salaire, le plus modeste fut-il. Au tout début de
l'année 1973, la campagne de vaccination contre la poliomyélite était à sa
deuxième phase, elle en comprenait trois à un mois d'intervalle l'une de
l'autre. Le vaccin oral faisait pour la première fois son entrée, dans les us
prophylactiques. Le geste consistait à déposer 2 gouttes de produit vaccinal
dans la bouche du bébé, ou sur un morceau de sucre pour l'
enfant, à l'effet d'éviter qu'il ne le recrache. Il présentait cependant
quelques difficultés d'ordre techniques. Sa conservation ne pouvait se faire,
qu'à moins de 4 degrés positifs. En plus des moyens de stockage réfrigérés qui
se trouvaient au niveau des quelques structures éparses, les équipes
vaccinatrices étaient dotées de boites isothermes en polystyrène et d'ices-box qui doteront bien plus tard, les glacières de
camping, qu'on trouve actuellement dans le commerce. L'équipe constituée d'un
adjoint médical de santé publique et de deux aides soignants, était chargée de
couvrir les territoires qui ne disposaient pas encore de dispensaires. Et c'est
ainsi que l'Administration sanitaire, au lendemain de la création du secteur
sanitaire qui est intervenue en janvier de la même année, dotait les Bureaux de
prévention de récente création aussi, de véhicules tout-terrain appelés
communément pour, on ne sait quelle raison «VW crapaud». Est-ce pour sa forme
rebutante ou est-ce pour le crapottage dont il en
était doté, qu'il était affublé de ce sobriquet ? Apparemment cette propension
à donner des noms communs à des véhicules fabriqués ailleurs, est ancrée dans
le jargon local, pour preuve les vocables «Debza» et
«Caoucaoua», sont usités jusqu'à ce jour.
Le territoire de
compétence de l'équipe couvrait l'ancienne daïra de Bou
Saada, relevant de l'immense wilaya du Titteri ayant
pour siège Médéa. La première réorganisation territoriale post indépendance, n'intervenait
qu'une année plus tard, soit en 1974. Elle portait le nombre de
circonscriptions territoriales, de 15 à 31. Cette immense daïra, partait des
confins d'Ain Ouessera au nord ouest, à ceux de
Biskra au sud-est et de la dépression du Hodna à l'est,
aux monts des Oued Nabil au sud ouest. La mission devait se diriger vers le
hameau de Hamra située au Djebel Boukha. A peine le
massif boisé de Djebel Mossad dépassé, les contreforts du Boukha sont à présent visibles au loin. La route bitumée jusqu'à Ain Rich, abandonne le véhicule sanitaire pour une piste
carrossable en platitude. La steppe est désolée, pas âme qui vive à part
quelques troupeaux çà et là. A l'entame de la piste montagneuse, les structures
du véhicule geignent sous l'effet du roulage sur la roche. Parfois raide et
parfois carrément inclinée de côté, son parcours n'est pas sans risque, pour
tout autre véhicule non adapté. A mi chemin du trajet, d'environ une trentaine
de kilomètres, un spectacle inhabituel s'offre à la vue de l'équipée. Une
caravane de chameaux lourdement chargés, transhumait vers le Nord.
Des femmes, des
enfants et de vieilles personnes composaient cette smala des temps modernes. Le
troupeau d'ovins était encadré par une meute de chiens ; les baudets chargés
d'outres en pneumatique destinées à l'abreuvement, fermaient placidement la
procession. Cette portion de population était une cible de choix, pour des
prestations de santé primaire. La conférence d'Alma Ata
en URSS, en jetait les bases en 1978. Le concept de proximité, galvaudé
présentement, était inconsciemment inventé. La palabre avec le chef aboutit à
ce que le campement pour ce soir, se fera au sortir des gorges pour permettre à
l'équipe sanitaire de les soigner. Le rire guttural qui découvrait, des dents
éclatantes de blancheur du nomade, renseignait sur la joie qu'il ne pouvait
contenir devant cette offre providentielle. Arrivée à destination à la mi journée, l'équipe s'installait dans l'unique classe
de l'école. Le directeur et seul maître d'école, était très jeune ; la tête
rasée, il portait une blouse grise «cache poussière». Il tenait entre ses mains
les cartes de vaccination délivrées le mois précédent, aux enfants du hameau.
Il tirait une certaine fierté de la confiance placée en lui. Les prestations
allaient de la vaccination, au pansement des plaies, au traitement de la gale
et des yeux rouges, à la fourniture de poudre antiparasitaire capillaire.
L'aspirine, appelée localement «Habet Erras» (la
pilule du crâne), le sirop antitussif et le bleu de méthylène pour les «bobos»,
étaient fournis à la demande. La vaccination consistait à inoculer des
antigènes tués ou atténués de la tuberculose, par le B.C.G en injection
intradermique, varioleux par scarification et poliomyélitique par vois orale.
Pendant que l'équipe était affairée, un vieil homme à vénérable barbe blanche,
gandoura, turban et burnous immaculés, s'approcha du chef d'équipe pour lui
poser quelques questions ; entre autres, celle de connaître les objectifs de
cette incursion sanitaire. Après explication, le vieil homme qui était
maintenant assis en tailleur, poussait un profond soupir pour lâcher enfin :
«Ces enfants ont bien de la chance !…de mon temps, personne ne nous rendait
visite, sauf le garde champêtre, le caïd ou les gendarmes pour les conscrits du
contingent» Et tout de go, il montre la cicatrice d'une scarification, à peine
visible, entre le pouce et l'index de la main droite.
Elle ressemblait
à s'y méprendre, à celle que laisse la vaccination antivariolique, sauf qu'elle
n'était pas, sur l'endroit conventionnel qu'était habituellement le bras.
L'explication qu'il en donnait était, non seulement surprenante, mais
époustouflante par la manière dont la cicatrice était obtenue. Il expliquait
aux paramédicaux médusés, que dans son enfance, les parents récupéraient à
l'aide d'une aiguille à coudre, le «vaccin» sur la pustule vaccinale du
conscrit déclaré inapte par l'examen médical, pour l'inoculer à leur
progéniture. Le génie populaire, n'avait décidément pas de limite et pouvait se
passer de toute assistance exogène. La séance de prestations sanitaires fut
clôturée, par un copieux repas au barbeau grillé. Eh oui ! Le poisson dont la
taille était respectable, était «chassé» au gourdin dans un torrent où il
effleurait la roche, non loin de l'école. Le retour se faisait au milieu
d'après midi. Sur le chemin, notre directeur-maitre
d'école chevauchant une motocyclette, était aux prises avec des chiens qui le
poursuivaient. Ce n'est que l'arrivée de l'équipe qui le tirait d'affaire. Ce
jeune enseignant qui résidait apparemment à Ain Rich,
était confronté aux aléas de la route….ou plutôt de la piste inhospitalière,
pour aller donner du savoir, tous les jours, à une poignée d'enfants reclus par
l'enclavement.
Le soleil en
déclin à l'horizon, cédait l'espace à la pénombre crépusculaire. Une bruine
légère tombait sur la plaine steppique en contre bas. Le bivouac nomade est
reconnaissable aux foyers de feu allumé. Les bêlements des bêtes parquées dans
un enclos rudimentaire, les aboiements rageurs des chiens, donnaient une
effervescence bruyante au campement. Arrivé à une distance respectable, le
véhicule s'immobilisa pour laisser descendre les occupants harassés par une
longue journée de travail. La vue de ces personnes heureuses de rencontrer des
«t'bib», peut être pour la première fois de leur vie
pour certaines d'entre elles, donna du tonus au groupe qui mis du cÅ“ur à
l'ouvrage. La pluie est devenue battante et la nuit noire bien installée, et
c'est sous la lumière des optiques du véhicule, dont l'avant était carrément
engagé sous une tente, que le travail se fit en toute bonne conscience. Le
nombre importait peu, seule comptait la prestation qui pouvait être, sans nul
doute, l'unique chance offerte à ces filles et ces garçons en perpétuelle
transhumance. Généreux, même dans leur dénuement, les pasteurs offraient à
leurs convives de la galette, du lait et du «L'ba».
Ce dernier est tiré des brebis qui venaient d'agneler. La pluie, de bon augure,
ajoutait au bonheur de ces hommes et de ces femmes qui défiaient tous les jours
l'adversité. Le retour de l'équipée sanitaire se faisait aux environs de 21
heures, chacun rentrait chez soi, avec un sentiment indéfinissable que seuls,
les moments forts, procurent.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Farouk Zahi
Source : www.lequotidien-oran.com