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«Le problème de gouvernance des dispositifs est une source d'inefficacité»Jugurtha Bellache. Economiste, enseignant à l'université de Béjaïa



«Le problème de gouvernance des dispositifs est une source d'inefficacité»Jugurtha Bellache. Economiste, enseignant à l'université de Béjaïa
L'impact sur l'emploi, notamment sur l'informel, des dispositifs d'aide à la création de micro-entreprises est très limité, selon Jugurtha Bellache, qui relève pourtant l'importance des fonds dégagés pour ces programmes. Ces derniers souffrent également, de l'avis de cet économiste, d'un problème de gouvernance fragmentée, considéré parmi les sources d'inefficacité de ces dispositifs.-Quelle évaluation faites-vous de la mise en 'uvre des dispositifs de création d'emplois '
Il y a deux types de dispositifs publics de création d'emplois, ceux qui sont dédiés à la création de micro-entreprises (Ansej, CNAC et Angem) et ceux qui sont destinés à atténuer la pauvreté et l'exclusion sociale, comme celui de l'Agence de développement social (ADS) qui offre des emplois d'attente à des catégories diverses de la population active exclues du marché du travail.
Ces différents dispositifs qui ont été mis en place dans des contextes spécifiques et avec des missions bien définies ont connu ces dernières années un élargissement de leur champ d'intervention, ainsi qu'un renforcement de leurs moyens humains et financiers à la faveur, d'une part, de la «nouvelle politique de l'emploi» élaborée en 2008 et qui vise, entre autres, à promouvoir l'emploi des jeunes et à réduire le taux de chômage à moins de 9% en 2013, et d'autre part du soulèvement des jeunes intervenu en janvier 2011.
La CNAC, par exemple, créée en 1994, s'est vu attribuer ces dernières années des missions identiques à celles de l'Ansej, à savoir l'aide à la création de micro-entreprises pour des individus âgés de 35 à 50 ans. L'ANEM, également, en plus de sa mission d'intermédiation sur le marché du travail, participe, depuis 2008, au financement et à la gestion d'un programme pour l'emploi des jeunes.
-En dépit des fonds considérables mobilisés par ces dispositifs, leur impact sur l'emploi semble très limité. Pourquoi, selon vous'
Ceci est dû, à notre avis, au problème de gouvernance de ces dispositifs, à la qualité des emplois créés (emplois précaires), au mauvais ciblage des bénéficiaires, et de façon plus générale à l'absence d'une politique globale et cohérente de l'emploi. La gouvernance des ces dispositifs est fragmentée : l'ANEM, l'Ansej et la CNAC relèvent du ministère de l'Emploi et de la sécurité sociale, et l'ADS et l'Angem sont rattachées au ministère du Travail et de la solidarité nationale ; d'autres dispositifs complémentaires d'aide à la création d'entreprises, comme l'ANDI et l'Andpme relèvent d'autres ministères (Industrie et PME).
Ce problème de fragmentation des responsabilités et de gestion ainsi que l'absence d'une coordination interministérielle est une source de confusions, de redondances et d'inefficacité de ces programmes. Mis à part les trois dernières années (2011, 2012 et 2013) qui ont vu une explosion du nombre de bénéficiaires de ces dispositifs, l'évaluation des ces derniers sur la longue période fait ressortir leur faible impact sur le chômage (notamment celui des jeunes).
Les dispositifs Ansej et CNAC réunis contribuent à la création d'environ 25 000 emplois par an, soit moins de 3% du volume du chômage officiel. Le taux de chômage des jeunes auxquels s'adresse la plupart de ces dispositifs et qui demeure toujours très élevé est une preuve de l'inefficacité des ces programmes.
On note, par ailleurs, un taux de mortalité élevé des micro-entreprises créées dans le cadre de ces programmes. Les emplois créés par les autres dispositifs (ADS notamment) sont pour l'essentiel des emplois temporaires qui n'ont aucun impact réel sur le taux de chômage. Il y a enfin un problème de ciblage des bénéficiaires de ces programmes : les femmes dont le taux de chômage est deux fois plus élevé que celui des hommes sont sous-représentées dans ces dispositifs.
-Qu'en est-il spécifiquement de l'Ansej '
Le bilan du dispositif Ansej qui est dédié spécialement aux jeunes chômeurs (19-40 ans) et qui a plus de 15 ans d'existence est plutôt mitigé. Ce programme finance, en moyenne, 10 000 micro-entreprises par an, soit 25 000 à 30 000 emplois créés par an.
Le taux de mortalité élevé de ces entités créées (40 à 50% selon les estimations) témoigne de l'absence d'accompagnement et de suivi des jeunes promoteurs financés qui, comme on le sait, manquent souvent de formation professionnelle et de l'esprit entrepreneurial.
Le très faible impact de ce dispositif sur les jeunes diplômés est également à souligner. Les diplômés universitaires qui se caractérisent par un taux de chômage très élevé ne représentent que 14% de l'ensemble des promoteurs financés.
Les femmes sont également sous-représentées dans ce dispositif (moins de 20% de l'ensemble des promoteurs financés) au regard de leur proportion (plus d'un tiers) parmi les chômeurs de la classe d'âge considérée (19-40 ans) et du taux de chômage élevé des jeunes femmes qui est deux fois plus élevé que celui des jeunes hommes (38% contre 19%).
Enfin, le dispositif Ansej dont les missions consistent également à accompagner et appuyer les entreprises créées ne contribue que de façon dérisoire au financement de l'extension des micro-entreprises (moins de 1% de l'ensemble des entreprises créées ont bénéficié d'investissements d'extension, essentiellement dans le secteur des services), ce qui dénote encore une fois d'un manque de suivi et d'accompagnement des projets financés.
-Quel impact sur l'emploi informel '
Ces dispositifs qui ont été conçus aussi pour inciter à la formalisation des activités et emplois informels n'ont manifestement pas d'impact sur l'emploi informel. Celui-ci, selon les données de l'Office national des statistiques (ONS), est en nette progression ces dernières années, passant ainsi de 33,5% en 2001, à 41,3% en 2005 et 45,6% de l'emploi total non agricole en 2010.
Ceci confirme le caractère temporaire et précaire des emplois créés dans le cadre de ces dispositifs et l'illusion statistique entretenue autour de la création d'emplois et de la baisse du taux de chômage.
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