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La guerre, cette broyeuse de destins



La guerre, cette broyeuse de destins
Malika Arabi ne veut pas aller chercher loin l'inspiration et, chaque deux années depuis 2011, elle s'est contentée de raconter les siens. « Je laisse le rêve à des âmes moins meurtries... Je laisse le rêve à ceux dont les souvenirs sont moins lugubres que les miens », écrit-elle dès les premières lignes de son nouveau récit. Après les figures attachantes du père et de la mère disparus, c'est à la vie de sa s?ur Fatima, prise aussi dans le tourbillon de la guerre qui a saccagé sa jeunesse, qu'elle s'intéresse. Elle a brisé le rempart de silence (page 23) qui enfermait son aînée qui a consenti, bon gré mal gré, un jour cafardeux à livrer des bribes de son passé. L'auteur dans un récit à trois voix se fait l'interprète de ses douleurs muettes, de ses rêves partis en lambeaux. « Je me fais humblement le devoir d'être son porte-voix », reconnaît-elle. Non, il ne s'agit nullement, à travers sa longue confession, de souvenirs d'un amour contrarié, ni d'un projet avorté. C'est une vie prise dans un engrenage infernal suite au ralliement inattendu de son mari à l'ennemi qui se déploie. Ce sont les espoirs et les incertitudes de l'une et de l'autre que ressuscite l'auteur qui entrecoupe les deux confessions de réflexions sur la guerre, la société, l'émigration, le temps qui passe ou la condition des femmes. En lisant son livre, on repense surtout à cette phrase de Balzac pour qui les romans sont la vie intime des sociétés. Derrière Fatima ou Abani, le surnom du mari, se profilent d'autres destins marqués par la guerre et ses chamboulements. Si le couple vite défait est le personnage principal, d'autres grouillent autour d'eux et nous font découvrir une palette de caractères et de comportements.Reconstitution minutieuseLe récit est surtout traversé par le témoignage de l'homme qui parle de son engagement précoce pour l'indépendance, ensuite de l'accusation de vol d'une somme d'argent destinée aux enfants et veuves de martyrs qui le conduira inexorablement vers la félonie. Celle qui fut sa belle-s?ur est allée recueillir sa parole dans un coin de France où il s'est réfugié après sa fuite du pays en juin 1968. Par une reconstitution minutieuse, il se délivre du poids de sa conscience tourmentée et de l'exil. Ses mots, ses regrets ressuscitent tantôt les compagnons disparus, des batailles dans la région forestière de Mizrana, les rêves de jeunesse et l'univers de harkis avant et après 1962. Il évoque aussi l'arrachement à la terre des ancêtres jamais oubliée et ses séjours en prison notamment un transfert à Bechar où il reconnaît qu'un « traitement de faveur nous a été réservé » (p. 129). Dans le livre, on découvre surtout que la guerre ne fut pas seulement l'apanage de héros impavides. Elle se révèle dans ses moments durs, la sauvage répression dont furent victimes des femmes et des hommes humbles. Elle a permis aussi à certains de régler de vieux comptes, et à d'autres de s'avilir devant Dieu et leurs frères. La ligne de démarcation n'est pourtant pas toujours nette. La torture s'exerçait autant à l'encontre de la jeune mariée suppliciée que sur un combattant injustement accusé. Quelques paragraphes nous font immerger dans l'atmosphère des maquis gangrenés par les suspicions dignes du temps de « la Bleuite » à laquelle elle fait référence. L'auteur ne cherche pas la réhabilitation de l'homme mais veut entendre sa voix, retracer sa vie qui est un aspect de cette guerre. Au-delà des slogans, celle-ci fut d'abord une grande broyeuse de destins. On peut sans doute regretter que l'imaginaire soit sacrifié, la littérature n'étant pas que l'exacte réplique de la réalité. Il aurait pu amplifier, enrichir la trame du récit. La lecture du livre n'en procure pas une émotion. Il se révèle surtout un document précieux sur la guerre de Libération loin des artifices de la gloriole qui empreint beaucoup d'écrits concernant cette période.* Destins brisés éditions Tiwizi Productions (Paris), 197 pages


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