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Kafka à Abadla



Kafka à Abadla
L'auteur, Abdallah Azizi, est un homme blessé, profondément blessé. Son livre respire son ressentiment par bouffées rageuses.Forcément, trois années de prison pour aucun délit, cela meurtrit. Sans compter les aléas endurés par les siens, dont deux chers disparus. C'était en 1978, à Béchar, durant l'ère de la pénurie. Posséder alors une télé couleur est un luxe inouï. Une prosaïque querelle apparaît autour d'un quota de téléviseurs attribué à la coopérative de consommation d'une entreprise de wilaya. La répartition des objets de convoitise est contestée.Travers provincial aidant, le trivial de la dispute vire au tragi-comique puis bascule dans le drame avec l'immixtion de la politique dans ce qu'elle a de plus hideux.Au-delà de l'aspect humain qu'il charrie, l'intérêt de Cabales assassines réside précisément dans le démontage de la mécanique à l'?uvre dans une des premières opérations de «déboumédiénisation» entamée juste après la disparition du deuxième président de la République. On y retrouve tous les ingrédients qui, plus d'une décennie après, seront recyclés pour faire la chasse aux cadres du secteur public. Dans l'affaire de Béchar, la cible est l'un des chevaux de bataille de Boumediène : son pharaonique projet de faire de la plaine d'Abadla une Mitidja au c?ur du Sahara avec, notamment, la réalisation de six villages agricoles dits socialistes.Abdallah est à l'époque à la tête des services financiers de la wilaya. En tant que comptable public, et sur la base d'une stricte séparation des ordonnateurs et des comptables, il a pour tâche de s'assurer que toute dépense ou recette soit réglementaire. Subséquemment à la sus-dite séparation, il n'a pas à juger de leur opportunité ni de s'assurer de l'exécution réelle de l'opération qui les motive autrement que sur la base de documents présentés à ses services.Mais, contre toute attente, bien qu'il ne soit impliqué ni de près ni de loin dans l'affaire, il est embastillé parmi une fournée de cadres, dont deux walis et plusieurs entrepreneurs. Son ministère de tutelle, après enquête diligentée par ses experts, ne porte pas plainte contre lui. Mieux, il saisit le ministre de la Justice pour l'innocenter. Rien n'y fait ! Et pour cause, plus d'une année après son emprisonnement, recevant enfin copie de son jugement, il découvre qu'il a été condamné pour une accusation dont il n'a jamais été question au cours du procès, celle des téléviseurs !L'affaire est relatée d'une plume alerte. La vie dans les prisons, Serkadji, puis Berrouaghia, valent leur pesant de témoignages, l'auteur étant incarcéré au moment où «la famille qui avance» et celle «qui recule» se trouvaient ensemble derrière les barreaux : fondateurs du FIS et fondateurs de la première Ligue des droits de l'homme. Le tout est décliné sous le mode de l'autofiction, Abdallah Azizi devenant Zoubir Belhouari et Béchar, Birtoba.On peut regretter cet artifice qui estompe le témoignage brut. Il permet cependant à Abdallah de se dire plus volontiers qu'à travers le «je». On n'est pas sudiste et fils de Kenadsa pour rien? Il est vrai qu'à la première personne, le commentaire et les jugements catégoriques peuvent défoncer des portes déjà ouvertes par les faits rapportés. Mais, ce faisant, Abdallah met entre parenthèses ses indéniables qualités de conteur. En fait, si le procédé du «il» se justifie par l'éclairage qu'il apporte au lecteur de la première édition en France, il nous paraît contre-productif dans la seconde en Algérie. Cabales assassines reste cependant à lire. M. KaliAbdallah Azizi, «Cabales assassines», Ed. Dar El Qods El Arabi, Oran, 2016.
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