Le maître artisan de Batna et ancien président de la Chambre locale de l'artisanat, M. Ladmia Miloud dit Fayçal, regrette amèrement l'échec de la politique de l'Etat dans le processus de réhabilitation et de promotion de l'artisanat national.
Conditionner le développement de l'artisanat algérien par une problématique relance du tourisme, comme le pensent les pouvoirs publics, est pour M. Ladmia Miloud un comportement suicidaire. Car, affirme t-il, les Algériens pratiquaient les métiers artisanaux sans avoir de relation avec le tourisme. C'est le cas de la période coloniale et de l'après-indépendance notamment. Son raisonnement est que la stratégie subjective mise en place par l'Etat aura coupé court à la transmission intergénérationnelle de tels métiers et de leurs techniques. Cet état de fait confirme que l'Etat n'aura finalement investi que dans la superficialité. Il fallait, en priorité, nous affirme-t-il, faire perpétuer l'artisanat ancestral en le réhabilitant dans ses anciennes formes. Rendre l'artisanat à son peuple ne consistait-il pas de rendre à celui-ci une partie de son âme, de sa créativité et de sa personnalité authentique ' Or, c'est le contraire qui se serait produit, poussant l'Algérie à s'éloigner de plus en plus de son originalité et condamnant en même temps les régions à fortes potentialités artisanales à se voir coincées dans une rupture aveugle avec les valeurs et les expressions du passé. A ce jour, aucun musée national de l'artisanat algérien n'a été créé par l'Etat, ce qui prouve sans doute le peu d'intérêt que les pouvoirs publics vouent à ce secteur de l'économie nationale qui, soit dit en passant, fait vivre hors pétrole les Marocains et les Tunisiens. Il valorise même leur pouvoir d'attraction des touristes étrangers synonymes d'entrées de devises. Il est vrai que ces pays frères ont su favoriser l'émergence des PME et PMI de l'artisanat contrairement à ce qui se fait chez nous. Déçu par la mauvaise approche adoptée par les officiels, M. Ladmia Miloud pense que la nouvelle Algérie se dessine en dehors de son socle séculaire et authentique. « Sinon, ajoute t-il, comment expliquer qu'à Batna, par exemple, on ne peut de nos jours dénicher un plat traditionnel en cuivre ni un costume traditionnel fut-il arabe ou chaoui, ni même acquérir des instruments de notre musique traditionnelle connus des Harakta d'El Madher. Le frein de la bureaucratie rentière Pour mémoire, M. Ladmia nous rappelle que Batna figurait en seconde position après Constantine dans la production des objets artisanaux dits traditionnels et ce, au niveau de tout l'Est algérien. Que deviennent aujourd'hui les poteries d'El Kantara (Biskra) ou les tapis de Belezma/Mérouana ou d'Arris et M'chounèche (Batna) ' 1932 est une date historique pour M. Ladmia Miloud, année durant laquelle le tapis traditionnel de Barika (Batna) avait été primé à New York lors d'une exposition mondiale. Les Tunisiens auraient récupérés certains de nos tapis de notoriété internationale comme ce fut le cas de la deglet Nour de Tolga. Jadis, témoigne un vieux de Batna, les familles et les tribus des Aurès qui n'étaient pas pourvues d'un métier à tisser éprouvaient un sentiment de honte dans la société locale. Une tentative de replacer le tapis algérien sur la scène mondiale a été l''uvre il y a trois années de cela de Ladmia Miloud qui a fait de la promotion de nos objets traditionnels, dont le tapis, son cheval de bataille en Roumanie et à Chicago (Etats-Unis) alors qu'il représentait la Chambre nationale de l'artisanat. Mais il s'est rendu finalement compte que le tapis algérien ne peut renaître de ses cendres que, par une politique pragmatique élaborée par de vrais connaisseurs et non par des bureaucrates rentiers, et à travers un suivi rigoureux, un management et un marketing de niveau international. «Il faut, lance-t-il, que les responsables du secteur descendent de leur tour d'ivoire et se placent au même niveau que les réalités du terrain.» Il lâche de sa bouche ce qu'il a toujours gardé dans son c'ur : «Le système rentier en Algérie ne s'intéresse pas sérieusement à la vraie promotion du secteur de l'artisanat traditionnel. IL ne construit pas l'avenir.» Notre interlocuteur se met hors d'état quand il évoque ce qu'il considère un sabotage national de notre artisanat : ces babioles chinoises et ces «design» thaïlandais qui ont, depuis qu'ils sont importés, causé des ravages monstrueux à notre patrimoine, à sa promotion et à son développement. Lorsque les bracelets chinois supplantent les bracelets des Aurès ou de Kabylie, c'est pour lui un effacement et une opération de dépersonnalisation de tout un peuple. «Le peuple veut son artisanat», aimerait-il entendre scander dans les rues, les villes et les mechtas qui ont fait et font toujours cette Algérie de nos amours et de nos déceptions.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Ali Benbelgacem
Source : www.lnr-dz.com