« J'étais dans
l'Aurès, je me sentais en sécurité… j'étais protégée par une tribu. La
sauvagerie, c'est en Europe que je l'ai apprise ! » Germaine Tillion.
Par cette
radieuse matinée de mai 2010, des amis de Batna m'invitaient à une escapade
dont peu de personnes pouvaient se voir offrir. Une incursion dans le massif du
Chélia, cÅ“ur palpitant de l'expugnable chaîne montagneuse de l'Aurès. Aussitôt
dit, aussitôt fait, l'équipée constituée de Rachid, Amar et de moi-même était
conduite par Chabane, le cicérone. A peine Tazoult (ancienne Lambésis)
dépassée, que nous bifurquons à droite vers la route qui mène à Foum Toub. Le
col de Chechar (simple homonymie avec le Chechar de Khenchela) à 1500 mètres
d'altitude, permet la vue imprenable sur la plaine de Lardane. Verdoyante par
ce printemps pluvieux, elle offre à la vue une féerie de couleurs. Le paisible
petit hameau de T'Zouket semble somnoler sous l'effet du soleil bienfaisant,
trois jeunes filles en tenue domestique suivaient leur chemin. Le col de Ain
Tinn, blessé par sa station de concassage, semble défier le temps. A gauche de
la route, le vallon de Tibikaouine est un ravissement pour l'œil. Le nouveau logement
rural supplante inexorablement la vieille masure faite de terre. Les logis se
serrent parfois pour marquer l'appartenance clanique ou se dispersent au gré
des lopins. L'eau, puisée dans le filet d'eau du lit d'oued, crée
l'enchantement ; la palette bigarrée est constituée de l'altier peuplier, du
grenadier, de l'inévitable abricotier, de l'olivier ou du nouvel arrivant, le
pommier.
A l'approche de
Foum Toub, une plaque commémorative métallique, dont on déchiffre difficilement
le contenu, renseigne sur le fait de guerre que conduisait le chahid Naji
Najaoui, un certain 9 novembre 1954. Le bilan très lourd subi par les forces
coloniales aurait été de 300 tués et 150 blessés ; à la suite de quoi la
population des lieux fut transférée en masse. Cet ancien village, aux ruelles
rectilignes et à la caserne de gendarmerie de type « sofitica », signes qui ne
trompent pas sur les desseins coloniaux d'alors, devait être une place forte de
la colonisation. Le silo, encore présent sur les lieux, indique que l'endroit
devait être un grenier céréalier important. A soixante-dix kilomètres de notre
point de départ, Yabous, dans la wilaya de Khenchela, est la première halte. Au
vu des remorques tirées par des tracteurs et stationnées sur la place, le
village, prospère d'apparence, semble tirer ses profits des travaux agricoles.
Un buraliste livre la presse quotidienne, même si tous les titres sont
arabophones, la ruralité du village ne l'empêche pas d'être au fait de
l'événement. Un magasin d'articles de sport avec pignon sur rue offre pour les
jeunes des palladiums et des survêts de bonne facture. En rebroussant chemin
sur une petite distance, la route nous offre le choix entre deux voies, celle
de gauche qui rallie Timgad ou celle de droite qui monte encore pour ceinturer
le massif du Chélia, reconnaissable par sa cédraie apicale et clairsemée. Le
parcours du vallon encaissé fait découvrir une nouvelle activité récréative qui
présage un tourisme local naissant. De petites buvettes de fortune offrent aux
passagers des rafraîchissements et des grillades, attablés à même les vergers.
Des tables de jardin sous parasol ou carrément sous l'abricotier dispensent des
moments d'agréable farniente.
Al'entame de la
côte sur la droite, un chantier s'affairait autour d'une station de refoulement
d'eau potable. La saignée béante du talus laissait entrevoir une imposante
conduite en acier d'amenée d'eau du barrage de Koudiet Medouer vers Arris, au
cÅ“ur des profondeurs aurésiennes. Œuvre titanesque s'il en était, elle était
là, pas très loin du lieu où Naji Nejaoui et ses compagnons ont consenti le
sacrifice suprême pour que leurs congénères vivent dignement, un jour. Il a été
remarqué, lors de cette randonnée, le nombre d'engins de travaux publics qui
mordaient les talus et les collines ; pour les uns, c'est la conduite d'eau,
pour les autres, c'est la conduite de gaz naturel. La belle route de montagne
est moins fréquentée maintenant, les rares véhicules qui y passent appartiennent
pour la plupart aux rares résidents des lieux. Ichmoul, appelée anciennement
Médina, nous ramenant de nouveau dans la wilaya de Batna, est annoncée à 12 km.
Bouhmama, dans la wilaya de Khenchela, est annoncée à 20 km. Ces villages
relativement éloignés et qui ceinturent la base du Chélia renseignent un tant
soi peu sur la superficie de ce massif forestier. Ichmoul, visible au loin, est
laissée à droite, à hauteur du « vieux Médina ». La route en lacis l'offre
alternativement à la vue. En contrebas, une plaine verdoyante s'offre à nous ;
il s'agirait des « Pères Blancs ». Des missionnaires auraient tenté, sur une
vingtaine d'années, de s'implanter en vain. L'islamité de cette région
berbérophone a déjoué toutes les tentatives de christianisation. Elles s'en retournèrent
d'où elles venaient, toutes bredouilles.
Apparemment, le pommier est devenu le maître
des champs de cette contrée jadis réputée pelée. La fixation des populations
rurales ne semble plus être un vain mot. Les hameaux de Inoughissène, de Timestaouine,
reviennent à la vie. Ceci est perceptible aux voix d'élèves fusant à travers
les fenêtres des classes ou du dispensaire flambant neuf ou de la mosquée à
deux étages accolée à la falaise. Les quelques virages en épingle à cheveux
annoncent déjà la couleur, de majestueux cèdres font leur première apparition.
Sacré ou profane, le cèdre ne laisse pas indifférent. Un vieux cèdre, nu comme
un ver, mort depuis certainement longtemps, rappelle, par on ne sait quel
rapprochement, le corps d'un être humain. Il fait peine à voir ; on en est
triste. Au dernier virage, c'est le centre de vacances de la Société agricole
pour l'aménagement forestier de l'Aurès (SAFA) qui pointe le nez.
La dizaine de
cabanons et l'intendance construite en dur s'intègrent parfaitement à la butte
sur laquelle ils sont érigés. La plateforme ceinte de cèdres explose
littéralement sous la poussée des racines rebelles. Elles pourfendent la roche,
la pénétrant comme s'il s'agissait d'une pâte molle. L'époustouflance de la
clairière est à couper le souffle, l'horizon est barré par la chaîne bleuâtre
des monts des N'Memcha ; à tire-d'aile, Béber et de Chachar ne sont pas si
loin. En contrebas, une immense vallée laisse apparaître les domaines
forestiers des Béni Melloul à droite et ceux de Sidi Ali à gauche. Un kiosque
fait de latte de cèdres, tenu par des jeunes gens, offre l'ombrage d'une cabane
et de la viande cuite sur le grill.
Une nouvelle convivialité de campagne, est
peut-être en train de naître. A quelques mètres encore de là, un petit
restaurant est en phase de construction ; de petites cellules longent la
falaise. Le sommet du Chélia, appelée par la tradition locale : Ras Keltoum,
rappelle vaguement la tête d'une femme parée du diadème en argent. Culminant à
2326 mètres, il est, le sommet le plus haut de l'Algérie du Nord.
L'enseignement colonial préparait les
opinions à une autre Algérie du Sud, manière de suggérer le séparatisme
politiquement prévu. Droit vers l'est, la modeste stèle de Hanbla annonce que
de cette falaise de 60 mètres, la « Main rouge » des forces d'occupation,
jetait dans le vide ses suppliciés. La charge émotionnelle que suggèrent ces
lieux historiques, pour avoir abrité le P.C de la wilaya 1 historique, est
irrascible. Les esprits de Si Mostefa Benboulaid et de Si Abbès Laghrour
doivent observer avec amusement l'étonnement toujours admiratif des générations
postérieures à la leur. Le silence est maintenant pesant pour qu'aucun
commentaire ne sorte des gosiers asséchés par la morbide information. Que n'ont-ils
pas enduré ces hommes et ces femmes, ces enfants et ces aïeux, pour avoir
aspiré à vivre comme des humains? Il en fut, malheureusement, autrement.
On continue à nous dénier la liberté
d'expression, on continue toujours à vouloir bâillonner nos voix. Quarante-huit
ans après, on a toujours peur de « Hors-la-Loi », mais on lève des stèles aux
mains rougies du sang des innocents. Honnis soient ceux qui continuent à
vouloir conquérir, non plus par le glaive, mais par le faux mensonger !
Après cette halte
mémorielle, le groupe quitte les lieux non sans avoir poussé un profond soupir
de soulagement. La mémoire qui n'a pas vécu ces affres tortionnaires est
soudain libérée et jubile à la pensée d'être née libre, grâce aux sacrifices
des anciens. La descente est maintenant entamée vers la plaine du Melagou, le
centre urbain de Bouhmama est cette nouvelle capitale régionale de la pomme.
L'incursion à droite du village fait découvrir une vaste plaine à prédominance
arboricole pommière. Le logement rural du PPDRI colorié et presque rieur
agrémente maintenant ces espaces jadis mornes et présage un renouveau agricole
qui tend de plus en plus à disqualifier la ville au profit des espaces de
l'économie rurale. Un monde nouveau en gestation est, en toute apparence, en
train de voir le jour. La plaine herbeuse de Rmila, ancien grenier à blés, aux
gras pâturages, prétend en matière d'élevage bovin à l'excellence. Elle érige
la commune de Chélia en pôle agricole laitier. La conduite de gaz naturel
avance inexorablement vers cette localité, par la seule grâce des excavateurs
et du génie national. A quelques kilomètres de la bifurcation menant à Kais,
une stèle au bord de la route rappelle, qu'en ce lieu appelé Théniet Loghrab,
un groupe de maquisards, sous la conduite de Amar Achi, a intercepté une
colonne militaire ennemie, le bilan s'établissait comme suit : 10 militaires
éliminés, 05 Marocains faits prisonniers et 12 armes à feu récupérées. La route
nationale reliant Batna à Tebessa s'offre dans toute sa largeur.
Un imposant chantier de pose d'une conduite
d'acier longe la route sur notre droite; il s'agit sans doute d'un gazoduc
annoncé par une base de vie d'une firme italienne sous traitante de Sonelgaz.
Une petite halte à Sidi Maancer nous fit découvrir, dans l'espace de la maison
de jeunes, une plaque commémorative à l'effigie du Dr Laveran, découvreur du
protozoaire du paludisme à Constantine, en 1880.
Le village
portait le nom de cet illustre chercheur. Dans ce cas d'espèce, un mimétisme
bienfaisant aurait dû se saisir de la communauté nationale pour que tous les
toponymes et les lieux historiques soient dotés de tels attributs mémoriels.
L'histoire de la nation se lira par les
jeunes générations à travers de simples tablettes. Repus de tant de
ressourcements identitaires, et de retour dans la capitale de l'Aurès, notre
gratitude va à celui qui a feuilleté, pour nous, quelques pages de notre
histoire nationale contemporaine. Il s'agit, en l'occurrence, d'un des fils de
l'illustre martyr, Si Ahmed ben Abderrazak dit Si El Haouès.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : sofiane
Ecrit par : Farouk Zahi
Source : www.lequotidien-oran.com