La conscience de classe, voilà un bien grand et gros mot qui faisait rêver en un monde sans classes, sans injustice, où tout le monde mange à sa faim et puisse disposer d'un temps à consacrer aux loisirs. Où «le droit à la paresse» décrit par Lafargue serait reconnu pour tous. Chacun selon ses besoins. Un paradis au seuil de chaque porte où s'exercerait le pouvoir de cette dictature du prolétariat dont il ne reste que la dictature puisque le prolétariat ne porte plus son nom et que la mondialisation a eu raison de toutes les idéologies périphériques. Les syndicalistes ont de gros ventres maintenant, se font récupérer, avec leurs revendications et Mai restera le mois des cerises. Selon l'OIT, le travail a tué en 2005 près de 2 millions d'hommes et de femmes dont 1,7 million morts de maladies professionnelles. La journée du 28 avril est déclarée à cet effet «journée de la santé et la sécurité au travail». Et pour cause, 270 millions de cas de maladies professionnelles sur notre chère terre supportant mal une globalisation qui impose une course effrénée vers plus de profit. Chez nous là-bas, à 96 km de Batna, à Tkout des jeunes et des moins jeunes meurent riches et vite. Riches par l'exercice d'un métier qui rapporte gros, tailleur de pierre. Vite, parce que ce métier provoque une maladie, la silicose qui arrache les poumons les plus résistants et n'épargnent pas les coeurs. A chaque fois qu'une belle façade en pierre taillée attire le regard, on se doit de penser à cette petite commune aurassienne de plus de 17.000 habitants et elle n'est pas unique, qui compte à elle seule 900 artisans tailleurs de pierre dont la moitié ne pourra plus enjoliver les maisons suite à la dégradation de leur état de santé ou à leur disparition. Une trentaine en est morte laissant veuves et orphelins. Pourquoi meurent-ils ? Une pneumoconiose causée par l'inhalation de particules de silice, une poussière de quartz. On sait aujourd'hui que la silice se dissout lentement dans les poumons et empoisonne leurs cellules par réaction chimique. Un SOS était lancé par des médecins vers la mi-avril pour alerter les autorités sur leur constat ainsi que sur les dangers de voir disparaître des hommes insuffisamment protégés contre les effets de leur gagne-pain. Pour faire comme on dit un diagnostic de la situation. Les représentants de l'Etat étaient là, les tailleurs de pierre aussi, des veuves et des orphelins témoignaient de la catastrophe. Un problème de santé publique qui doit être pris sérieusement en charge. Si la cause de cette maladie est d'essence respiratoire, la communication demeure une voie de salut pour une prise de conscience. Expliquer les lois et les faire respecter. Les lois existent et l'ordonnance 96-01 régissant l'artisanat et les métiers ne semble plus suffire par le seul mérite d'exister. Elle revêt un caractère général et mérite de tenir compte des spécificités du métier de polissage qui devrait être interdit aux jeunes de moins de 18 ans, poussés par le chômage à s'exposer longuement aux attaques de la poussière par l'usage de tronçonneuses, encouragés par un enrichissement rapide, même en l'absence des conditions de sécurité. Leur réponse ? «Il n'y a pas un seul harrag chez nous, nous préférons mourir parmi les nôtres en leur laissant de quoi vivre dignement que d'aller mourir en mer, nous sommes des chaouias et nous avons du nif». Discutable en effet, mais obéissant à une logique puisée dans une culture locale fruit de valeurs toutes humaines. Un vrai mélodrame, une pièce où se jouent le beau et le morbide. Un métier qui remonte à l'Egypte ancienne et à l'antiquité gréco-romaine risque de disparaître avec ces artisans au sens géométrique élevé, qui savent tracer un trait en deux en situation idéale: un trait pour la vie et l'autre pour la mort.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Ahmed Saïfi Benziane
Source : www.lequotidien-oran.com