La compétition entrant dans le cadre de l'édition 2013 du Festival national du théâtre professionnel, s'est poursuivie dimanche passé avec la nouvelle production du Théâtre régional de Batna (TRB), intitulée Essawt du dramaturge Khaled Bouali et mise en scène par Ali Djebara.
Essawt (la voix) aborde la thématique des traumatismes psychologiques causés par les actes abjects du colonialisme français en Algérie, à travers la transposition sur scène de la folie d'El-Maraouch qui se débat dans les ténèbres de son esprit où résonnent les voix de son passé douloureux. Le souvenir de cette nuit, en pleine Guerre de libération nationale, où des soldats français s'introduisent agressivement dans sa maison découvrant deux moudjahidine cachés dans la cave. Suite à cette découverte, El-Maraouch, impuissant, subira l'innommable meurtre de sa femme Hizia devant ses yeux et les pires sévices de la torture en prison pendant près de deux années.
Suite à cette épreuve inhumaine, à sa sortie de prison, El-Maraouch, recueilli par sa mère, perd la raison et revit sans cesse dans son esprit cet horrible traumatisme qui l'aura marqué à jamais dans sa chair et son âme. Il est à saluer le travail scénique ingénieux d'Ali Djebbara, qui a su transposer sur scène l'aliénation du personnage principal grâce, notamment, à une disposition scénique reflétant les différents états psychiques du protagoniste principal. En effet, le metteur en scène a exploité tout l'espace scénique, tel une segmentation de cet état d'esprit. Le personnage principal était placé à l'avant scène, au plus proche du public et de la réalité, celle d'un homme enguenillé qui divague tout seul. Au milieu de la scène, le public était convié à regarder les séquences du déroulement de cette nuit tragique avec la présence sur les planches de tous les personnages, incarnés par les jeunes comédiens du TRB. En arrière scène, telle une synapse, un pont en forme d'arc, avec au milieu de la structure des portes en arcade et sur les côtés deux formes circulaires telles des bulles, représentant d'une part les souvenirs des jours heureux où Hizia et El Maraouch d'avant la nuit tragique, conversaient en toute quiétude dans ces bulles lumineuses loin du fracas de la sombre réalité. Il est également à noter la pertinente utilisation des arcades, symbole de lien entre la terre et le ciel, du lien entre le monde réel et l'au-delà, où apparaissait sans cesse le fantôme de Hizia interpellant son mari. Dès lors, la cacophonie cauchemardesque régnant dans l'esprit du malheureux El-Maraouch, était transposée sur scène à travers la multiplication des tableaux qui s'enchaînent d'une manière saccadée et déstabilisante pour le public.
Le seul fil conducteur rationnel était l'histoire linéaire de cette nuit tragique. Valsant ainsi, entre flash-back, délire et hallucination, jusqu'à la scène finale où le meurtre de Hizia, interprété en boucle, illustre le cauchemar de cet homme qui revoit sans cesse l'instant le plus cruel de sa vie. Au final, tel un ultime réconfort, les barrières entre les différents univers se brisent et les personnages qui hantaient l'esprit du malheureux le rejoignent à l'avant scène dans son ultime souffle salvateur. En somme Essawt, grâce au texte puissant de Khaled Bouali et à la mise en scène pertinente d'Ali Djebara, a réussi à porter sur scène un des aspects les plus insidieux et les plus abjects des affres du colonialisme français, celles des milliers de personnes portant les stigmates psychiques et physiques suite aux actes barbares du colonialisme. Un cauchemar perpétuel qui n'a pas disparu avec l'indépendance du pays mais dont les séquelles demeurent au-delà du temps et que seul la mort peut guérir.
S. B.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Sihem Bounabi
Source : www.latribune-online.com