Par Rachid Zidani(*)
Ce fut l'une des plus grandes batailles que l'Armée de libération nationale (ALN) livra à l'ennemi dans la Zone 1 de la Wilaya I. Ce fut à Tibhirine, lieu que l'on peut nettement voir à partir de Aïn Touta. C'est la montagne en forme de scie visible à l'est de cette petite ville. A l'est de ce lieu, se trouve le douar de l'Arbaâ et à l'ouest, Tibhirine surplombe la vallée des Beni Fedhala, prolongement des montagnes de Maâfa, où fut envahie et détruite le 30 mai 1956 la caserne de l'ennemi avec la complicité des soldats algériens menés par le grand Salah Nezzar, héros tombé au champ d'honneur à Bouyaâkakane pas très loin de Tibhirine à l'est, vers septembre 1957.
Mais avant de raconter l'accrochage, il est utile de signaler que Tibhirine fut un lieu stratégique d'une grande importance dans notre guerre de Libération nationale. Il est situé dans la kasma 1 de la région 2 (Aïn Touta) de la Zone 1 (Batna) de la wilaya I. Dès les débuts de la révolution, un merkez (refuge) y fut implanté. C'est un lieu-étape où se reposait l'ALN après des actions contre l'ennemi ou après des rencontres avec les populations environnantes.
C'est aussi et surtout un lieu de transit et de passage pour tous les mouvements d'hommes entre les Zones 1 et 2 (Arris). Ainsi, toutes les katibas en provenance des Wilayas III et IV se rendant en Tunisie pour l'approvisionnement en armement et en matériel passaient par Tibhirine. Le retour de ce pays frère vers les mêmes wilayas se faisait aussi par là. Un autre merquez assumant les mêmes missions se situait à Foughala au nord de Tibhirine.
Ce merquez dépendait de la région I de Batna. Des évènements importants ont marqué Tibhirine. Citons entre autres :
1)- A l'été 1957, eut lieu l'opération de mise en place des nouvelles structures dans la réorganisation de la Révolution décidées et édictées par le congrès de la Soummam.
Concernant la région 2 de Aïn Touta, c'était vers juin que tout le commandement de la région avec toutes ses unités combattantes (environ 200 moudjahidine) fut réuni par le regretté Salah Nezzar (chahid) pour la restructuration. Il avait la qualité de membre du commandement de la Zone 1 (lieutenant militaire). Deux katibas furent organisées d'environ 70 djounoud chacune. Elles étaient commandées par deux valeureux cadres, les aspirants Saâd Hamla et Si Dhouadi tous deux tombés au champ d'honneur par la suite.
Un tel rassemblement de moudjahidine ne pouvait pas passer inaperçu et l'ennemi devait sûrement en avoir été informé par des traîtres.
2) En août, nous reçûmes la visite du colonel Si Nacer (Mohamedi Saïd) chef politico-militaire de la Wilaya III voisine. Il était en route pour la frontière tunisienne où il venait d'être nommé chef du COM est (commandement opérationnel militaire pour l'Est algérien). Ce fut pour nous un évènement d'importance à double titre : en 1957, voir, contacter ou même discuter avec un petit chef local de la Révolution était en soi un élément de fierté et d'engagement pour nous et la population. Voir et parler à un chef d'envergure nationale était un évènement inoubliable. D'autre part, cela constituait pour nous une lourde tâche dans la responsabilité immense de protection et de vigilance de ce grand chef. Tous les responsables de la région avec nos deux katibas étaient mobilisés sur place à Tibhirine pour affronter tout imprévu ennemi. Prévu pour 48 heures, Si Nacer y resta quelques jours de plus, tellement l'endroit lui plaisait. Nous subîmes même le courroux de sa sévérité proverbiale, en particulier les fumeurs clandestins qu'il traquait lui-même dans la forêt dès que des relents de fumée/cigarette lui parvenaient. C'est avec soulagement que nous l'escortâmes jusque chez le regretté capitaine M'hamed Haba, chef de la région d'Arris voisine.
3) Et c'est sûrement l'évènement qui poussa l'ennemi de monter le ratissage de Tibhirine. En effet, fin septembre 57, nous reçûmes la commission de contrôle de la wilaya. A titre de rappel et toujours dans le cadre des nouvelles orientations du congrès de la Soummam, un nouveau commandement de la wilaya I fut désigné. Ses nouveaux membres étaient :
- Colonel Mohamed Lamouri, chef politico-militaire de la wilaya.
- Commandant Ahmed Nouaoura, renseignement et liaison de la Wilaya.
- Commandant Abdallah Belhouchet, chef militaire.
Un quatrième responsable «chargé de la logistique» fut également désigné, mais que nous n'avions jamais vu, ni lui ni sa logistique.
La commission de contrôle composée de Nouaoura et Belhouchet et comprenant aussi de jeunes officiers dont le regretté Saïd Abid arriva donc à Tibhirine vers fin septembre. Elle réunit les chefs des zones 1, 2 et 3 de la wilaya I, respectivement les capitaines Hihi Elmekki, Ali Ennemer et Ahmed Benabderrezak Hammouda (Si Elhaouès), ces trois responsables sont tous martyrs de la guerre d'indépendance. Le but premier de cette mission était la mise en place de la future Wilaya VI à laquelle fut rattachée désormais la zone 3 (Biskra) de la Wilaya I et que dirigera le futur colonel Hammouda Benabderrezak, tout cela en exécution des décisions du congrès de la Soummam avec le nouveau découpage du territoire en 6 wilayas. La mission dura une semaine, sous la protection des moudjahidine de la région 2 de Aïn Touta.
Tous les mouvements et évènements qui précèdent, provoquèrent début octobre un mouvement de l'ennemi. Des troupes affluèrent à Batna, Aïn Touta, Bouzina? Nous en fûmes informés et avions le temps, une fois la commission de la wilaya partie, de quitter Tibhirine. Nous décidâmes de nous installer pour livrer bataille, très fortement armés étaient nos katibas. Saâd Hamla, chef de compagnie auquel on demanda son avis de décrocher répondit avec son inimitable accent des Ouleds Nails (il était originaire de la région de Bou Saâda/Djelfa) : Karreg ettranchi (approfondit la tranchée).
Pourtant, les ordres et instructions de la Révolution étaient stricts : éviter toujours d'affronter l'ennemi en face à face tellement les forces en place sont inégales. Et il se trouve des chefs que la volonté de combattre démange, comme ce fut le cas de tous les moudjahidine de la région 2 de Aïn Touta à cette date et en ce lieu. La veille des combats, le commandement de la région tint un rassemblement général pour faire le point et donner les ordres.
Les chefs étaient : Saïd Aoufi, s/lieutenant chef de région, Abdelhamid Bourzeg, asiprant adjoint militaire, Tahar Kadouri, aspirant adjoint renseignement et liaison, Mohamed-Salah Yahiaoui, adjoint politique, Rachid Zidani, adjudant chargé de l'administration de la région, Kaddour Nacer, sergent chef responsable de l'intendance. Nos chefs de nos deux katibas étaient : aspirant Dhaoudi? chef de la Zone 1 et Saâd Hamla pour la deux. Au cours la réunion :
A chaque groupe (une vingtaine de djoundis) fut désignée la crête qu'il doit tenir face à l'ennemi, et devant la possible intensité des combats, sa zone de repli.
- A la fin des combats de la journée, à chaque groupe fut indiqué l'endroit par où sortir de nuit de l'encerclement.
D'autres consignes ont été données, en particulier la protection des grosses pièces pendant le combat (les fusils mitrailleurs) car avec l'expérience nous avons appris que c'est sur ces armes que le feu de l'ennemi se concentre le plus. De plus, consigne radicale : n'engager le combat que lorsque l'ennemi est nettement visible, à portée de fusil et n'engager ce combat que le plus tard possible de la journée. Pendant ce «breifing» et avec Kaddour Nacer, nous enterrâmes la musette contenant quelques documents, les cachets de la région et les quelques sous (des francs) en notre possession.
Pendant la nuit le bruit des véhicules de l'ennemi convergeant vers Tibhirine se faisait entendre venant de Aïn Touta. Vers minuit, nous occupâmes, chaque groupe, son emplacement désigné la veille. Le nôtre occupa les tranchées de la crête donnant en contre-bas vers Boussellem.
Le matin de la bataille commença, comme partout, dans nos maquis :
Ce sont d'abord les pipers d'observation qui se présentèrent au-dessus de nos têtes. Il y en avait deux jetant de temps à autre des fumigènes, pour signaler nos postions à l'artillerie ennemie. Cela dura plus d'une heure.
Vers 10 heures, ce fut au tour de la grande artillerie ennemie de commencer ses bombardements. Les pièces étaient installées à Cheffat plaine à l'est de Aïn Touta. Nous étions installés dans nos tranchées sans aucun autre moyen de protection. A ce stade, seule la PROVIDENCE décidait pour nous, Eladjel comme on dit. C'est une question de précision des tireurs. Si l'obus dont nous distinguions l'arrivée, tombait dans la tranchée ou juste à côté, c'est la fin instantanée sans douleur. Tombé plus loin, il n'avait aucun effet. Un djoundi, Larbi, de Barika, fut atteint par un éclat qui lui déchira tout une joue. L'infirmier eut du mal à le soigner très superficiellement. Ce manège de l'artillerie dura une heure.
Nous comprimes que c'est la troupe qui allait avancer. Effectivement, en progressant, l'ennemi tirait partout n'importe comment. C'est le groupe installé à quelque 50 mètres de notre position qui fit parler le premier ses armes. Et c'est la bataille d'homme à homme qui commence. Avant ce moment, chacun de nous était crispé, stressé parce que ce pouvait être la fin, la mort. Mais dès les premières paroles des armes, c'est la délivrance. Nous avions un avantage sur l'ennemi : c'est lui qui essaie d'avancer et de progresser.
Notre groupe engagea le combat tout de suite dès l'apparition du premier ennemi. Un échange féroce. L'ennemi se replia pour mieux apprécier la situation et revint. Notre FM 24/29 servi par Dahmane, un garçon de Tiaret, à l'ouest du pays, n'arrêtait pas de tonner et les tirs ennemis étaient plus concentrés sur la position de Dahmane. Avec les frères du groupe, voisin de tranchées, (citons Saïd Boukhbelt dit bouboule, Saïd Dahmani tombé au champ d'honneur dans une autre bataille, Bouzidi Salah affectueusement surnommé Salah Esseghir toujours de ce monde, Zitouni Moussa également vivant, Kaddour Nacer décédé il y a quelques années) nous échangions des informations sur le déroulement de la bagarre. A un moment où le feu était intense, Saïd, mon voisin de droite, m'interpella me demandant de le couvrir. Il avait abattu un ennemi et voulait ramper jusqu'à son cadavre, récupérer son arme. Je le lui ai déconseillé car il n'avait pas beaucoup de chance de réussir. Tout le djebel de Tibhirine était en feu.
Vers midi, le feu ennemi s'arrêta et Saïd en profita pour ramper jusqu'à son cadavre et récupérer l'arme qu'il convoitait depuis le début (c'était un MAS 49).Ce sont les avions de combat qui arrivèrent. C'était des T6, des jaguars (ettiara essafra) que tous nos madjahidine de tous nos maquis connaissaient bien. Bien dans nos tranchées, c'était là aussi un problème de précision des pilotes qui pouvaient nous infliger des pertes. A basse altitude, ils tiraient à la mitrailleuse. Deux chouhada tombèrent fauchés par l'ennemi. Cet enfer s'arrêta une heure après.
Les combats reprirent dans l'après-midi, et ce fut les T6 qui revinrent bombarder. Après un moment de mitraillage, ils se retirèrent. La troupe ennemie, plus renforcée, déclencha une offensive pour tenter de nous déloger de nos positions. Ce fut intense. Nous décidâmes de changer de position et rejoindre la crête de repli déjà prévue. Ce mouvement forcément à découvert coûta la vie à Dahmane qui tomba au champ d'honneur. Son FM fut pris par un autre moudjahid et le groupe rejoignit notre nouvelle position. Les balles sifflaient à nos oreilles, pas très loin. Ce fut terrible mais l'essentiel a été évité, c'est-à-dire, un combat au corps-à-corps. Juste avant le crépuscule, tout s'arrêta et c'est le moment pour l'ennemi d'essayer de parfaire son encerclement pour nous empêcher de sortir de la zone des combats, et pour nous de reconnaître le chemin par où en sortir. Nous avions un lourd handicap à surmonter coûte que coûte : nous avions trois blessés, mais qui pouvaient marcher très difficilement, aidés par nous tous encore valides et à tour de rôle.
Il fallait surtout le faire avant les B26 qui n'allaient pas tarder à larguer des bombes éclairantes de nuit. Nous empruntâmes une chaâba vers Bousselam, distant de 4 km environ. Nous sortîmes sans dégâts de l'encerclement et à mi-chemin de Boussellem, nous mettâmes les blessés bien à l'abri et descendîmes jusqu'à ce douar. Derrière nous, le ciel était déjà brillant très éclairé par les bombes éclairantes. Tout Tibhirine était éclairé comme de jour et ce, toute la nuit. Arrivé au douar, immédiatement, le chef de la Loujna locale nous donna deux mulets et nous retournâmes récupérer nos blessés. Nous réussîmes ce défi sachant, il faut le mentionner, l'état de fatigue et d'usure physique pour tout le groupe causé par une journée de combat et les deux jours de préparation qui l'ont précédé. Des litres de café et des galettes de nourriture nous ont aidés à un peu de récupération. Mais la bataille était loin d'être terminée.
Nous confiâmes les blessés au chef de la Loujna, le chargeant de les diriger vers le markez de Cheffat lorsqu'il l'estimera possible. Il les plaça dans une de ses casemates, en sécurité jusqu'à ce que «el jou yasfa» le lendemain comme on disait à l'époque. Pour nous, il fallait nous éloigner le plus loin possible de la zone des combats. Il était environ deux heures lorsque nous quittâmes Boussellem. Nous descendions vers oued Beni fedala et le remontâmes plein nord direction Tarkikth. Il faisait encore nuit, nous progressions sans crainte mais prudemment au milieu des vergers. Vers cinq heures, le jour commençait à pointer, la prudence devenait indispensable car déjà des pipers arrivaient là-haut et commençaient leur observation sur toute la montagne des combats de la veille. Lorsque le soleil devint assez haut, nous décidâmes de camper au milieu des vergers de Tarkikth. Tout le groupe se mit en position de repos, seule une sentinelle était en surveillance. Soudain, un vacarme inhabituel se déclencha. C'était des hélicoptères qui arrivaient de l'aéroport de Batna, pas très loin de Tibhirine. Leur va-et-vient dura toute la matinée. On imagine sans se tromper qu'ils transportaient vers les hôpitaux de Batna leurs blessés et leurs morts. Vers neuf heures, la sentinelle courut nous avertir que des hommes en armes remontaient vers nous. Nous nous mîmes en position de défense, car si c'est l'ennemi qui avance, les blindés n'étaient pas loin. Heureusement, c'était des djounoud retardataires qui arrivaient. Tout le monde se remit au repos. Chacun se mit au café et les fruits de Tarkikth nous aidaient à accompagner la galette de Boussellem.
Vers le milieu de l'après-midi nous dépêchâmes une daouria de deux djounoud sur le marquez de Cheffat pour nous préparer à manger et repartir ensuite vers le lieu de ralliement convenu avec les autres groupes, à savoir Ighzar Nsaldane dans la kasma 2 Maâfa, à ne pas confondre avec Adhrar nah Saldane, majestueuses chaînes de montagnes, à l'ouest de Aïn Touta, qui furent le lieu de nombreux combats contre l'ennemi. Au crépuscule, nous partîmes à Cheffat. Arrivés sur place, heureuse et importante surprise : nous y trouvâmes le grand Ammi elhadj Lakhdar, responsable militaire de la Zone1 de la W1, mais surtout futur chef de la Zone 1 après le martyr de Hihi el Mekki en novembre 1957 et futur chef politico-militaire de la W1 après le martyr de Ali Nemer vers mars 1958. Il insista pour être informé le plus en détail possible sur tous les évènements de la bataille. Nous lui fîmes un rapport complet sur ce que nous avions vécu nous-mêmes. Pour le bilan global, ce n'est qu'après qu'il sera fait et transmis.
Après le repas, Ammi elhadj partit avec son groupe de protection. Les blessés de la veille venaient d'arriver comme convenu, et ce fut l'infirmier de région, le martyr Bouchemal Touiher lui aussi arrivé sur les lieux, qui les prit en charge et ils partirent tous vers notre «hôpital» sis à Berriche au pied du djebel Ouled soltane. Nous quittâmes les lieux à notre tour et partîmes vers le lieu de ralliement convenu, le douar Ighzar nsaldane dans la kasma 2 Maâfa que nous atteignîmes à l'aube totalement épuisés. Nous prîmes position sur les crêtes pour un repos bien mérité. Dans l'après-midi, ce fut au tour de nombreux moudjahidine de s'y présenter, dont des membres du commandement Saïd Aoufi et Yahiaoui.
Les katibas avaient rejoint Sidi Messoud pas très loin de nous. On fit un premier bilan : 9 moudjahidine étaient tombés, une dizaine d'armes individuelles récupérés. Les pertes ennemies rien qu'au vu du mouvement des hélicoptères vers les hôpitaux de Batna, Biskra et Aïn Touta devaient être importantes.
Pendant cette journée, l'ennemi entamait son repli et quitta les lieux de la bataille. Nous y retournâmes immédiatement aidés par la population pour procéder à la reconnaissance de nos martyrs. Nous trouvâmes nos 9 chouhada mais aussi quelques citoyens civils que l'ennemi avait ramenés comme guides. Nous enterrâmes tous nos martyrs.
Une fois remis et avoir récupéré de tous ces événements, la révolution et la lutte contre le colonialisme reprirent leur cours pour nous tous avec chacun de nous son destin. Nombreux sont nos compagnons qui tombèrent dans d'autres batailles.
Gloire à eux et à tous les chouhada de notre PATRIE combattante.
R. Z.
(*) Officier de l'ALN, retraité de la FP.
Nota : Cette maâraka eut lieu en octobre 1957. Je la date après plus de 60 ans, durant les premiers 10 jours de ce mois. Mais certains de mes compagnons parlent de fin octobre.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : LSA
Source : www.lesoirdalgerie.com