Algérie

Yasmina Khadra au quotidien d'Oran, Hollywood, l’Irak, Oran et les... «Sirènes de Bagdad»


Yasmina Khadra, c’est Mohammed Moulessehoul mais pas uniquement. Aujourd’hui il est l’écrivain algérien le plus lu et le plus traduit au monde.

Il est l’auteur «mondial»de «Les hirondelles de Kaboul», de «L’Attentat» qui sera prochainement adapté par les studios d’Hollywood, mais aussi l’auteur du fulgurant et très violent «Les sirènes de Bagdad», son dernier roman et son plus dur réquisitoire. Un roman sur l’Irak, c’est-à-dire sur le reste du monde arabe et le monde qui lui fait face. 

Le Quotidien d’Oran: Présenté comme le 3e volet d’une trilogie détonante, «Les sirènes de Bagdad» est d’une violence de ton, d’écriture et de voix très inattendue. Un véritable procès qui juge tout le monde et n’absout personne. Comment ce roman a été accueilli par vos lecteurs occidentaux et par vos lecteurs arabes et musulmans ?

Yasmina Khadra: Avant toute chose, je voudrais revenir sur ce pétard mouillé qu’a été le retrait de mon roman «L’Attentat» de «Alger, capitale de la culture arabe». Que les gens n’aiment pas mon livre, c’est leur droit, mais qu’ils essayent de le diaboliser, c’est irresponsable, voire criminel. «L’Attentat», de l’avis planétaire, est un immense hommage rendu à la résistance palestinienne. Le représentant du ministère de la Culture algérien, en disqualifiant mon roman, a trahi tout le ridicule qu’il incarne et les manoeuvres scélérates et ségrégationnistes qui s’opèrent en coulisses. Par ailleurs, «L’Attentat» (350.000 exemplaires vendus en France) pourrait bien se passer de cette manifestation culturelle qu’Alger se prépare à accueillir dans un pays où les artistes, universitaires, chercheurs, savants, intellectuels sont traités comme des pestiférés... Pour revenir à votre question, «Les Sirènes de Bagdad» est très bien accueilli en France et en Belgique. Les Américains ont été les premiers à l’acheter malgré le réquisitoire sans appel que je dresse contre l’administration Bush et ses armadas hunniques. Sur le plan international, mes éditeurs sont enthousiastes. Je croise les doigts, pas les bras.

Q.O.: Depuis votre roman sur le drame afghan, «Les hirondelles de Kaboul», le virage de Yasmina Khadra a été brusque. Beaucoup n’ont pas compris ce choix de thèmes plus vastes et qui vont au-delà du catalogue algérien et franco-algérien. Certains ont parlé d’opportunisme éditorial là où d’autres ont compris votre volonté de ne pas vous faire piéger par les traditions de la littérature algérienne francophone et ses thèmes usés. Que s’est-il passé ?

Y. K.: Il se passe que ma voix est entendue dans le monde. A Göteborg, en Suède, Barbara Hendrix est venue dans ma loge me dire qu’elle était là spécialement pour m’écouter. Quelle symbolique ! Elle, la cantatrice cosmique... Je crois que les bonnes consciences se rendent compte qu’une voix d’exception est en train de se frayer un chemin jusqu’à leurs coeurs et elles lui ouvrent leurs bras. Quant aux mauvaises langues de chez nous, elles peuvent saliver jusqu’à se déshydrater, elles ne feraient que lubrifier mon essor. Je ne suis qu’un écrivain algérien qui tente de dire la générosité de son peuple aux autres peuples. Là où je me rends, en Asie, aux Amériques, dans les lointains pays européens, des Algériens viennent me voir, ravis et fiers, et me remercient de les élever dans l’estime des autres. C’est ce qui m’importe le plus.

Q.O.: Le statut envié de «l’écrivain algérien le plus lu au monde» ne va pas sans frictions, sans procès, sans polémiques et sans efforts de votre part. Le cas de «L’Attentat» a été presque exemplaire dans sa réception par le monde arabe et les incompréhensions qu’il a provoquées. L’écrivain s’y retrouve-t-il plus seul que le héros de cette histoire, un homme piégé entre la Palestine et Israël, l’Occident et le monde arabe, la fausse vie et la mort inutile ?

Y. K.: D’abord, El Hayat n’est pas le monde arabe, comme El Khabar n’est pas l’Algérie. Les journalistes de ces quotidiens n’ont pas lu le livre. Parce que mon roman était encensé par la presse occidentale, ils ont crié à la félonie, instinctivement. En réalité, la bête immonde qui a conduit l’Algérie à la tragédie des GIA est toujours vivante. Elle entretient la haine des langues, arabisants contre francophones, et s’en sert pour préparer d’autres dérives sanglantes. Cette attitude obscurantiste prouve que le malheur a encore de belles années devant lui, chez nous, et qu’à cause de notre mauvaise foi, nous ne sommes pas prêts de sortir de l’auberge.

Q.O.: «L’attentat» est aussi le roman du premier succès d’un Algérien dans la planète du cinéma américain. L’intérêt d’Hollywood pour «L’Attentat» est déjà une récompense en soi et une première pour un Algérien. L’Algérie officielle ou «intellectuelle» y a répondu par le silence ou par des rumeurs sur des droits d’auteur faramineux et sur des rumeurs de récupérations intéressées. Qu’en est-il en vérité ?

Y. K.: Je déplore que certains de nos intellectuels demeurent les otages de leurs frustrations. Ce n’est pas de cette façon qu’on a des chances de forcer le destin. Nous avons besoin d’être lucides et dignes. La jalousie est une chose, la cécité en est une autre. Partout dans le monde, chaque pays essaye de s’inventer des mythes et des idoles pour se donner de l’entrain. Chez nous, on conteste ce qui nous honore et on s’incline devant ce qui nous dénature. Mais Dieu n’améliorera le sort d’une nation que lorsqu’elle aura réajusté sa mentalité... Et puis, quelle récupération ? Les Algériens ont vu que je suis inflexible là où d’autres se proposent de trahir les valeurs de leur pays pour une ligne dans un journal, un instant à la télé. Je n’ai jamais mangé de ce pain; plutôt crever. Je viens d’un village qui s’appelle Kenadsa, d’une tribu souvent miséreuse mais jamais misérable, consciente de la finitude des êtres et des choses et qui tente d’exister dans la droiture et le respect de soi. Je n’ai rien inventé, j’essaye seulement de suivre l’enseignement de mes ancêtres: partage tes joies, quant à tes peines, garde-les pour toi.

Q.O.: Ecrivain francophone, Yasmina Khadra a souvent fait le procès dur de la planète intellectuelle francophone, qu’elle soit française ou algérienne. Avez-vous plié la page ou pensez-vous qu’il faut l’oublier et viser un lectorat plus grand et des diffusions plus vastes par traductions interposées ?

Y. K.: J’ai pensé qu’il y avait des chances d’éveiller certains à eux-mêmes. Avec le temps, j’ai compris qu’il n’y a rien à faire, qu’il existe des gens bien, et des gens déplorables, et que la vie, à tous les niveaux, est ainsi faite. J’ai essayé d’aider nos écrivains. J’ai même réussi à faire traduire quelques-uns en trois ou quatre langues. Puis, je me suis aperçu qu’ils me poignardaient tous dans le dos. J’ai cessé de m’intéresser à eux. Je m’occupe désormais de mes travaux et de mon lectorat. Et c’est mieux ainsi. Je me sens léger, moins vulnérable et plus tranquille. Par ailleurs, je dis ce que je pense être juste sur le monde intellectuel que torpillent les alliances sulfureuses, le clanisme cannibalesque, le racisme par moments, le snobisme chimérique et le renvoi d’ascenseur. Je ne suis pas le seul à le penser, mais je suis l’un des rares à oser le crier sur les toits. Ceci dit, je n’ignore pas que la réussite, en France comme en Algérie, est perçue par les uns comme une hérésie et par les autres comme de la provocation. Quand un Algérien se paie le luxe d’être traduit dans 24 pays dont l’Inde et le Japon, best-seller dans plusieurs contrées, y compris aux Etats-Unis sans même y avoir mis les pieds, d’entrer à Hollywood par la grande porte («L’Attentat» est la première oeuvre arabe à investir le cinéma américain, après les Mille et une nuits, m’a-t-on certifié), bien sûr, cela suscite autant d’admiration que de rejet. Cependant, je m’interdis de vivre ma chance comme un prestige ou une revanche sur les déconvenues. Pour moi, il s’agit juste d’une réconciliation avec le sort qui m’a toujours ri au nez.

Q.O.: Malgré cet immense succès, la «visibilité» de Yasmina Khadra en Algérie reste un peu plus celle de l’écrivain plus que celle de ses écrits. Faut-il en accuser la diffusion, le marché de la lecture réduit à néant, les prix du livre en Algérie, le manque de médiatisation, les «jalousies», l’école ou autre chose ?

Y. K.: En Algérie, l’écrivain est un rossignol dans un pays de sourds. Il chante pour lui-même. Quant à ma visibilité, elle n’est pas souhaitée par des décideurs mal lunés. Dans mon pays, quand une tête émerge, il faut la décapiter: une vieille tradition. Cependant, je reste persuadé qu’un jour prochain, notre pays comprendra où est son bonheur et qui sont ses vrais enfants, et alors il fera un effort sur lui pour s’effacer devant son élite. En attendant, la prédation et l’échangisme font la fête puisque toutes les autres liesses sont confisquées par le sérail et les courtisans.

Q.O.: Après «Les hirondelles de Kaboul», «L’Attentat» et «Les sirènes de Bagdad», comment se passe la conquête de l’Amérique là où la traduction de vos romans semble avoir de plus en plus d’écho ? Et comment sont «vécus» ces romans dans les pays d’origine de leurs «histoires», c’est-à-dire l’Afghanistan, la Palestine et l’Irak ou le Liban ?

Y. K.: Beaucoup de chemin reste à faire. Certes, les USA est le pays qui me traduit le plus, après l’Espagne, mais les mentalités ne se laissent pas conter fleurette. Les gens sont bien ancrés dans leurs préjugés, jalousement enserrés dans leurs oeillères. Toutefois, il faut reconnaître que, par endroits, les Américains sont curieux et attentifs, et quand la presse salue un livre, ils se jettent dessus. Je suis très respecté aux USA, et c’est là un point pour eux. Si je me bats pour qu’on ne ramène pas les Arabes et les musulmans à une poignée de révoltés, je me dois, à mon tour, de ne pas mettre tous les Occidentaux et tous les Américains dans un même sac. Le monde, Dieu merci, grouille de gens formidables. L’espoir et la cohabitation pacifique sont encore possibles... Quant à la réception des «Hirondelles» en Asie, elle est plutôt encourageante. Un journaliste pakistanais m’a déclaré que «Les Hirondelles de Kaboul» est très populaire dans son pays. L’ambassadeur afghan à Bruxelles est venu me saluer personnellement. Quant aux Arabes, ceux qui ont lu «L’Attentat» applaudissent; ceux qui se sont contentés de lire El Hayat en sont encore aux mots fléchés.

Q.O.: Dans votre cas, le parcours du combattant semble avoir survécu à la carrière du militaire. Pensez-vous que les théories du «militaire reconverti», celles de l’écrivain manipulé et celles de l’intrus temporaire dans la sphère verrouillée des écrivains francophones algériens sont définitivement oubliées ?

Y. K.: C’est bien le cadet de mes soucis. En France, il y a des critiques qui me respectent et me défendent, des libraires qui me soutiennent et un bouche-à-oreille qui me recommande tous azimuts. Et puis, il y a le revers de la médaille, et c’est de bonne guerre. «Les Sirènes de Bagdad» a été salué comme l’un des meilleurs, sinon le meilleur roman de la rentrée. Il n’a été retenu par aucun Grand prix. C’est la preuve que rien n’est encore acquis. De mon côté, j’ai fait ce que j’estime être loyal pour dissiper le malentendu. C’est à mes «non-amis» désormais de me prouver qu’ils sont sincères.

Q.O.: Ecrivain algérien d’une grande prudence politique et soucieux de son indépendance, Yasmina Khadra a-t-il jamais été tenté ou invité à jouer un «rôle» en Algérie ou un rôle pour l’Algérie à l’extérieur du pays ?

Y. K.: Je joue déjà le plus heureux des rôles: je prouve au monde que l’Algérie est généreuse, et qu’elle a du talent.

Q.O.: Dans tous vos romans presque, Oran est la ville la plus absente et la plus invisible. Vous avez vécu pourtant une grande partie de votre vie et vous y avez écrit vos premiers romans. A quoi est due cette «discrétion» ou cette absence ?

Y. K.: Je lui réserve, peut-être, mon plus beau roman.

Q.O.: Dernière question: dans les «Sirènes de Bagdad», le personnage le plus fascinant, en dehors du héros, semble être ce docteur Jalal, intellectuel désabusé par l’Occident mais qui découvre aussi que sa conversion et son retour vers les siens est presque un malentendu meurtrier. Le lecteur est tout à la fois tenté d’y lire le procès que vous faites d’un certain environnement occidental ou le procès que vous faites du Yasmina Khadra d’une certaine période et ses croyances. La critique de l’univers occidental intellectuel y est amère, violente, extrême. Est-ce la vôtre ?

Y. K.: Il n’y a pas de procès. Il s’agit d’un constat. En Occident, certaines chapelles vous proposent d’abord d’être un bougnoul de service avant de vous affranchir. Votre érudition ne les intéresse pas. Si vous êtes écrivain, elles vous élèvent au rang de divinité pour vous faire dire ce qu’elles veulent entendre. Cela s’appelle la manipulation. Une poignée de nos intellectuels accepte ce marché. Ils s’érigent en fausse vertu pour fragiliser leur pays, semer le doute dans les esprits et participer à la diabolisation des Arabes et des musulmans. Je refuse cette abomination et je la dénonce, ce qui agace et me rend désagréable comme une fausse note.

Le problème, je suis venu à la littérature parce que je ne supporte pas l’injustice et le mensonge, et je ne peux pas changer maintenant que, à Paris comme à Alger, une minorité de culs lustrés tente de défigurer mon image, ce qui est, pour moi, la forme la moins audacieuse de l’injustice, et la moins élégante des vacheries. Mais comme dit notre bon vieil adage: ma yabqa fi el oued ghir hjaro.


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