Algérie

Sid Ali Sekhri, Libraire et vice président de ASLIA, Ce mélange qui fait mon bonheur


Ce jeune quinquagénaire n’est à l’aise que parmi ses livres. Libraire dans l’âme, il nous raconte ses projets et ses rêves… et nous dit comment la librairie lui permet de mieux observer la société algérienne au-delà des apparences.
Mille-feuilles pour une enseigne de librairie. Une allusion à la pâtisserie ?

Non, plutôt un clin d’œil à la littérature. On parle bien de la madeleine de Proust. Pourquoi pas le mille-feuilles du libraire ? Ce n’est pas par opposition aux pâtissiers. C’est aussi un noble métier. Et puis, pour être un peu marketing, Mille-feuilles se retient facilement.

Il y a quand même le fait que les livres de recettes sont parmi les best-sellers chez nous…

Peut-être que cela m’a influencé inconsciemment. Mais je tiens à dire que je suis contre les gens qui méprisent le livre de cuisine. Il est utile car, avec la rupture des générations, notre patrimoine culinaire se perd. Et il fait partie de la culture.

Allez, restons sur le sujet. Qu’est-ce qui rapporte le plus, une librairie ou une pâtisserie ?

Il faut être honnête. Quand elle est bien située et bien achalandée, une librairie peut rapporter plus. Elle est visitée par un public nombreux où figurent des personnes avec un certain pouvoir d’achat ou qui aiment assez le livre pour faire un sacrifice. Mais c’est aussi une aventure. Mes amis me disent que je me contredis. D’un côté, tu te plains des conditions de la librairie algérienne et, de l’autre, tu en ouvres une ! Ce n’est pas parce qu’on est malade qu’il ne faut pas lutter contre la maladie. D’ailleurs, en ouvrant, beaucoup de gens sont venus d’eux-mêmes m’aider : tous les éditeurs, à par un, les importateurs et d’autres encore qui m’ont accordé des facilités. Je les en remercie du fond du cœur. Il y a une solidarité autour du livre. Donc de l’espoir.

Des librairies ferment ici, d’autres ouvrent là-bas. El Ghazali par exemple, où vous étiez, s’apprête à fermer…

C’est la vie, des cycles se terminent, d’autres commencent. Hélas, il y a plus de fermetures que d’ouvertures. Mais je crois que ce n’est pas au libraire de faire la politique du livre. Les pouvoirs publics ont créé les conditions qui font que beaucoup de librairies ferment. Cela dit, les meilleures sont celles qui naissent avec une passion, l’envie de faire plus que de la vente. La librairie est un lieu d’échange, de communication. Beaucoup de projets d’édition sont nés à El Ghazali et d’autres naîtront je l’espère au Mille-feuilles. J’ai remarqué qu’il y a beaucoup de talents qui malheureusement ne connaissent pas le réseau des éditeurs. J’ai décidé donc de faire aussi ce qu’on appelle ailleurs le coaching éditorial. Recevoir des manuscrits, les lire et les faire lire. Aider les auteurs à trouver un éditeur ou encore, assister ceux qui veulent éditer à compte d’auteur. Comme cela se pratique dans le monde, je serai rémunéré par une marge honnête sur les droits d’auteur. Il y aura aussi de petites expos de peinture ou de photos réservées aux jeunes talents.

Vous êtes vice-président de l’Association des libraires. Combien de librairies avons-nous par habitant ?

Nous avons 70 librairies adhérentes parmi les meilleures enseignes du pays. Maintenant, il faut distinguer les librairies au sens professionnel des librairies qui n’en portent que le nom. Il y a environ 150 librairies réelles dans le pays. Les autres où l’on trouve à la fois le livre, le stylo et même des couches-culottes, il doit y en avoir 800.

Donc, sur 35 millions d’habitants, en retenant les 150 librairies, cela fait environ une pour 230 000 habitants. C’est bien faible…

Hélas oui, surtout qu’elles sont concentrées dans quelques villes et il y a des régions où l’on doit avoir une librairie pour un million d’habitants…

Au fait, l’histoire des couches-culottes, c’est une blague ?

Vous pouvez vérifier. Aslia a fait d’ailleurs un petit sondage avec des étudiants de l’Institut des arts graphiques. Les personnes interrogées devaient identifier la librairie de leur quartier. Souvent, elles désignaient des endroits où l’on vend des stylos, des journaux, des timbres et même des couches-culottes, des parfums… Le livre était cité rarement alors que sur l’enseigne, il est écrit « Librairie ». Pour moi, la librairie est un lieu d’échange et aussi un poste d’observation extraordinaire de la société. Elle m’a permis de découvrir ce que l’Université ne m’a pas appris. A travers les lectures des Algériens, on peut voir l’évolution de la société, ses reculs, ses avancées, ses aspirations. On a souvent des idées faussées. Par exemple, beaucoup pensent qu’une jeune fille en hidjab a des lectures nécessairement religieuses. Pas du tout. Certaines achètent le Coran et à côté lisent aussi Ahlam Mosteghanemi, Amélie Nothomb et d’autres. La librairie permet de voir la société vivante. C’est vrai, les gens qui viennent sont un peu l’élite, bien que je n’aime pas le terme. On sent déjà dans leur regard qu’ils sont différents, intelligents, curieux. L’accoutrement n’a rien à voir. Entre la fille à la mode ou comme je le disais, en hidjab, entre le type en costume et celui en Shanghaï… croyez-moi, la librairie permet cette vision plus juste de la société, au-delà des apparences.

Parlez-nous de l’association Aslia ? Que fait-elle ?

Aslia a le mérite d’avoir mené plusieurs actions en dehors des structures officielles. On a formé environ 70 personnes à l’étranger dans les métiers du livre et particulièrement de la librairie. Je pense que ce dynamisme a fait que le ministère de la Culture s’est rapproché de nous. Actuellement, nous menons avec lui des actions communes. Pendant quatre ans, on a transmis des tas de dossiers sur les problèmes de la profession qui se résument en fait par l’absence d’une politique du livre. Avant, le ministère nous entendait sans nous écouter. Maintenant, il nous écoute et, je pense, que nous allons dans le bon sens. Notre activité est centrée sur la formation, l’aide aux librairies dans la recherche de partenariats sérieux, etc. Nous décernons aussi depuis 4 ans le Prix littéraire des Libraires dont le premier est revenu à Yasmina Khadra. Il y a aussi la défense de la déontologie, et surtout la lutte contre le piratage. C’est un phénomène difficile à combattre à cause de la « disette » de livres. Il porte préjudice à toute la chaîne du livre, depuis l’auteur jusqu’au lecteur. A terme, si nous laissons le phénomène se développer, ce sera la faillite du monde du livre, déjà fragile. Nous sommes au bout de la chaîne. Si elle se rompt, nous tomberons avec elle. Nous en sommes conscients à Aslia et nous participons à cette lutte. Il y a aussi le Salon international du livre où notre association est chargée de l’animation. La presse a relevé le niveau et la richesse des rencontres et débats que nous avons organisés avec d’autres partenaires évidemment.

Qu’est-ce qui est prévu pour le prochain salon ?

Nous sommes en train de finaliser le programme mais je peux vous dire que, puisque le salon coïncide avec le 1er Novembre, nous avons retenu le thème « Ecriture et émancipation ». L’émancipation dans tous les sens du terme, celle des peuples et aussi celle des sociétés et des individus, notamment par la lecture. Il y aura des psychanalystes qui viendront parler du sujet dans le monde arabe. Pourquoi l’individu étouffe dans le monde arabe ? Un hommage aussi à une quinzaine d’auteurs algériens connus ou peu connus. On va aussi consacrer deux jours à Ibn Khaldoun.

La librairie pour vous, c’est aussi une émancipation personnelle ?

Sur tous les plans, oui. Malgré tous les problèmes. Le prix du livre reste inaccessible à beaucoup qui l’aiment ou en ont besoin, même si l’édition nationale reste plus abordable. La librairie apporte ce qu’il n’y a plus dans beaucoup d’autres espaces, cette mixité culturelle, sociale, des générations, des sexes aussi. Je suis dans un quartier qui se prête à cette ouverture, en plein centre. Il y a la mosquée, le centre culturel Cervantès, l’archevêché, l’ambassade de Palestine, la médiathèque, des établissements scolaires, etc. Il y a ce mélange qui fait mon bonheur. On devient plus ouvert, moins sectaire.

Quel est votre plus beau souvenir de libraire ?

Je crois que c’est une dame venue avec sa fille me demander un ouvrage de philosophie en arabe pour le bac. Honnêtement, je n’étais pas sûr de mon conseil. On ne peut pas être spécialiste en tout, même si un libraire doit s’intéresser à tout. Alors, j’ai pris un peu au hasard un livre sur le rayon parascolaire. La fille l’a acheté. Elle est revenue après pour me dire qu’elle avait eu le bac et que le livre l’avait bien aidé. Si elles lisent l’interview, elles vont se dire que mon conseil n’était pas éclairé. Mais c’est ça le métier. Il y a aussi parfois de l’instinct ou de l’intuition. L’essentiel est que ce soit sincère. Le livre fait le reste.

Bio-express

Sid Ali Sekhri est né en 1956 à Alger. Au lycée Okba, il découvre la littérature et le théâtre dans la fameuse troupe montée par M. Boino. Il poursuit des études de psychologie à l’université d’Alger. En 1986, il entre à l’ENAL (Entreprise nationale du livre). Il devient directeur de l’édition et des arts graphiques jusqu’en 1999, où la société est dissoute. Il garde avec nostalgie le souvenir d’avoir participé à la création d’une imprimerie (actuellement celle de la Société d’impression d’Alger). Le dispositif de liquidation offre aux anciens employés la possibilité de reprendre les librairies, ce qu’il fera avec 5 anciens collègues à la fameuse librairie El Ghazali, rue Didouche Mourad à Alger. De 2000 à 2006, il animera avec passion la librairie. Depuis la création, il y a quatre ans, de Aslia, l’Association des libraires algériens, il en est le vice-président, élu pour la deuxième fois à ce poste. Les anciens d’El Ghazali ayant décidé de cesser leur association, il ouvre sa propre librairie, Mille-Feuilles. Entre la fin de l’ENAL et le début d’El Ghazali, il a géré quelque temps le café de son père, expérience qu’il considère comme « très instructive au plan sociologique ».


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