La perte de biodiversité et l’effondrement des grands écosystèmes mondiaux menacent gravement la sécurité nationale du Royaume-Uni. Ce sont le gouvernement et les services de renseignement britanniques qui l’affirment. Dans un document de 14 pages, ils prédisent des pénuries d’eau et de nourriture, une augmentation des prix, des tensions géopolitiques exacerbées, des déplacements massifs de populations, une déstabilisation politique et la mainmise du crime organisé sur les ressources de plus en plus rares.
Ce rapport sans concessions a été salué au Royaume-Uni. Seul un état des lieux honnête permettra de prendre les décisions qui s’imposent pour améliorer la résilience des Britanniques. Pour les défenseurs de l’environnement, ce document officiel est une pièce à conviction dans leur combat pour poursuivre au pénal les personnes coupables des graves dégradations de la nature.
La défenseuse environnementale britannique Jojo Mehta est cofondatrice et directrice de Stop Ecocide International. Cette ONG accompagne depuis 2017 gouvernements et sociétés civiles vers la reconnaissance de l’écocide comme crime international, notamment à la Cour pénale internationale.
- RFI: Jojo Mehta, après avoir lu les 14 pages du rapport sur les graves dangers que fait peser l’effondrement de la biodiversité sur la sécurité des Britanniques, quelle a été votre première pensée?
Jojo Mehta: Pour une organisation comme la nôtre, le contenu de ce rapport n’est pas une surprise. Mais sa forme, le fait qu’une source gouvernementale rédige ce contenu de façon aussi audacieuse et claire, cela est, oui: extraordinaire! La perte de biodiversité et l’effondrement des écosystèmes menacent gravement la sécurité des Britanniques! Après avoir lu les 14 pages, ma réaction immédiate a été de me dire: ce rapport appelle littéralement à ce que le droit pénal engage enfin la responsabilité des auteurs des dommages causés à la nature! Ce cadre légal est nécessaire. Et ce fait est désormais incontestable, puisque le gouvernement britannique lui-même reconnaît que la perte de biodiversité menace gravement la sécurité de la population.
Ce rapport montre très bien que, malgré les réglementations environnementales en vigueur à travers le monde, nous échouons à protéger les écosystèmes vitaux qui sont pourtant indispensables à notre survie! Par conséquent, il nous faut un mécanisme pénal qui permet d’engager la responsabilité personnelle des auteurs de graves dommages environnementaux; un mécanisme que les dirigeants d’entreprises ou les décideurs politiques devront prendre en compte, sous peine d’être tenus personnellement responsables et poursuivis en cas d’atteintes étendues et durables à la biodiversité et aux écosystèmes.
- RFI: Ce mécanisme pénal dont vous parlez est la reconnaissance de l’écocide comme crime international. En 2021, votre ONG Stop Ecocide International a réuni un comité d’experts indépendants afin de proposer une définition juridique de ce terme. Quelle est-elle?
On qualifie d’écocide des actes illicites et arbitraires commis en connaissance de la réelle probabilité que ces actes causent des dommages graves à l’environnement, des dommages qui soient étendus et durables. Depuis cette définition, il y a eu de nombreux développements politiques. Il existe aujourd'hui plus de 20 juridictions dans le monde où des propositions de loi sur l'écocide ont été présentées aux parlements et examinées par les gouvernements nationaux.
Il y a également des avancées régionales, comme la directive européenne sur les crimes environnementaux, qui criminalise déjà certaines infractions environnementales graves, comparables à l'écocide. Il existe aussi une convention du Conseil de l'Europe qui traite des infractions particulièrement graves comme équivalentes à l'écocide. Une proposition a même été faite à la Cour pénale internationale pour ajouter l'écocide à la liste des crimes internationaux aux côtés du génocide, des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité. Donc une tendance se dessine. Cela se traduit aussi dans les rapports qui paraissent actuellement, comme ce rapport britannique au sujet de la perte de biodiversité mais aussi celui publié la semaine dernière par l’ONU sur la faillite mondiale de l’eau, et qui ont deux choses en commun. Ces rapports proviennent de sources très sérieuses et ils vont dans le même sens: la perte de biodiversité et l’effondrement des écosystèmes sont des menaces existentielles pour notre survie.
Dans ce contexte, il devient de plus en plus clair pour tout le monde que nous ne disposons pas de moyens de dissuasion et de prévention adéquats pour empêcher les intérêts économiques de continuer à détruire les écosystèmes qui sont déjà au bord de l'effondrement. Il est temps de nous donner ces moyens juridiques.
- Qui sont les pays qui soutiennent la reconnaissance de l’écocide comme crime international et qui sont ceux qui s’y opposent?
Notre organisation Stop Ecocide International soutient les gouvernements qui s'intéressent à cette question et qui souhaitent former une coalition pour avancer ensemble dans cette direction. Les champions sont les États les plus vulnérables comme le Vanuatu, la République démocratique du Congo, qui est la gardienne du bassin du Congo, l'un des six écosystèmes les plus vulnérables au monde, identifiés dans ce rapport. Mais ce sont aussi des États européens. La Belgique, par exemple, a déjà légiféré au niveau national sur l'écocide et soutient le débat mondial.
L’an dernier, nous avons travaillé sur une résolution à l'UICN, l'Union internationale pour la conservation de la nature. Et [lors du Congrès mondial de la nature de l’UICN en octobre à Abou Dhabi, NDLR] cette résolution historique, qui soutient la reconnaissance de l'écocide comme crime international, a été adoptée. Ce qui était intéressant à voir, c'est que la majorité des États ont voté en faveur de cette reconnaissance de l’écocide. Seul un très petit nombre de pays ont voté contre: les pays producteurs de pétrole.
- Pour conclure cette interview, revenons un instant sur le rapport des services de renseignement britanniques. Y a-t-il un point que vous retenez en particulier?
Oui, l'un des points à noter est que les écosystèmes, que le rapport décrit comme étant au bord de l'effondrement, sont les grands écosystèmes mondiaux, le Congo, l'Amazonie, l'Himalaya, les récifs coralliens du Pacifique, etc. Cela signifie que les multiples conséquences si bien décrites dans ce document n’affecteront pas seulement la sécurité nationale du Royaume-Uni. Elles toucheront de très nombreux pays à travers le monde.
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Photo: Jojo Mehta, cofondatrice et directrice de Stop Ecocide International, plaide pour «un mécanisme pénal qui permet d’engager la responsabilité personnelle des auteurs de graves dommages environnementaux.» (Image d'illustration) © SolStock / Getty Images
Pour accéder aux articles ci-dessus: https://www.rfi.fr/fr/environnement/20260126-royaume-uni-malgr%C3%A9-les-r%C3%A9glementations-nous-%C3%A9chouons-%C3%A0-prot%C3%A9ger-les-%C3%A9cosyst%C3%A8mes-vitaux
Par Stefanie Schüler
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Posté par : akarENVIRONNEMENT
Ecrit par : Par Stefanie Schüler
Source : https://www.rfi.fr/