Quelque 200 lynx subsistent en France, une fragile présence menacée par les véhicules qui les fauchent sur la route. Un centre jurassien tente de les sauver: «La grande coupable, c’est la vitesse des voitures.»
L’Étoile (Jura), reportage
Deux grands yeux couleur ambre se braquent sur nous, et nous fixent avec intensité. Ils appartiennent à Virie, une femelle lynx de 12 ans, recueillie au Centre Athénas, dans le Jura. De la taille d’un berger allemand, son corps est svelte, recouvert d’un pelage fauve, parsemé de taches brunes. Son ouïe est si fine qu’elle lui permet de suivre les mouvements de la caméra de surveillance, placée dans son enclos. Pour elle, ce bruit est le signe qu’il est bientôt l’heure de passer à table. Une fois servie, elle repart avec sa ration, les oreilles dressées de contentement et la tête agitée d’étranges soubresauts.
Il y a quelques années, Virie a eu un grave accident: une collision avec une voiture. Elle en a gardé de sévères séquelles neurologiques, dont ces hochements de têtes particuliers: «Parfois, elle bugge complètement. Elle s’immobilise d’un coup sans aucune raison. C’est pour ça qu’on a décidé de la garder ici», précise Gilles Moyne, le directeur du Centre Athénas. Dans cet hôpital pour animaux sauvages situé au cœur du Jura, une équipe de cinq salariés soigne les animaux blessés, malades ou en détresse trouvés dans la nature. Près de 6.000 animaux sont recueillis chaque année, dont une dizaine de lynx, souvent victimes de collisions ou de braconnage.
. Virie, ici sous la surveillance de Gilles Moyne, est une femelle lynx de 12 ans, recueillie au Centre Athénas. © Mathieu Génon / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
«Les collisions avec les voitures sont la première cause de mortalité identifiée chez le lynx en France», déplore Gilles Moyne, spécialiste de ce félin sauvage. Il a fait le compte: depuis 2021, 104 lynx ont été percutés par des voitures, 23 d’entre eux ont été pris en charge vivants par le centre, et seulement 4 ont survécu… Rien qu’en 2025, le centre a recensé 22 lynx percutés, et n’a réussi à en sauver qu’un seul. Un désastre pour cette espèce strictement protégée, qui ne compte que 200 individus dans l’Hexagone, dont 150 dans le massif jurassien.
«La grande coupable, c’est la vitesse des voitures»
«Sur les cinq dernières années, on a eu 11 collisions sur autoroute, 14 sur route nationale et 79 sur le réseau départemental», comptabilise le directeur du Centre Athénas. Sur une carte numérique, il pointe du doigt les endroits où s’amassent les points rouges, marqueurs des collisions de lynx. La plupart s’agglutinent effectivement sur les routes départementales du Jura. «La grande coupable, c’est la vitesse, certifie Gilles Moyne. Ce sont de petites routes sur lesquelles les gens roulent très vite, parfois 15 km/h au-dessus de la moyenne.»
- Seuls 4 % des lynx percutés survivent
Ce félin, identifiable par ses oreilles surmontées de touffes de poil et sa queue courte, a disparu de nos montagnes au XXe siècle, à cause de la chasse et de la destruction de son habitat forestier. Réintroduit en Suisse dans les années 1970, il a passé la frontière et a progressivement recolonisé le Jura, puis l’ensemble de la Franche-Comté. Mais aujourd’hui, Gilles Moyne n’est pas très optimiste, il se soucie de l’impact des collisions routières sur la conservation de l’espèce.
Une inquiétude que partagent Jean-Christophe Poupet et Yann Laurans, respectivement expert lynx et directeur des programmes à l’ONG WWF. «Contrairement aux loups qui vivent en meute et donc se reproduisent facilement, le lynx est un animal solitaire, avec une dynamique de reproduction lente. Par an, à peine vingt chatons [le nom d’un bébé lynx] naissent en France, donc le moindre individu percuté par une voiture met en péril l’ensemble de la population», dit Yann Laurans.
. Vingt bébés lynx naissent chaque année. Virie, elle, a atteint l’âge de 12 ans. © Mathieu Génon / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
C’est pourquoi, dès que le téléphone sonne au Centre Athénas, ce qui arrive environ tous les quarts d’heure, on s’empresse de répondre: «Ça peut être un particulier qui nous appelle catastrophé, pour nous dire qu’il a tapé un lynx», explique Lorane Mouzon, soigneuse animalière et cheffe d’équipe au centre. Dans ce cas-là, une équipe se dépêche d’intervenir avec du matériel de contention et des sédatifs afin de capturer l’animal blessé et de le ramener au centre. Mais «capturer n’est pas sauver», souligne Gilles Moyne, qui rappelle que moins de 4 % des lynx percutés survivent.
- «Chaque individu compte»
L’établissement recueille aussi les jeunes lynx orphelins, victimes collatérales des collisions routières. C’est ce qui est arrivé à Athos et Ravi, deux jeunes chatons orphelins issus de fratries différentes, dont les mères respectives sont mortes écrasées. Ils sont arrivés au centre il y a plusieurs mois, malades et très affaiblis. Sans leur mère, ces jeunes ne peuvent pas se nourrir seuls, et perdent 30 à 50 % de leur poids. Ils attrapent aussi plus facilement les maladies des chats domestiques, comme le typhus, qui peut les tuer s’ils ne sont pas rapidement soignés. «Dans ces cas-là, on obtient 50 % de survie», précise Gille Moyne.
Pour Ravi et Athos, «on est plutôt confiants», commente Lorane Mouzon, en les observant sur l’écran de surveillance. Cette technologie haute définition permet de savoir si tout va bien, en limitant le contact avec les animaux. «Ce sont des animaux sauvages, et si on veut les relâcher dans la nature, le but est qu’ils le restent au maximum pendant leur séjour ici», glisse Gilles Moyne.
. Lorane Mouzon, soigneuse animalière, et Gilles Moyne, directeur du centre. © Mathieu Génon / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
Tapis dans un coin, les jeunes chatons semblent être restés plutôt farouches. Après un passage dans un pédiluve désinfectant, Lorane Mouzon entre dans leur boxe de quarantaine et leur dépose un nouveau repas de viande congelée. Ses gestes sont rapides et précis: il faut rester le moins longtemps possible dans l’enclos, pour qu’ils ne s’habituent pas à la présence humaine. Une fois revenue à l’infirmerie, la soigneuse gribouille quelques notes sur une fiche de suivi des soins. Elle est optimiste, les jeunes reprennent du poil de la bête: «Chaque individu compte pour la sauvegarde de l’espèce. C’est pour cela qu’on fait notre maximum pour les sauver, et les relâcher en bonne santé.»
- Collisions nocturnes
Par sa position géographique, le Jura est aussi une zone particulièrement fréquentée par les travailleurs transfrontaliers allant travailler en Suisse. Ils utilisent le plus souvent des axes «qui interrompent les continuités forestières, comme des couteaux qui coupent les forêts», compare Gilles Moyne. Résultat, les collisions sont fréquentes à l’intérieur du massif, surtout de septembre à janvier quand les mères arpentent leur territoire avec leurs petits pour leur apprendre à chasser et leur trouver à manger.
«Grâce à un collier GPS, nous avons pu constater qu’une femelle fait plus de 300 traversées de routes en quatre mois.» Le spécialiste des lynx ajuste une drôle d’antenne fixée sur le toit de sa voiture, pour recevoir les signaux GPS. «Ça, c’est Fréquence lynx, la seule radio qu’on écoute ici!» plaisante-t-il.
. L’antenne fixée sur le toit permet de recevoir les signaux GPS. « Ça, c’est Fréquence lynx, la seule radio qu’on écoute ici ! » plaisante Gilles Moyne. © Mathieu Génon / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
L’hiver, l’augmentation du trafic de nuit, à cause du changement d’heure, peut aussi expliquer les accidents. «Le lynx a une activité essentiellement crépusculaire. Or, avec le changement horaire, la majorité des personnes qui rentrent du travail roulent de nuit, ce qui augmente le risque de collision», explique Gille Moyne.
L’autre période de l’année critique est le début du printemps, en février-mars, quand les mâles sont en rut et qu’ils traversent de longues distances et de nombreuses routes pour aller courtiser différentes femelles, multipliant les risques de collision.
- Plus de 80 panneaux «Attention Lynx»
Comment éviter cette hécatombe? D’abord, «installer une signalisation routière», répond le directeur du centre, à qui l’on doit l’existence du panneau «Attention lynx» en France. Dans sa Renault Kangoo floquée du logo du centre — une tête de lynx —, Gilles Moyne nous emmène dans le village de Plainoiseau, où l’un des panneaux a été installé en sortie de commune.
C’est un panneau triangulaire, similaire à ceux signalant la présence d’animaux sauvages, avec au centre un lynx adulte suivi d’un jeune. «On s’est dit que si les gens voyaient ce panneau en sortie de village, ils seraient peut-être un petit peu plus vigilants, et que ça pourrait faire changer les comportements», espère-t-il.
. Gilles Moyne est à l’origine du panneau « Attention Lynx ». © Mathieu Génon / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
Ainsi, plus de 80 panneaux ont été installés depuis 2022, essentiellement en Franche-Comté, en Haute-Savoie et autour du lac Léman. Est-ce efficace? Pour l’instant, « nous manquons encore de recul pour le savoir», selon Gilles Moyne. En revanche, le spécialiste affirme que cela contribue à faire connaître le lynx, et à sensibiliser à sa conservation.
Sur les grands axes autoroutiers, les collisions sont moins fréquentes car les clôtures et les passages à faune aident à réduire le risque de collision. Mais ces aménagements ne sont pas toujours efficaces pour le lynx: «Le lynx peut facilement sauter une clôture de 2 mètres, et traverse où ça lui chante, pas forcément sur les passages à faune.»
Autre problème: le maillage du grillage des clôtures bordant l’autoroute. S’il est trop large, les chatons peuvent aisément passer et se faire écraser. «On a eu trois collisions un jour à cause de cela. Les petits sont passés et la mère les a suivis. Ils se sont tous fait tuer», soupire Gilles Moyne. Vu les nombreux trous dans la raquette, le Centre Athénas a noué un partenariat avec Autoroute Paris-Rhin-Rhône (APRR), la société qui gère le réseau autoroutier entre Paris et Lyon : en cas de collision, le centre est sollicité pour établir un «diagnostic de collision» et proposer une solution plus adaptée.
. Le lynx peut facilement sauter une clôture de 2 mètres. © Mathieu Génon / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
- Les routes, facteur d’appauvrissement génétique
En plus de tuer les individus, les routes ont un autre effet sur le lynx : l’isolement de la population. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas un animal de haute montagne, il a surtout besoin de couvert forestier. Selon Gilles Moyne, il pourrait très bien coloniser le reste de la France, en suivant les continuités forestières où il trouve ses proies (essentiellement du chevreuil et des petits mammifères).
Las, son aire de répartition actuelle est encerclée de grands axes autoroutiers, si bien que «toutes les tentatives de passage vers d’autres territoires sont sanctionnées par des collisions», constate le directeur du centre. Le lynx se retrouve donc isolé dans le Jura, comme dans un parc animalier où les clôtures seraient remplacées par des autoroutes.
L’une des conséquences est l’appauvrissement génétique de la population: le lynx se reproduit avec les mêmes spécimens, et le brassage génétique est très limité. D’autant que l’espèce de lynx aujourd’hui présente dans le Jura (Lynx lynx carpathicus) provient d’une population balkanique qui présentait déjà une faible diversité génétique. Résultat: les jeunes naissent avec des malformations cardiaques, une incapacité à se reproduire ou une espérance de vie limitée.
. Le point rouge est le marqueur de collision d’un lynx avec un véhicule. © Mathieu Génon / Reporterre (Voir photo sur site ci-dessous)
«Sans mesures vraiment efficaces de restauration des continuités forestières, de lutte contre la surmortalité, et sans enrichissement génétique [1], la survie de l’espèce en France n’est pas assurée», s’inquiète Gille Moyne.
«C’est aussi une question de moyens, réagit Yann Laurans, expert conservation chez WWF France. Les équipements de sécurité routière pour la faune sauvage coûtent cher.» Selon le centre d’études Cerema, un écopont de 12 à 20 m coûte environ 1,5 million d’euros. Dans les faits, chaque passage à faune de ce type au-dessus d’une autoroute se chiffre aux alentours de 3 à 4 millions d’euros. Un prix important, mais à relativiser au regard du coût total de l’infrastructure dont il contribue à réduire l’impact (8 à 11 millions d’euros par km pour une autoroute, selon le Cerema). Ainsi, pour Yann Laurans, «il suffirait de consentir à un peu plus d’effort budgétaire pour faire une différence pour le lynx».
"A titre d'exemple en Algérie, dans l'Est du pays. Cas des axes routiers de Azzaba vers le littoral (La Marsa...) pour la Mangouste, le Hérisson... une véritable hécatombe" par Akar Qacentina
Notes
[1] Notamment en échangeant des jeunes lynx avec d’autres pays européens.
Photo: Virie est une femelle lynx de 12 ans, recueillie au Centre Athénas, dans le Jura. Ici le 20 novembre 2025. - © Mathieu Génon / Reporterre
Pour voir l'article dans son intégralité avec toutes les illustrations: https://reporterre.net/Fauches-par-les-voitures-les-lynx-pourraient-disparaitre-en-France
Par Scandola Graziani et Mathieu Génon (photographies)
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Posté par : akarENVIRONNEMENT
Ecrit par : Par Scandola Graziani et Mathieu Génon (photographies) - 20 décembre 2025
Source : https://reporterre.net/