TotalEnergies est le sponsor principal de la Coupe d’Afrique de football. Un partenariat dénoncé par l’activiste Trust Chikodzo, alors que les projets de la multinationale ont des conséquences dramatiques sur le continent.
La Coupe d’Afrique des nations de football (CAN) s’ouvre dimanche 21 décembre au Maroc. Jusqu’au 18 janvier, le continent va vibrer au rythme de son tournoi le plus populaire, événement sportif majeur en Afrique et suivi par des centaines de millions de personnes dans le monde. Mais cette édition se tient encore une fois sous le parrainage de TotalEnergies, dont le nom et le logo seront visibles partout dans les stades, lors des retransmissions télévisées, et jusque dans les récompenses individuelles décernées aux joueurs.
Le groupe pétrogazier français est partenaire de la Confédération africaine de football (CAF) depuis 2016 et sponsor principal de la CAN. En janvier 2025, ce partenariat a été prolongé jusqu’en 2028, au moment même où l’entreprise poursuit le développement de nouveaux projets pétroliers et gaziers sur le continent — comme l’oléoduc Eacop, en Ouganda et en Tanzanie —, et prévoit d’augmenter sa production de gaz fossile d’ici à 2030.
. Lire aussi: Éléphants en fuite, habitants en danger : l’envers du pipeline de Total en Ouganda (A lire sur site ci-dessous)
C’est ce décalage que dénonce Trust Chikodzo. Zimbabwéen, membre du réseau Magamba [1] et coordinateur du collectif Kick Polluters Out, il s’oppose à l’association entre le football africain et une industrie fossile accusée de contribuer au dérèglement climatique et de ne pas se préoccuper du sort des habitants du continent — qui abrite 17 % de la population mondiale, est responsable d’à peine 4 % des émissions totales de gaz à effet de serre, mais subit de plein fouet l’intensification des sécheresses, des famines et des inondations.
- Reporterre — La CAN est un moment fort de joie et d’unité pour le continent africain. Pourquoi, selon vous, le sponsoring de TotalEnergies pose-t-il problème à un moment aussi symbolique?
Trust Chikodzo — La CAN a toujours été bien plus qu’un simple tournoi de football. Pour moi, c’est un moment de joie, d’espoir et, oui, d’unité. À différents âges, je me revois assis avec des amis, à regarder les équipes nationales s’affronter, à vibrer devant des légendes africaines comme notre star nationale Peter Ndlovu [meilleur buteur de l’histoire de l’équipe du Zimbabwe], Didier Drogba, Samuel Eto’o, et aujourd’hui Bryan Mbeumo ou Mohamed Salah. C’est un temps suspendu, où les communautés se rassemblent, où le football fait naître une fierté collective très forte.
«Les profits passent avant les communautés, les écosystèmes et le climat»
C’est précisément pour cela que le sponsoring de TotalEnergies pose problème. L’entreprise cherche à s’associer à ces émotions positives alors que ses projets fossiles, partout sur le continent, déplacent des communautés, dégradent l’environnement et aggravent le dérèglement climatique. Utiliser l’un des moments culturels les plus appréciés d’Afrique pour redorer une image bâtie sur l’extraction et la destruction relève d’une contradiction morale profonde. C’est détourner un espace d’unité africaine au service de profits privés.
- Lorsque vous regardez les activités de TotalEnergies en Afrique, quels éléments précis rendent ce partenariat particulièrement problématique dans le contexte du football africain?
D’abord, la multiplicité et l’ampleur même des projets de «bombes climatiques» de TotalEnergies sur le continent et leurs conséquences concrètes pour la population. En Ouganda et en Tanzanie, l’oléoduc Eacop prive plus de 100.000 personnes de leurs terres, totalement ou partiellement, fragilise de précieux écosystèmes — notamment le parc national des Murchison Falls — et les ressources en eau. Les mécanismes de compensation sont très décriés.
À Cabo Delgado, au Mozambique, le projet de GNL [gaz naturel liquéfié] a été associé à des déplacements forcés et à de graves accusations concernant le traitement de civils par les forces chargées de sécuriser le site. En Afrique du Sud, TotalEnergies prévoit d’exploiter de vastes champs gaziers, malgré les menaces qui pèsent sur la vie marine, les pêcheurs et la sécurité alimentaire des habitants. Dans tous ces cas, on observe la même logique: les profits passent avant les communautés, les écosystèmes et le climat.
«En acceptant ce sponsoring, les institutions du football envoient un signal de complaisance»
À cela s’ajoute une stratégie de communication très agressive. TotalEnergies se présente comme une entreprise engagée pour la transition, tout en développant de nouveaux projets fossiles et en retardant des actions climatiques réellement ambitieuses. Elle a déjà été condamnée pour une campagne de communication jugée trompeuse. Le sponsoring de la CAN lui offre une forme de respectabilité à un moment où son impact réel raconte une toute autre histoire.
. Lire aussi: Quand les sponsors fossiles font flamber les émissions du football (A lire sur site ci-dessous)
Enfin, il y a l’enjeu symbolique. La CAF et la CAN occupent une place émotionnelle immense sur le continent. En autorisant TotalEnergies à sponsoriser notre football, on laisse une multinationale capter l’attention et l’affection de la jeunesse africaine, tout en poursuivant ailleurs ses activités destructrices. C’est inacceptable. Le football devrait unir et élever, pas servir de paravent à l’exploitation.
- Le changement climatique affecte-t-il déjà la manière dont le football est pratiqué et organisé en Afrique?
Oui, mais cela dépasse largement le continent africain. Le changement climatique bouleverse le football partout dans le monde. La chaleur extrême, les inondations, les sécheresses perturbent les compétitions, mettent en danger les joueurs et affectent les supporters. Lors de la Coupe du monde des clubs 2025 [aux États-Unis], on a vu des pauses hydratation supplémentaires imposées par le stress thermique.
. Lire aussi: Stades inondés, chaleurs insupportables : comment le changement climatique bouscule le football mondial (A lire sur site ci-dessous)
Ces phénomènes sont directement liés aux activités des entreprises fossiles comme TotalEnergies, même si elles s’efforcent de nier leur responsabilité ou de se présenter comme des acteurs de la solution. En acceptant leur sponsoring, les institutions du football envoient un signal de complaisance envers des industries qui alimentent la crise climatique qui détruit tout, y compris ce sport et la possibilité de le pratiquer.
- Existe-t-il des alternatives à ce type de financements?
Oui, le football peut être financé autrement, sans greenwashing. Kick Polluters Out, avec Greenpeace Afrique, a remis une lettre ouverte, signée par 48 mouvements et organisations réunis au sein de la coalition #KickTotalOutOfAfrica, au président de la CAF, Patrice Motsepe.
Nous y demandons la fin du partenariat avec TotalEnergies, le refus de futurs accords avec des entreprises fossiles et une réorientation vers des financements éthiques, des organisations et des entreprises alignées avec l’intérêt général et la durabilité. En tant qu’amoureux de football, nous n’accepterons pas que notre sport serve plus longtemps à légitimer l’injustice climatique.
Contactée par courriel pour réagir à la campagne #KickTotalOutOfAfrica, TotalEnergies réfute toute accusation de greenwashing liée à son sponsoring de la Coupe d’Afrique des nations. Le groupe rappelle être présent en Afrique depuis près de quatre-vingt-dix ans, y employer 10.000 personnes dans plus de 40 pays et servir environ 4 millions de clients chaque jour via 4.700 stations-service.
TotalEnergies affirme vouloir promouvoir les valeurs du football et soutenir son développement, notamment auprès des jeunes. L’entreprise défend également sa stratégie «multi-énergies», combinant hydrocarbures — dont le gaz — et électricité. Elle indique avoir investi plus de 20 milliards d’euros dans les énergies bas carbone depuis 2020 (à l’horizon 2030, selon les projections de TotalEnergies, 85 % de sa production d’énergie finale proviendrait toutefois toujours des hydrocarbures) à et disposer, en Afrique, de 1,5 gigawatts de capacités renouvelables en exploitation, en construction ou en développement.
Photo: Le logo de TotalEnergies est omniprésent sur les compétitions organisées par la Confédération africaine de football. - © Issouf Sanogo / AFP
Pour accéder et lire les articles ci-dessus: https://reporterre.net/Total-sponsor-de-la-Coupe-d-Afrique-Le-foot-sert-de-paravent-a-l-exploitation
Par Alexandre-Reza Kokabi
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Posté par : akarENVIRONNEMENT
Ecrit par : Par Alexandre-Reza Kokabi - 21 décembre 2025
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