Depuis son investiture, Donald Trump multiplie les attaques contre les sciences aux États-Unis. Coupes budgétaires, gel des embauches et interdiction de mots dans les articles scientifiques inquiètent les chercheurs outre-Atlantique. Et nombre d’entre eux pourraient bien songer à changer d’air pour poursuivre leur carrière en Europe ou au Canada. Une chercheuse américaine a accepté de témoigner auprès de France 24 de ses difficultés personnelles actuelles.
“Concrètement, cette politique réduit considérablement ma sécurité économique et mes perspectives professionnelles”. Voilà la réaction de Joyce*, une chercheuse américaine en sciences de l’environnement et en politique environnementale, quand on lui demande de quoi son avenir sera fait après l’offensive de Donald Trump contre le milieu scientifique américain.
Comme des milliers de scientifiques outre-Atlantique, elle se sent la cible du président américain. Quelque 1.900 d’entre eux ont d’ailleurs signé une lettre ouverte au “peuple américain”, le 31 mars, pour l’alerter du “danger” que font peser les “attaques en règle” de Donald Trump contre les sciences aux États-Unis.
Depuis son investiture le 20 janvier, Donald Trump a engagé une bataille sans précédent contre les chercheurs et les universités américaines. Entre autres mesures, des coupes massives ont été annoncées au sein des personnels des agences fédérales, des financements suspendus ou annulés, ou encore des données rendues inaccessibles.
Par ailleurs, le langage scientifique à adopter a aussi été largement modifié par la nouvelle administration fédérale. Exit les termes “égalité”, “diversité” ou encore “pollution” qui font partie d’une liste, compilée par le New York Times début mars, de plusieurs centaines de mots “à limiter ou à éviter” pour les recherches scientifiques, selon des documents officiels.
Des expressions faisant référence au climat (“crise climatique”, “science du climat”) sont aussi à bannir. Dans le même temps, Donald Trump multiplie les attaques contre l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique – la NOAA, un organisme gouvernemental jouant un rôle primordial dans la recherche scientifique mondiale et dans la surveillance météorologique.
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Un coup dur pour Joyce. Chercheuse interdisciplinaire spécialisée dans la conservation des requins pèlerins, elle explique avoir aussi “représenté le gouvernement américain lors de réunions internationales sur la pêche et travaillé sur la politique de la pêche à l’échelle internationale pour la NOAA”. Mais l'arrivée de la nouvelle administration fédérale a quelque peu compliqué son avenir au sein de l’agence gouvernementale.
“Travailler pour la NOAA était l’une des meilleures options car cette organisation offre une large gamme d’opportunités pour les scientifiques – politique, pêches, réserves naturelles– et c’est un employeur stable”, détaille la chercheuse. “Les récentes suppressions de postes et l’insécurité pour les employés fédéraux en font une option bien moins fiable. De plus, il y a un gel des embauches."
- “Une attaque directe contre toute recherche qui améliore la qualité de vie des Américains”
Cette offensive contre la recherche scientifique a aussi des conséquences concrètes: “Elle menace ma sécurité économique. Je suis au chômage, et le marché de l’emploi est ultra-compétitif en raison des nombreux licenciements dans le secteur public", développe Joyce. "Elle réduit aussi considérablement mes perspectives professionnelles, car je ne peux pas obtenir un emploi stable dans le gouvernement fédéral ni y évoluer, et je ne peux plus représenter les États-Unis lors d'évènements internationaux.”
Cette situation fragilise non seulement des carrières individuelles mais aussi les fondements même de la recherche aux États-Unis. Le domaine de la santé suscite notamment des inquiétudes: le National Institutes of Health (NIH) - l’agence fédérale américaine chargée de la recherche médicale - a annoncé début février une coupe de 4 milliards de dollars par an de ses financements aux universités et centres de recherche. Une économie budgétaire qui pourrait affecter les recherches sur le cancer ou les maladies neurodégénératives, ont alerté des scientifiques.
“C’est une attaque directe contre toute recherche qui améliore la qualité de vie des Américains”, résume Joyce, qui précise que les économies fédérales vont aussi avoir “des conséquences futures, avec par exemple l’augmentation de la pollution de l’air et de l’eau (dont le recueil de données est mis en péril, NDLR) qui vont entraîner des problèmes de santé.” Pour elle, cette approche globale est “incroyablement stupide et court-termiste.”
Pour faire face à ce grand chamboulement, la résistance du monde scientifique s’organise. Elle s’est notamment concrétisée ces dernières semaines avec “Stand Up for Science”, un collectif qui a trois objectifs politiques: “mettre fin à la censure et à l’ingérence politique”, “assurer et développer” le financement scientifique et “défendre la diversité, l'équité, l'inclusion et l'accessibilité” dans la science.
Le collectif, qui a aussi essaimé dans plusieurs pays dont la France, appelle à une nouvelle journée de mobilisation à Washington, samedi 5 avril. La précédente manifestation avait rassemblé près de 15.000 personnes dans l’Hexagone et presque autant aux États-Unis, le 7 mars.
- “J’ai commencé à chercher et à postuler à des emplois dans l’UE et au Royaume-Uni”
Face à un avenir qui s’assombrit outre-Atlantique, de nombreux chercheurs semblent envisager de poursuivre leur carrière à l’étranger. Une tendance confirmée par un sondage de la célèbre revue scientifique Nature publié le 27 mars. Les résultats sont éloquents: plus de 1.200 scientifiques – soit les trois quarts des personnes interrogées – envisagent de quitter les États-Unis suite aux perturbations provoquées par Donald Trump. Ces chercheurs se disent prêts à quitter le pays, principalement en direction de l’Europe et du Canada.
C’est le cas de Joyce, qui menait déjà des recherches en Irlande avant la période de trouble actuelle. “Même si je reste aux États-Unis (pour le moment, NDLR), j’ai entamé les démarches pour obtenir mon passeport irlandais afin de garder mes options ouvertes, et j’ai commencé à chercher et à postuler à des emplois dans l’UE et au Royaume-Uni”, explique la chercheuse. “Je ne fais pas encore de plans concrets pour déménager, mais si la situation de l’emploi ne s’améliore pas dans les prochaines années, je devrai sérieusement envisager cette possibilité.”
Cette potentielle “fuite massive des cerveaux” américains est suivie de près par plusieurs universités européennes, et notamment françaises. L’université Aix-Marseille, qui a mis en place le programme “Safe place for science” - financé à hauteur de 15 millions d’euros pour l’ouverture de 15 postes sur trois ans -, a déjà reçu 300 candidatures. Selon le journal Le Parisien, les profils sont des jeunes mais aussi, pour près de la moitié des dossiers, des chercheurs seniors de la Nasa, Yale, Columbia ou encore Standford.
. À LIRE AUSSI: La lutte contre le VIH menacée au niveau mondial par les coupes budgétaires de Donald Trump (A lire sur site ci-dessous)
Des initiatives pour attirer ces chercheurs sont aussi recensées en Belgique, les principaux instituts de recherche allemands reçoivent de plus en plus de candidatures en provenance des États-Unis… En tout, une douzaine de pays européens ont présenté leurs plans à la commissaire européenne à la recherche et à l'innovation, Ekaterina Zaharieva, pour accueillir des scientifiques américains.
Joyce dit chercher “activement” un poste “dans des organisations financées à l’international, généralement avec des bureaux dans l’UE”. “Ces structures me semblent plus fiables, car leur financement n’est pas soumis aux caprices d’un gouvernement fédéral hostile et irresponsable”, précise-t-elle.
Si jamais elle franchit le pas et émigre vers le Vieux Continent, elle a conscience que “(s)es contributions (scientifiques) ne bénéficieront pas directement à (s)on pays.” Et elle conclut: “Avant la présidentielle, je cherchais des postes axés sur la conservation et la politique environnementale américaine. Aujourd’hui, je ne me sentirais pas en sécurité dans un tel poste, car son financement pourrait être coupé du jour au lendemain.”
* Le prénom a été modifié sur demande de l'intéressée
Photo: Des manifestants au rassemblement "Stand up For Science" près du Lincoln Memorial à Washington, le 7 mars 2025. © Mark Schiefelbein, AP
Pour accéder aux articles ci-dessus: https://www.france24.com/fr/am%C3%A9riques/20250404-etats-unis-stupide-politique-anti-science-donald-trump-bouche-horizon-chercheurs-am%C3%A9ricains
Par: Jean-Luc MOUNIER
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Posté par : akarENVIRONNEMENT
Ecrit par : Publié le: 04/04/2025 - Par: Jean-Luc MOUNIER
Source : https://www.france24.com/fr