Repaire du Vietminh, la forêt du Sud-Vietnam fut détruite par l’armée américaine à coup de défoliant. Plusieurs décennies après, le poison n’en finit pas de faire des victimes.
Dans une aile de l’hôpital Tu Du à Hô Chi Minh-Ville, une pièce close renferme une effroyable collection. Là, alignés sur des étagères, des foetus difformes flottent dans le formol: «Frères siamois partageant une tête disproportionnée. Tronc à deux têtes. Masse informe rattachée à un petit corps sans membres», décrivait la journaliste d’investigation Marie-Monique Robin dans Le Monde selon Monsanto (éd. La Découverte, 2008). À travers le pays, des enfants continuent de naître malformés, dépourvus d’un membre, de globes oculaires, ou souffrant de graves problèmes neurologiques… Ce sont des victimes de l’«agent orange», un herbicide déversé massivement par l’armée américaine sur le Sud- Vietnam entre 1961 et 1971.
Le but de cette opération, surnommée Ranch Hand («ouvrier agricole»), était de faire disparaître la forêt pour mettre l’ennemi à découvert et de ravager les cultures pour l’affamer. Dans un communiqué de 1962, les autorités américaines déclaraient qu’aucun des produits ne constituait un danger pour les animaux et les êtres humains. Et d’argumenter que ces herbicides étaient couramment utilisés aux États-Unis et en Europe. Ce que l’armée passait sous silence, c’est que les doses déversées à l’hectare sur le Vietnam étaient 30 à 40 fois supérieures à celles préconisées pour l’usage agricole.
- La plus grande guerre chimique de l'Histoire
Les fournisseurs de ce défoliant inventé au début des années 1940 n’ignoraient pourtant pas sa dangerosité. En 1949, une fuite dans une usine de Monsanto à Nitro, en Virginie-Occidentale, avait provoqué chez les ouvriers de graves lésions cutanées, des troubles respiratoires et des dysfonctionnements du système nerveux. Cet accident, ainsi que les rapports médicaux établis par la firme, furent soigneusement dissimulés jusque dans les années 1980. Par ailleurs, on sait aujourd’hui qu’un document interne à une autre multinationale américaine, Dow Chemical, daté du 24 juin 1965, mentionnait la présence dans le défoliant d’impuretés «d’une exceptionnelle toxicité». Il révélait aussi qu’à la suite d’une réunion secrète avec six autres firmes, les fournisseurs de l’agent orange avaient choisi de se taire.
La substance toxique incriminée est la dioxine TCDD, générée par le processus de fabrication de l’herbicide. Une étude réalisée en 2002 par l’université Columbia, à New York, a établi qu’il suffirait de 80 grammes de cette dioxine pure dans les réserves d’eau d’une ville pour tuer 8 millions d’habitants. Or, pendant dix ans, c’est l’équivalent de 400 kilos de dioxine pure qui ont été déversés sur 2,6 millions d’hectares.
Et pour André Bouny, fondateur du Comité international de soutien aux victimes vietnamiennes de l’agent orange et auteur de Agent orange, apocalypse Viêt Nam (éd. Demi Lune, 2010), ces chiffres seraient largement sous-estimés. En s’appuyant sur des archives des vols de l’US Air Force, il pense qu’il faudrait les multiplier par quatre. Quoi qu’il en soit, affirme-t-il, l’utilisation de l’agent orange «par son amplitude, sa surface et sa durée, constitue la plus grande guerre chimique de l’histoire». Il cite le rapport Stellman, publié en 2003 dans la revue Nature, qui estime que 4,8 millions de personnes ont directement été exposées aux épandages. «Il s’agit là de victimes potentielles ou silencieuses. Mais ce chiffre ne tient pas compte des victimes empoisonnées ultérieurement. Les victimes passées, présentes – et à venir – se comptent par millions.»
- La dioxine s’est transmise de génération en génération par le sperme et le lait maternel
Car cette dioxine a pénétré les sols, les nappes phréatiques, les lacs et les rivières. Elle s’est fixée dans les graisses animales et a contaminé l’homme par la chaîne alimentaire, puis s’est transmise de génération en génération par le sperme et le lait maternel. Au départ, les experts pensaient que la dioxine disparaîtrait «naturellement » au fil du temps. Ils estimaient même qu’elle perdrait la moitié de ses propriétés nocives en sept ans. «Mais après plus de cinquante ans, il existe encore au Vietnam 28 endroits où on la trouve quasiment aux mêmes teneurs qu’après les épandages, s’alarmait en 2016 André Bouny. Des scientifiques imaginent que, selon le milieu, elle pourrait être toujours présente dans cent ans… La vérité, c’est qu’on n’en sait rien.»
En 1978, les premières victimes à attaquer Monsanto et six autres entreprises furent les vétérans américains, pas épargnés par la contamination. Mais comment prouver le lien entre la dioxine et les cancers développés par la plupart d’entre eux? À l’époque, seul Monsanto, suite à l’accident industriel de Nitro où ses propres employés avaient été exposés, disposait de données sur le long terme. C’est donc le Dr George Roush, directeur médical de la firme, qui fut désigné pour superviser les études épidémiologiques. Dans une série de rapports publiés entre 1980 et 1984, il conclut à l’absence de tout lien entre dioxine et cancers. Déboutés, les plaignants durent se contenter d’un règlement à l’amiable en échange de l’arrêt des poursuites: 40.000 vétérans reçurent chacun une aide comprise entre 256 et 12.800 dollars. Mais, en 1990, coup de théâtre, le chercheur Joe Thornton et l’organisation écologiste Greenpeace montrèrent, dans une enquête intitulée Science for Sale («Science à vendre»), que ces études avaient été falsifiées. Un an plus tard, l’Académie nationale des sciences fut chargée de dresser la liste des maladies reconnues en lien avec ce poison. Mise à jour tous les deux ans, cette liste n’a cessé de s’allonger.
- Des victimes vietnamiennes saisissent les tribunaux
En 2004, les premières victimes vietnamiennes saisirent à leur tour le tribunal de première instance de New York. Face à elles, le juge Jack Weinstein, celui- là même qui avait obtenu réparation à l’amiable pour les vétérans américains vingt ans plus tôt. Son argument: le droit international incrimine l’utilisation de poison comme arme, mais le terme «herbicide» n’est jamais évoqué. Et pour cause, à l’époque de la rédaction des conventions de La Haye ou Genève, les défoliants n’existaient pas. Déboutées, les victimes se tournèrent, en dernier recours, vers la Cour suprême des États-Unis. En 2009, leur appel fut rejeté.
Puis une Française d’origine vietnamienne s’engagea à son tour dans ce combat titanesque contre l’industrie chimique américaine. Tran To Nga, 82 ans aujourd’hui, souffre de pathologies reconnues en lien avec la dioxine TCDD. Comme elle l’a raconté dans Ma terre empoisonnée (éd. Stock, 2016), elle a subi les épandages alors que, jeune journaliste, elle couvrait la guerre pour une agence de presse vietnamienne. En 2014, elle a donc assigné en justice quatorze sociétés américaines dans l’espoir d’obtenir la reconnaissance de ce crime. André Bouny y a vu un espoir : «Une victoire sur le sol français entrouvrirait une fenêtre pour des millions de victimes», assurait-il à l’époque. Le procès a finalement eu lieu en janvier 2021 et la décision du tribunal d’Évry est tombée en mai: il s’est déclaré incompétent, ces entreprises ayant agi sur ordre du gouvernement américain, une décision confirmée en appel en août 2024…
" . Article ajoutée par Akar Qacentina
Agent orange : l’Histoire cachée d’un écocide
https://combatlemedia.com/2022/11/16/agent-orange-lhistoire-cachee-dun-ecocide/ "
Photo ajoutée par Akar Qacentina pour illustration: Agent "Orange": L'histoire cachée d'un écocide. Combat
Par Valérie Kubiak, Journaliste presse écrite
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : akarENVIRONNEMENT
Ecrit par : Par Valérie Kubiak, Journaliste presse écrite - Publié le 27 avril 2025
Source : https://www.geo.fr/