
Par : Kamel Bouslama - El Moudhahid
Zeineb, Hafsa, Warda, Amel, Sara, des Algériennes d'une même généalogie qui ne vivent pas la même époque, qui ne subissent pas simultanément les violences de la longue occupation française &mdashviolences survenues et poursuivies au lendemain de juin 1830 et ce, jusqu'en 1962&mdash mais qu'un fil d'Ariane invisible, ténu, relie malgré tout à travers les décennies de vicissitudes de l'histoire tourmentée de notre pays.
Et ce fil conducteur n'est autre qu'un «châle» lequel, tel un témoin ­&mdashcelui vaguement comparé au passage de témoin en athlétisme&mdash ou plutôt tel un flambeau patriotique, se transmet de génération en génération et fait en sorte que ces femmes admirables de courage et de persévérance se rejoignent, comme les maillons d'une chaîne, dans leur émouvante évocation du passé. Telle est la trame du roman que Leila Hamoutène a, sur la base d'une recherche documentaire très poussée, voulu dédier à ces femmes qui se trouvent toutes liées par le malheureux destin de Zeineb, leur aïeule, alors enfant de sept ans livrée corps et âme aux turpitudes dues à la violence de l'occupation française. Ainsi, avec cette traversée mouvementée de l'histoire de notre pays, une épopée presque homérique vient d'être signée à travers une saga de femmes qui, chacune à sa manière, vont vivre intensément une page de leur histoire de notre histoire.
Avec, pour impétueux décor, une toile de fond adaptée à chacune d'entre elles, mais manifestement évolutive et ce, sur la base des textes et faits réels puisés dans les manuels d'histoire. Ici la symbolique du «châle» est, selon l'auteure, certes héritée de Zeineb l'aïeule, mais elle est entretenue, véhiculée, perpétuée avec opiniâtreté de mère en fille par des vecteurs héraldiques tels la féminité, la persévérance, la combativité exemplaires de ces femmes.
Et, par-dessus tout, l'amour sans limite de la mère patrie. «Le fait de pouvoir imaginer et faire vivre cela par le biais d'un roman peut apporter à chacun de nous une dimension nouvelle dans la connaissance de notre pays», observe l'auteure. Même la page de la sinistre décennie noire a aussi été évoquée par l'écrivaine dans le roman : «des périodes dures ont été vécues par notre pays, dont le terrorisme, qui est une page aussi douloureuse que la colonisation».
Pourtant avec Leila Hamoutène, l'entrée en force de Zeineb sur le devant de la scène de l'Histoire ne commence vraiment que quelques années après la capitulation d'Alger, autrement dit vers les années 1840. Viennent ensuite ces autres femmes qui, tour à tour, vont subir les affres de la colonisation française invariablement orchestrées par une politique féroce de la terre brûlée.
Elles en souffriront d'autant plus que cette politique sera appliquée sans état d'âme dans nombre de villes et villages du territoire national. Cependant, face à l'assimilation rampante des débuts de la colonisation, devenue graduellement galopante au fil des décennies, celles-ci, pour autant, ne perdront pas de vue le poids inestimable des traditions et leur entêtement salvateur à les perpétuer en dépit de toute contrainte coloniale, si lourde et oppressante soit-elle.
Entre la grandeur de l'objet du roman et l'éclat de son langage
Ains, Le châle de Zeineb, consacré à des femmes qui ont pris position de diverses manières dans la longue résistance au colonisateur français doit-il son unité, sa couleur propre, aux diverses postures narratives si caractéristiques à l'auteure. Et pourtant, quel air de famille entre les pages que nous allons lire que celles de ce roman. C'est, en quelque sorte, par des flash-back répétés, toute une société d'hier «transposée» invariablement dans la société d'aujourd'hui &mdashou inversement&mdash que le récit nous donne à lire d'un trait, tant l'intensité demeure entière, quelle qu'en soient les époques évoquées et la forme et le degré des violences exercées par l'occupant français. A bien y regarder, le roman de Leila Hamoutène apparait comme une méditation lyrique sur l'étendue humaine de cette résilience exclusivement féminine et peut-être, l'audace et la témérité de pareille attitude. La romancière, en tout cas sensible à la permanence de cette forme subtile de résilience, se demande toutefois si celle-ci n'est pas payée trop cher, et s'il est une commune mesure entre une dignité ruinée, presque réfutée par des relents obscurantistes dans sa version contemporaine, et la somme de douleurs, de tourments, et de trépas qu'elle a nécessairement coûtés. Tant d'hommes, de femmes et d'enfants suppliciés et sacrifiés pour une résistance toute singulière, pour un autel presque «fictif» édifié à l'indépendance pour célébrer une «liturgie» bientôt délaissée résistance vite alors forcée d'apparaitre enfin ce qu'elle était : héroïque certes, mais à peine convenue. En revanche, ne fut pas imaginaire l'inexpiable souffrance de ces femmes reléguées à présent dans l'ombre de l'oubli, voire du déni contemporain : de l'oppression et l'injustice, l'arbitraire, la geôle et la torture, la misère et la faim, il reste néanmoins toute une «mémoire» blessée, surgie quelque part d'un pays ravagé, mais insoumis en dépit de la présomption sans limite d'un colonisateur qui se persuadait d'être «triomphant». Si Leila Hamoutène prend parti, son récit, tout de mansuétude et d'indulgence pour cette humanité souffrante, et de solidarité avec elle, n'en apparait pas moins comme une sorte d'hymne ébloui à la farouche et impressionnante résilience de la femme algérienne à travers les âges. Il semble même que l'ampleur et la puissance de cette résilience fantastique, par mystérieuse résonance, aient exigé de la romancière le chant le plus large et les images les plus fortes. Son inspiration s'est ainsi trouvée portée à une altitude où l'amour humain exclut soudain l'invective et la rancune, où il accepte l'héritage de la cruauté même. Le châle de Zeineb est ainsi né de cet accord entre la grandeur de l'objet du roman et l'éclat de son langage. Les confuses, contradictoires, indestructibles revendications humaines y sont exprimées en un style d'une brutale et fastueuse splendeur. C'est assez, nous semble-t-il, pour que plusieurs lecteurs parmi nous reconnaissent en cet hymne à la capacité de résilience légendaire de la femme algérienne un des sommets de l'&oeliguvre de Leila Hamoutène. Car dans les limites des objectifs que l'auteure s'est fixés, celle-ci a, pour tout dire, écrit un roman solide, évocateur, à la fois ouvert sur le passé, le présent, et l'avenir de la femme, pour ne pas dire de toute la société dans notre pays. C'est pour ces qualités, entre autres, que le Prix de l'escale littéraire d'Alger 2015, lui a été attribué.
Le châle de Zeineb, roman de Leila Hamoutène, Casbah-Editions, Alger 2014, 144 pages
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Bio-Express : Professeur de langue, Leila Hamoutène vit à Alger. Elle a déjà publié deux recueils de nouvelles, Abîmes et le Sablier, ainsi qu'un roman, Sang et jasmin et un recueil de poèmes, L'enfant algérien. Parallèlement, elle est animatrice d'écriture en direction de la jeunesse. 
Posté par : litteraturealgerie
Ecrit par : Rédaction