
La série F/14 des Archives nationales constitue l’un des ensembles documentaires les plus riches pour l’étude de l’histoire maritime de l’Algérie durant la période coloniale. Parce que l’Algérie était juridiquement intégrée au territoire français sous forme de départements, la gestion de ses ports, de sa signalisation maritime et de ses phares relevait directement du Service central des Phares et Balises, basé à Paris. Cette centralisation explique la richesse exceptionnelle des fonds conservés aujourd’hui.
Parmi ces archives, les cartons F/14/18367 à 18386 forment un corpus cohérent, souvent désigné comme le Dépôt des phares, couvrant la période 1835-1914, soit l’âge d’or de la construction et de la modernisation du balisage maritime en Algérie.
Contrairement à ce que pourrait suggérer l’intitulé d’« atlas », ces cartons ne se limitent pas à des cartes générales. Ils regroupent une documentation technique dense, composée principalement de :
Plans d’architecture originaux : élévations, coupes, plans de fondation et d’implantation des phares sur des sites souvent escarpés ou isolés. Ces documents concernent des édifices majeurs comme Cap Caxine à Alger, Cap Carbon à Béjaïa — l’un des phares les plus élevés du monde —, le phare de l’Amirauté, le Fort de l’Agha, ou encore le phare de l’îlot d’Arzew.
Cartes côtières et plans de ports intégrant la position exacte des feux, balises et amers, essentiels à la navigation commerciale et militaire.
Photographies anciennes, prises à la fin du XIXᵉ siècle, destinées à documenter l’état des ouvrages, les chantiers ou les dispositifs lumineux. Certaines de ces images avaient aussi une vocation démonstrative lors des Expositions universelles, où la France mettait en avant son savoir-faire technique.
Une part importante du fonds est consacrée à la technologie des feux. On y trouve des schémas détaillés décrivant :
les types de feux (fixes, occultants, à éclats),
les caractéristiques de portée et de visibilité,
l’installation des lentilles de Fresnel, produites par de grands fabricants français comme Barbier, Bénard et Turenne.
Ces documents témoignent de la volonté d’inscrire la côte algérienne dans les standards internationaux de la navigation moderne, à une époque où le trafic maritime en Méditerranée connaît une croissance rapide.
Les archives ne se limitent pas aux aspects techniques. Elles contiennent également de nombreux rapports de mission rédigés par des ingénieurs et inspecteurs. Ces textes évoquent :
les difficultés d’accès aux sites (falaises, caps rocheux, îlots),
les contraintes climatiques,
les problèmes logistiques liés à l’acheminement des matériaux et du personnel.
Ces rapports offrent une lecture précieuse de la réalité du terrain algérien, souvent absente des récits purement administratifs.
Les documents couvrent l’ensemble des grands secteurs côtiers :
Oranie : Cap Falcon, Habibas, îlot d’Arzew.
Algérois : Phare de l’Amirauté, Cap Caxine, Cap Bengut (Dellys).
Constantinois : Cap de Fer, Cap Garde (Annaba), Cap Carbon (Béjaïa), jusqu’au phare de l’île de La Galite, stratégique pour la navigation en Méditerranée occidentale.
Cette répartition montre que le réseau de phares algérien a été pensé comme un système continu, et non comme une succession d’ouvrages isolés.
Si les cartons 18367 à 18386 sont centrés sur l’iconographie et la représentation technique, l’histoire administrative et financière des phares d’Algérie se trouve dans une autre sous-série essentielle : F/14/11154 à 11157. Ces dossiers contiennent :
les décisions de construction,
les marchés publics,
les correspondances entre Paris et les services locaux,
les budgets et délais des chantiers.
La confrontation de ces deux ensembles permet une reconstitution complète, à la fois matérielle, technique et administrative, de l’histoire des phares algériens.
Une partie de ces documents a été numérisée et est consultable via la Salle d’Inventaire Virtuelle des Archives nationales, notamment les cartes et certains plans. Toutefois, l’ensemble reste largement sous-exploité dans l’historiographie algérienne, alors même qu’il constitue une source majeure pour l’étude du patrimoine maritime, de l’ingénierie coloniale et de la transformation du littoral.
À travers la série F/14, les phares d’Algérie apparaissent non seulement comme des instruments de navigation, mais aussi comme des marqueurs de pouvoir, de modernité technique et de contrôle du territoire maritime. Ces archives, d’une richesse exceptionnelle, offrent une base solide pour des recherches historiques, patrimoniales ou iconographiques, et mériteraient une mise en valeur plus large, notamment à l’échelle algérienne.
Posté par : patrimoinealgerie
Ecrit par : Rédaction