
La carte historique étudiée constitue un document cartographique majeur pour la compréhension de la signalisation maritime le long des côtes algériennes à l’époque coloniale française, vraisemblablement entre la fin du XIXᵉ siècle et le premier quart du XXᵉ siècle. Elle illustre de manière précise et technique l’organisation des phares, feux et radiophares destinés à sécuriser la navigation en Méditerranée occidentale.
Bien plus qu’un simple outil nautique, cette carte révèle une stratégie globale d’aménagement maritime, étroitement liée aux enjeux économiques, militaires et politiques de l’Algérie coloniale.
Il s’agit d’une carte thématique spécialisée, consacrée exclusivement à la sécurité de la navigation maritime. Elle couvre l’intégralité de la façade méditerranéenne algérienne, de la frontière marocaine à l’ouest jusqu’à la frontière tunisienne à l’est, en détaillant avec précision les dispositifs lumineux installés le long du littoral.
Cette carte était destinée aux :
navigateurs civils et militaires,
capitaines de commerce,
services portuaires et hydrographiques.
La légende est conforme aux normes du Service des Phares et Balises, rattaché à l’administration des Ponts et Chaussées.
Les arcs et cercles concentriques représentent la portée réelle des feux, dessinée à l’échelle.
Cette précision permettait au marin de savoir à quel moment exact un phare devenait visible depuis le large.
Feu blanc (B.) : feu principal de repérage.
Feu rouge (R.) : signalisation de danger (récifs, hauts-fonds, caps rocheux).
Feu vert (V.) : généralement utilisé pour délimiter des passes ou entrées de port.
Les secteurs colorés indiquent des zones spécifiques de vigilance, notamment à l’approche de ports ou de côtes dangereuses.
Les indications comme :
1 Écl. 5s. (un éclat toutes les cinq secondes)
Feu fixe ou feu occultant
permettent l’identification nocturne de chaque phare, chaque signature lumineuse étant unique.
La présence de symboles en forme de flèche zigzagante signale des radiophares, technologie apparue au début du XXᵉ siècle, utilisée pour guider les navires par ondes radio en cas de brume ou de visibilité nulle.
Dans cette zone, la carte met en évidence un littoral particulièrement dangereux, exposé aux vents et aux récifs.
Phare de l’Île Rachgoun (Béni Saf)
Installé sur un îlot rocheux, il signale un secteur redouté des navigateurs. Son isolement témoigne de la difficulté de sa construction et de son importance stratégique.
Phare des Îles Habibas
Construit en 1879, il constitue l’un des phares majeurs de l’ouest algérien. Sa portée étendue permettait d’annoncer de loin l’approche du port d’Oran, alors l’un des plus grands ports commerciaux d’Algérie.
Secteurs rouges vers Mostaganem
Ils correspondent à des hauts-fonds et rochers responsables de nombreux naufrages au XIXᵉ siècle.
Cap Caxine
Mis en service en 1868, il est l’un des piliers de la signalisation maritime algéroise.
La carte indique non seulement le phare optique, mais également un radiophare, signe d’une modernisation précoce du site.
Phare de l’Amirauté (port d’Alger)
Intégré directement dans le dispositif portuaire, il joue un rôle essentiel dans l’atterrissage nocturne des navires.
Alger, capitale administrative et militaire, bénéficie d’un dispositif dense et redondant, reflétant son importance stratégique.
Cap Carbon (Béjaïa)
C’est l’un des phares les plus spectaculaires du monde par son altitude de foyer, perchée à plus de 220 mètres au-dessus de la mer.
La carte montre une portée immense, couvrant une large portion de la Méditerranée.
Région de Djidjelli (Jijel)
Plusieurs secteurs rouges indiquent un littoral extrêmement accidenté, justifiant la multiplication des feux secondaires.
Cap de Fer et Cap de Garde (Annaba)
Ces deux phares ferment l’extrémité orientale du dispositif algérien.
Le Cap de Garde est essentiel pour l’accès au port de Bône, grand centre d’exportation minière à l’époque coloniale.
Après 1830, l’Algérie devient un espace stratégique pour la France :
exportation massive de blé, vin, minerais,
circulation de troupes et de matériel militaire,
intégration aux routes maritimes méditerranéennes.
La mise en place d’une ceinture continue de phares répond à la nécessité de sécuriser ces flux.
Le réseau algérien est conçu sur le modèle français, sous l’impulsion d’ingénieurs du Service des Phares, dans la continuité des travaux de Léonce Reynaud.
Les phares sont souvent :
construits avec des matériaux locaux,
équipés d’optiques de Fresnel fabriquées à Paris (maisons Barbier, Bénard et Turenne).
La présence de radiophares permet de dater la carte après 1910–1920. Ces installations marquent une transition vers une navigation moderne, combinant lumière et radio.
Avant la généralisation de ce réseau lumineux, la côte algérienne était réputée pour ses naufrages fréquents, notamment à l’ère des navires à vapeur.
Aujourd’hui :
la majorité de ces phares sont toujours en service,
ils sont gérés par l’Office National de Signalisation Maritime (ONSM),
plusieurs sont classés comme patrimoine historique et architectural.
Malgré l’essor du GPS, ils demeurent des repères de secours essentiels.
Cette carte historique n’est pas un simple document technique : elle est le reflet d’une conquête maritime par la lumière, d’une organisation rigoureuse du littoral algérien et d’un moment clé de l’histoire maritime méditerranéenne.
Elle témoigne à la fois :
du génie technique de son époque,
de l’importance stratégique de l’Algérie,
et de l’héritage patrimonial que constituent encore aujourd’hui les phares algériens.
Posté par : patrimoinealgerie
Ecrit par : Rédaction