
Varsovie (Pologne). De notre envoyé spécial
Mais comment s’est opérée cette mutation d’un régime communiste pur et dur à celui libéral et démocratique ' Pour les spécialistes qui insistent sur le fait que cela a eu lieu dans la douleur avec d’énormes sacrifices, la genèse du changement remonte à très loin, bien avant la débâcle économique et l’hyper inflation de 1989. Déjà, au plus fort du communisme, les luttes ouvrières faisaient rage, et l’élite ne croisait pas les bras.
Selon Aleksander Smolar, président de la Fondation Stefan Batory (dont le but est de promouvoir la démocratie, les libertés civiles et la lutte anticorruption), l’opposition avait commencé en 1956, l’Eglise catholique (surtout après l’élection sur le trône de Saint-Pierre de l’archevêque de Cracovie, Karol Wojty'a ou Jean-Paul II) et de célèbres économistes avaient joué un rôle déterminant. Il faut savoir, toujours selon lui, que Solidarité n’était pas un vrai syndicat, mais un mouvement d’opposition. Puis, viendront de profonds changements de l’économie, ce qu’on appelle une «thérapie de choc», qui ont donné aux débuts des années 1990 de bons résultats, un niveau de croissance de 4% qui, depuis, bon an mal an, arrive à se maintenir, si bien qu’aujourd’hui, alors qu’en Europe les temps sont durs, la Pologne, loin des turbulences de la zone euro, est à l’aise, - relativement parlant, bien entendu -, puisque le salaire mensuel moyen tourne autour de 800 euros. Ainsi, après s’être occupée d’elle-même durant plus de vingt ans, la Pologne regarde maintenant vers l’extérieur. Elle s’étire, sort ses griffes, étale son savoir-faire et aspire à faire des affaires avec d’autres pays. Preuve en est, l’invitation du ministère des Affaires étrangères adressée aux journalistes algériens, une délégation dont nous avons fait partie. L’Algérie, qui intéresse beaucoup d’investisseurs, reste une grande inconnue, hormis, bien sûr, ce que savaient d’elle les anciens.
Une expérience économique à méditer
Pour Mme Malgorzota Bonikowska, politologue et patronne de ThinkTank magazine, la Pologne peut apporter beaucoup dans divers domaines. «En Pologne, il y a beaucoup d’affaires, une industrie à découvrir, beaucoup d’usines, dans le domaine de l’agriculture et l’agro-alimentaire, celui des travaux publics, la coopération universitaire…», dit-elle. La désertification fait l’objet de recherches très poussées, - un créneau devant intéresser au plus haut point l’Algérie -, selon elle, d’autant que la Pologne, avec son petit désert, en connaît quelque chose. Le modèle polonais est-il exportable ' Oui, dira-t-elle, il l’est, mais il faut l’adapter à la situation du pays. Pour elle, en Algérie, il faut agir sur l’administration, la décentraliser au maximum et gérer de manière pratique, autrement dit pragmatique. Il va de soi que la coopération, ou le partenariat, doit s’inscrire dans un cadre gagnant-gagnant. «Ce qui a facilité l’essor chez nous, c’est la privatisation tous azimuts, et puis l’aide de l’Occident, enfin l’Union européenne», ajoutera-t-elle. Mais comment la Pologne peut-elle avoir une part de marché dans des pays considérés comme autant de chasses gardées par les anciens colonisateurs avec, - cela saute aux yeux -, leur volonté de ne pas lâcher prise ' «Nous avons notre mot à dire, par le biais des députés, dans les institutions européennes, la commission et le Parlement, d’autant plus que nous pesons lourd avec nos 38 millions d’habitants, puis il y a aussi notre indépendance politique», réplique-t-elle. Oui, mais certains parlent d’un sentiment de désenchantement de plusieurs pays d’Europe centrale sur l’Union européenne, un sentiment de dépossession politique. Y compris la Pologne. Ah, ultralibéralisme quand tu nous tiens !
Des turbulences avec ou sans l’Europe…
Tout cela pour dire que tout n’est pas rose en Pologne. On en est conscients, sachant que si le succès est facile, sa gestion, loin s’en faut, ne l’est nullement. Il y a des problèmes : un taux de croissance de la population de 1,3%, l’immigration (problème jusque-là inconnu), un niveau de créativité assez modeste, une créativité imitative… Pour Marek Ostrowski, journaliste et éditeur de l’hebdomadaire Polityka (150 000 exemplaires), autant l’Eglise catholique conservatrice a joué un rôle important, voire déterminant, dans le changement de régime ou de système, autant, avec son emprise sur le monde rural, qui est considérable, elle arbore un profil hésitant, conformiste, voire rétrograde, constituant un freinage, ne pouvant s’adapter à cette ouverture libérale. «L’opposition (le parti PIS ou Droit et Justice) est jugée faible ; elle critique pour critiquer, elle fait dans le populisme, par exemple, elle croit dur comme fer que l’accident de l’avion transportant le président Lech Kaczynski du 10 avril 2010, pour les commémorations du massacre de Katyn en Russie, n’est pas une catastrophe comme une autre. A tel point que, selon des sondages, seulement 30% des Polonais la considèrent comme telle, alors que le reste, suspicieux, semble convaincu que c’est une machination russe.»
En tout cas, on ne cache pas la chose : la peur de la Russie est là, comme auparavant celle de l’Union soviétique. L’on nous apprend, par ailleurs, que la Pologne fait tout pour la stabilité de la région : de fait, il est question d’établir une union de quelques pays de l’Europe centrale, non pas pour en faire une union dans une union (européenne), mais un genre de partenariat… Donc, fini le communisme, elle se retrouve comme un poisson dans l’eau dans cette Europe, dont elle s réclame de toutes ses forces. C’est ce que nous entendons dire sur un ton convaincu et convaincant aussi bien des responsables que des petites gens. Il est vrai que le peuple polonais a souffert durant des siècles. A lire son histoire, on reste étonné et contrit tout ensemble, du fait que presque chaque génération a eu son lot de malheurs. Les pays voisins en avaient été toujours la cause.
Si la Pologne a repris sa place naturelle, dirait-on, elle est toujours vulnérable, c’est ce qu’essaient de faire savoir Européens de l’Ouest et Américains. Ces derniers, malgré la Perestroïka, la Glasnost, la chute du Mur de Berlin, et malgré l’adhésion de la Pologne à toutes les structures et institutions mondiales et autres européennes, pratiquent un genre de paternalisme et un protectionnisme révélateurs : la Pologne est vulnérable, il faut la protéger avec le système antimissile européen. On aura compris que tout cela n’est qu’une question géopolitique ou géostratégique par rapport à la Russie. D’où les mille et une spéculations sur l’installation de missiles balistiques, chose déjà approuvée par la Pologne. Un jeu malsain qui ne serait pas sans conséquence pour elle, du moment qu’elle est prise en sandwich et qu’on ne peut choisir ses voisins. Bien sûr, le traumatisme du «rideau de fer» n’est pas près de se dissiper, mais est-il raisonnable de tourner le dos à son ou ses voisins, fussent-ils les plus coriaces ennemis d’hier ' Finalement, la démocratie répandue dans la région n’abolit pas pour autant l’antagonisme des deux blocs, Est et Ouest, qui, on peut le dire, existe toujours.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Abdelwahab Boumaza
Source : www.elwatan.com