Le 10 avril 2025, un événement singulier marque l’actualité culturelle et politique française : le film "Fanon", réalisé par Jean-Claude Barny, sera projeté au sein de l’Assemblée nationale. Cette initiative, aussi symbolique que nécessaire, intervient alors que le biopic consacré à Frantz Fanon, psychiatre martiniquais et figure majeure de l’anticolonialisme, fait l’objet d’un boycott par certains réseaux de cinémas en France. Derrière ce contraste – un accueil institutionnel d’un côté, un rejet commercial de l’autre – se dessine une tension socio-culturelle profonde, révélatrice des défis contemporains face à la mémoire coloniale et à l’universalisme.
Un film au cœur des débats
Sorti le 2 avril 2025, "Fanon" retrace les années algériennes (1953-1956) de ce penseur visionnaire, période durant laquelle il développe ses idées révolutionnaires sur la violence coloniale et la nécessité de l’émancipation. Porté par une mise en scène soignée et l’interprétation incandescente d’Alexandre Bouyer, le film ne se contente pas d’être un biopic classique : il est un miroir tendu à une société française encore mal à l’aise avec son passé colonial. Pourtant, malgré son ambition pédagogique et artistique, le long-métrage n’a été diffusé que sur 70 écrans en première semaine, un chiffre bien en deçà des attentes pour une œuvre de cette envergure. Des réseaux comme MK2 auraient, selon certains témoignages relayés sur les réseaux sociaux, refusé de le programmer, alimentant les soupçons de boycott.
Ce faible accès aux salles n’est pas anodin. Il reflète une réticence persistante à confronter les récits décoloniaux dans l’espace public français. Frantz Fanon, auteur de Peau noire, masques blancs et Les Damnés de la terre, incarne une pensée qui dérange : celle d’un universalisme radical, qui ne se contente pas de prôner l’égalité abstraite, mais exige de démanteler les structures de domination héritées de la colonisation. À une époque où les discours identitaires se crispent, où le repli sur soi et le rejet de l’Autre gagnent du terrain – en France comme ailleurs –, ce film devient un enjeu autant culturel que politique.
L’Assemblée nationale : un geste symbolique
Projeter "Fanon" à l’Assemblée nationale n’est pas une simple anecdote. C’est une réponse institutionnelle à une forme d’effacement culturel, une manière d’affirmer que cette figure mérite d’être reconnue au cœur même de la République. Fanon, né en Martinique sous le drapeau français, devenu Algérien par choix et par engagement, transcende les frontières nationales. Son anticolonialisme n’est pas un particularisme, mais un universalisme au sens plein : une défense de la dignité humaine contre toute forme d’oppression, qu’elle soit raciale, sociale ou économique.
Dans un contexte mondial marqué par des conflits où les dynamiques coloniales résonnent encore – pensons à la question palestinienne ou aux tensions postcoloniales en Afrique –, la pensée de Fanon reste d’une actualité brûlante. La décision de l’Assemblée nationale peut ainsi être lue comme une tentative de réhabiliter une mémoire refoulée, mais aussi comme un signal envoyé à une société tentée par l’amnésie. Pourtant, cette louable initiative soulève une question : pourquoi faut-il un geste politique pour pallier ce que le marché culturel refuse d’assumer ?
Une crispation culturelle révélatrice
Le boycott présumé de "Fanon" par certains cinémas illustre une fracture plus large. En France, le cinéma a longtemps été un vecteur de récits consensuels, où les héros coloniaux ou les gloires nationales occupent une place confortable. Les œuvres qui interrogent ce passé, comme Fanon, dérangent parce qu’elles obligent à regarder en face les ombres de l’histoire. Ce n’est pas un hasard si des films sur l’esclavage, la guerre d’Algérie ou les figures afro-descendantes peinent à trouver financements et écrans. Ils bousculent une narration dominante qui préfère célébrer plutôt que questionner.
Cette réticence s’inscrit dans un climat de crispation culturelle. À droite, on accuse souvent ces récits de "repentance" ou de "wokisme", tandis qu’une partie de la gauche y voit une opportunité de réécrire l’histoire sans toujours en mesurer la complexité. Fanon, lui, échappe à ces caricatures. Sa pensée, nourrie de psychiatrie et de marxisme, analyse l’aliénation du colonisé comme celle du colonisateur, offrant une grille de lecture universelle qui transcende les clivages idéologiques. Mais cette universalité exige un effort : celui d’écouter une voix venue des marges, celle d’un homme noir des Antilles devenu porte-parole des damnés de la terre.
Le rôle du public et des réseaux
Face à ce boycott, une dynamique populaire s’est enclenchée. Sur X, TikTok et Instagram, les appels à voir le film se multiplient, portés par une jeunesse avide de récits alternatifs. Cette mobilisation montre que la culture ne se limite plus aux circuits traditionnels : elle se fraye un chemin là où les institutions ou le marché échouent. Le succès de Fanon pourrait ainsi dépendre moins des salles obscures que de cette appropriation collective, qui fait écho à l’esprit même de son sujet – un homme qui, de son vivant, fut ignoré par les élites françaises avant d’être célébré mondialement.
Conclusion : un acte de résistance culturelle
La projection de "Fanon" à l’Assemblée nationale, en ce 10 avril 2025, est plus qu’un événement cinématographique. C’est un acte de résistance face à une culture qui se replie, un rappel que l’universalisme de Fanon – celui qui unit plutôt qu’il divise – a sa place dans le débat public. Reste à savoir si cette initiative saura briser le silence des écrans et ouvrir la voie à une reconnaissance plus large. Dans une France où les mémoires s’entrechoquent, ce film, par sa seule existence, pose une question essentielle : qui a le droit de raconter l’histoire, et qui a le courage de l’écouter ?
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Posté par : litteraturealgerie