Algérie

De Aïn El-Beïda (Oum El-Bouaghi) à Oran: Cheikh Saïd Zemouchi, nationaliste et «agitateur»



Nous sommes au mois de mai 1946, un événement sans pareil agite les coeurs et les esprits de tous les habitants du populeux quartier d'El-Hamri. Il s'agit, ni plus, ni moins que de la naissance du club de football du Mouloudia d'Oran, naissance qui coïncide avec la fête du Mouloud. A la place Soualmia (Ex-place Thiers), Cheikh Saïd Zemouchi, homme pieux et généreux qui vient officier ses «dourousse» dans la petite médersa, associé à la fête, n'hésitera pas à adjoindre sa «baraka» au club de football naissant qui ne tardera pas à porter haut le flambeau du combat libérateur, à travers le sacrifice de nombreux parmi les joueurs que garde la mémoire locale de cet homme, sinon le souvenir d'un homme au parcours exemplaire et qui n'a vécu que pour les autres. Cheikh Saïd Zemouchi est né le 04 mars 1904 à Aïn El-Beïda (Oum El-Bouaghi). Ayant appris le Coran à 12 ans, le jeune Saïd, encore adolescent, ira jusqu'à Tunis pour accomplir ses études à Zeitouna, en décrochant, en finale, avec brio la plus haute distinction académique. Retour au pays, à Constantine exactement où il assistera avec ferveur à la naissance de l'association des Oulémas algériens, sous la férue de Cheikh Abdelhamid Ibn-Badis. 1932, Saïd Zemouchi, à l'instar de beaucoup d'autres, est envoyé pour sa part à Mascara pour entamer le travail des islahistes qui consistait à épurer la religion de tout ce qui est malsain et étranger au message authentique. Les difficultés sont énormes pour s'imposer dans un environnement des plus chahutés par l'obscurantisme, le charlatanisme et la fausse pratique religieuse. Heureusement que des familles notables de Mascara l'adoptèrent rapidement en lui prodiguant toute l'aide morale et matérielle pour accomplir la mission, pas du tout aisée ,face aussi aux multiples écueils de l'administration coloniale qui suivait, au plus près, cet indésirable agitateur. Entre-temps, soit en 1934, Abdelmoumen Tahar, l'un des premiers dentistes algériens et notable de Mascara, lui donnera en mariage sa fille Kheïra. Excédée par ses activités subversives, les autorités coloniales lui interdirent d'enseigner aux jeunes de moins de 16 ans avant carrément de le proscrire de la ville de Mascara où son aura de tribun et de rhéteur hors pair, a dépassé les propres frontières de la ville. Il ira à Constantine pour prodiguer son savoir dans la mosquée verte et de là il sera, encore une fois, forcé de partir jusqu'à Tébessa. Il ne sera pas autorisé d'assister à l'enterrement du Cheikh Abdelhamid Ibn-Badis. 1943, Cheikh Saïd Zemouchi part presque en clandestinité pour El-Harrach chez un Mascaréen du nom de Abdelkrim qui tombera en martyr plus tard. Et de là, il regagnera Oran en dépit d'un sauf-conduit valable pour 15 jours seulement. A sa descente du train, il trouvera un accueil des plus chaleureux formés par Tsouria Belaïd Hadj Tayeb, Hadj Cheikh Ahmed, Souiah Houari, Ghaouti Bendellal, Djillali Brixi, Belabès, Reguieg Habib, Nafi, Nemiche, Hadj Ahmed Haffrat, soit tous les membres premiers fondateurs de la medersa et qui viennent d'être, pour beaucoup d'entre eux, élargis après 3 années de captivité dans la prison de Jniène Bourezgue. Les 15 jours autorisés une fois expirés, il est convoqué par le préfet Lambert qu'il ira le voir en compagnie de l'infatigable Ghaouti Bendellal, non sans être suivi de près par des centaines de citoyens qui se parqueront aux alentours de la préfecture car aucun ne voulait se détacher de cet homme qui a su en si peu de temps conquérir le coeur de tous. Voyant cela de son balcon, le préfet Lambert face à la menace qui se dégageait de la foule excédée, cédera et le Cheikh fut autorisé à rester à Oran. Il habitera avec sa petite famille à la rue Emile Delors, le premier siège de l'association. Ses actions furent ensuite nombreuses et héroïques. 1945, massacre à grande échelle à l'est algérien. Kheïra Bent Bendaoud, une dame au grand coeur, organisera avec le cheikh le rapatriement de nombreux enfants orphelins que de nombreuses familles oranaises adopteront. 1950, la grande liesse populaire à l'occasion de l'inauguration du nouveau siège de la médersa qui s'y trouve encore actuellement. Saïd Zemouchi, Larbi Tebessi, Tewfik El-Madani, Cheikh Abbes, Bachir El-Ibrahimi et bien d'autres, au-devant de la procession défieront les autorités coloniales qui n'oseront pas s'interposer face à cette forte marée humaine. Quand la Révolution éclate, le Cheikh est à Khenchla. Juin 1955, retour à Oran et à la fin de cette année-là, pour ses activités militantes, il est arrêté en compagnie de Saïd Belbouri et Tahar Dalaâ. Il passera 6 mois en prison et subira les pires tortures qui le marqueront durement par la suite. Il est défendu par maître Thuvenny, avocat et un juste parmi les justes, qui sera plus tard assassiné par la «main-rouge» à Rabat. Poursuivi par la «main-rouge», l'ordre est donné au cheikh de quitter Oran pour le Maroc. Il restera 15 jours caché à Mers El-Kébir avant de partir grâce au réseau jusqu'au Maroc, non sans difficulté, du maquis. Sa famille est évacuée en catimini, quant à elle, à partir de la rue des Milles et une Nuits de Médioni à la villa «Aziz et Aziz» à Maraval. Sa fille, Fatiha, moudjahida, dira que dans cette villa se cachait aussi Hadj Ben Alla et bien d'autres militants recherchés par la soldatesque coloniale. Trois mois plus tard, sa famille, avec des faux papiers, le rejoindra au Maroc et le trouvera malade et diminué. En dépit de cela, il s'adonnera toujours avec plus de ferveur à ses activités. Il mourra au mois de septembre de l'année 1960. Sa dépouille fut rapatriée, le 04 juillet 1964. Le commandant Ben Ahmed, alias Si Moussa, organisera la veillée mortuaire à Medrassat El Fallah. Le lendemain, le tout Oran l'accompagnera jusqu'au cimetière de Aïn El-Beïda qui porte le nom de la ville qui l'a vu naître 56 années, auparavant. Ce récit est puisé dans quelques documents et surtout à partir du témoignage de son épouse encore vivante et lucide et de sa fille Fatiha Zemouchi, une maquisarde qui n'a plus revu son père vivant depuis 1956, date de son arrestation non loin de Mostaganem, aux côtés de deux autres maquisardes Ammaria Ourdighi et Kebdani Fatima originaires de Béni-Saf et encore vivantes. Les cinq enfants du Cheikh, afin de perpétuer le souvenir du défunt, souhaitent que son nom porte au moins le nom d'un grand édifice tels qu'une mosquée, une place ou un boulevard. C'est la moindre des reconnaissances d'un homme qui a marqué tant de son empreinte, l'histoire du mouvement nationaliste.
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