Alger - Revue de Presse

Vaut mieux en rire



On ne sait plus où se situe le pouvoir en Algérie, comment il fonctionne, d'où il tire sa force et vers où il mène le pays. Il demeure tout aussi difficile d'identifier le contre-pouvoir, ne serait-ce qu'aux fins de vérifier si certaines théories peuvent encore constituer des catégories d'analyse. Plusieurs analystes pensent que le pouvoir se situe à El-Mouradia et donc que le président, à travers les modes de nomination aux postes supérieurs et de plus en plus inférieurs de l'Etat, détiendrait tous les leviers de commande, mettant à exécution sa promesse d'être un «quatre quarts de président». Placer les hommes et les femmes dignes de la confiance du pouvoir aux postes de décision est un exercice pratiqué dans tous les pays y compris les pays développés, à quelques variantes près. Cela n'exclut en aucune façon la compétence, l'expérience, le savoir-vivre ou le savoir-faire, dans la gestion des affaires publiques, ce qui justifie largement le choix. Qualités humaines et confiance peuvent faire le succès de programmes ambitieux d'un président. Chirac avait confié la communication à sa fille, le président polonais confie le premier ministère à son frère jumeau, les Bush se sont succédé à la présidence des USA. Le noeud gordien chez nous consiste à savoir comment le président recrute les nominés là où feu Boudiaf disait n'avoir pas trouvé soixante personnes valables. L'Algérie aurait alors changé en si peu de temps ou bien Boudiaf se trompait, du fait de sa longue retraite forcée. Il fut un temps où l'on se rappelait des noms de ministres, de colonels et même de commandants, compte tenu de leur nombre restreint, de leur position dans la hiérarchie de la décision et de leur durée au poste, sans les connaître personnellement. On connaît aujourd'hui plus les noms de ministres pour leur immuabilité et leur incompétence que de noms de généraux en exercice ou retirés du circuit par anticipation. En dehors du réseau familial, tribal ou amical, du réseau des fidélités, mettant en seconde position les compétences, comment sont donc nommés les cadres supérieurs de l'Etat ? Essayer d'y répondre relèverait du délire le plus envoûtant, dont seuls les cafés maures peuvent en constituer un espace privilégié. Mais le plus étonnant vient du fait que même les recrues se démarquent à la moindre averse qui s'abat sur le pouvoir et se positionnent aux premiers rangs de la critique, d'où plusieurs questions sur cette fameuse fidélité. Quoi de plus normal lorsque le recrutement politique ne se fait pas dans les «écuries politiques» que devraient être les partis mais plutôt dans la chaîne des soumissionnaires et candidats à une chefferie quelconque, dans l'échelle étatique par cousinage ou autres accointances ! Quoi de plus normal lorsque le recrutement dans les autres secteurs obéit encore à ce que révèlent les «enquêtes d'habilitation» faites sur le mode policier. Mais c'est tout simplement que les partis politiques ne sont que des galeries amusantes qui trouvent encore quelques spectacles de mauvais goût à présenter, tant que le chapiteau pétrolier finance la vie politique et économique. D'autres analystes, au fait des élucubrations du sérail, pensent que le pouvoir n'est pas à El-Mouradia, mais entre les mains de ce qu'on a fini par appeler les «cabinets noirs», notion incluant une catégorie de personnes détenant les ficelles du marionnettiste, les moyens d'information, les réseaux, l'argent, les relations internationales et qui programment absolument toutes les transitions, toutes les actions y compris le «placement» au sommet de l'Etat. Une sorte de réservoir d'intelligence chargé de mener des réflexions stratégiques et de les mettre en oeuvre, pour contrecarrer les «nuisances» internes comme externes. Il en existe dans tous les pays dans une moindre mesure sauf que, dans les pays développés, les services liés à ce type de cabinet sont tenus de rendre compte devant les représentations nationales, expression de la souveraineté populaire et obéissent aux ordres de la hiérarchie politique. Ils agissent donc sur ordre au lieu de donner des ordres car puisant pour leur fonctionnement dans la cagnotte nationale. Chez nous, ces cabinets, s'ils existent réellement, sont inconnus de la représentation nationale boiteuse, sont supposés par la presse, et officiellement ignorés, un peu comme dans le feuilleton de «mission impossible», d'où le qualificatif sombre qui leur est attribué. Il serait d'ailleurs vital pour la survie d'un Etat de disposer de tels services qui constitueraient un ressort aux différents relâchements des institutions et qui, au lieu d'avoir un rôle répressif, seraient à l'avant-garde des grandes décisions nationales. Chez nous, il est difficile de croire en pareilles intelligences du fait de l'accumulation des erreurs dans la gestion de la chose publique. Le réservoir est donc vide. D'autres analystes qui pistent les mouvements financiers s'accordent à identifier le pouvoir sur le registre des détenteurs de capitaux et qui, profitant de la conjoncture, ont pu se garantir une retraite en or ainsi qu'à leurs progénitures. L'émergence d'une bourgeoisie nationale créatrice d'emplois et de richesses rend la vision plus fluide et permet aux idéologues de se positionner clairement. Dans les pays développés, la bourgeoisie a émergé grâce au processus historique de la formation du capital. Elle s'est forgée dans la valeur travail et a mené une révolution économique violente contre la féodalité. Chez nous, en dehors d'une poignée de bourgeois qui ont émergé lors de la colonisation, inscrite dans le prolongement du capitalisme et qui, le moment venu, s'est positionnée du côté du nationalisme, qui peut prétendre à cette appartenance de classe ? Laminés dès l'indépendance par les ridicules nationalisations de leurs biens qui servaient au moins à fournir au pays ses premiers cadres, les bourgeois à qui l'Etat devait faire «fondre la graisse» se sont retirés du circuit de la création de la valeur, en laissant le champ libre à un enrichissement par la grâce des alliances entre le pouvoir et ses satellites via des avantages administratifs pour services rendus. De nouveaux riches sont donc nés des entrailles de l'Etat. On peut certes se positionner contre ou pour la bourgeoisie du point de vue idéologique mais les dés sont pipés dès lors que son identification à travers ses comportements culturels, son amour de l'art ne se voit même pas dans la vaisselle. Parler ainsi de bourgeoisie nationale reviendrait à repérer les ingrédients qui la fondent et sa participation à l'effort national. Vainement. Le pouvoir quant à lui demeure ce magma d'individus fait d'El-Mouradia, de cabinet noir et de nouveaux riches sans classe. Reste le contre-pouvoir issu de la clandestinité puis du bon vouloir des gouvernants qui se débat pour finir dans les bras des hommes du moment. Enfin il reste le peuple dont on rit à découvrir ses molaires pour mieux lui montrer ce qui l'attend, mais qui sait en rire et à qui on fait croire en un pouvoir qui détient une vision à long terme. En attendant.
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