A l'heure du SMS, instantané, éphémère et de l'image en immédiat, la lecture a-t-elle encore de l'avenir ? Pour le savoir, un tour du côté des rares librairies s'impose comme celle située au bout de la rue Larbi Ben M'hidi qui ne désemplit guère avec une clientèle habituée, comme le fera savoir le gérant des lieux. Des livres récemment édités jonchent les étals. Ouvrages scientifiques, dictionnaires 2008, annales, essais aux titres accrocheurs et des romans avec des noms célèbres: Yasmina Khadra dans les deux langues, Malika Mokadem, Nina Bouraoui, Mouloud Feraoun, Mohamed Dib, Amine Maalouf, Jacque Attali, le dernier essai de Ali Yahia Abdenour, Paulo Coello, Wassini Laaredj, Amine Zaoui, Ahlam Mesteghanmi, livres de témoignages historiques sur des parcours individuels et bien d'autres titres édités en Algérie ou coédités avec des maisons d'édition étrangères. En novembre dernier, le Salon international du livre qui s'est tenu à Alger a suscité bien des envies et aiguisé des appétits. Les couvertures médiatiques ont en fait largement écho. Le lecteur oranais qui n'a pas pu s'y déplacer pour visiter les multiples stands à l'instar de tous les autres n'habitant pas la capitale, lui reste, toute de même, quelques rares libraires qui, face à la culture de la panse et de la babiole, continuent à dose homéopathique de perpétuer le métier. «Le livre est cher mais les gens viennent et achètent; ils veulent surtout acquérir ce qui est consacré ailleurs», précise le libraire. En effet, un jeune homme, aux allures de premier de la classe, avance et demande au gérant un titre où l'on n'a pu entendre que le mot «mystique». Un jeune préoccupé par une telle thématique est un fait exceptionnel. Une dame d'un certain âge parcourt furtivement les livres de cuisine avant de poser l'oeil et les mains sur un volumineux manuscrit portant titre «Origine arabe des mots français». Le prix est de 1.750 dinars, elle semble hésiter avant de le remettre à sa place en pensant sûrement au prix dissuasif. Quelques jeunes filles en hidjab achètent le Père Goriot de Balzac tout en discutant sur un exposé à préparer. Des manuscrits en poche allant de Zola à Victor Hugo et de Maupassant jusqu'à Chateaubriand ornent les étals de cette librairie au prix de 25 dinars l'unité. Le genre est surtout prisé par les étudiants en lettres françaises. Une autre librairie située au boulevard Front de Mer tout aussi garnie. Des piles de livres, des présentoirs et pratiquement les mêmes titres. La gérante fera la même remarque que le monsieur auparavant à propos du prix mais tient à préciser que les titres, succès de libraire à Alger et dans la foire du livre, n'ont pas encore atterri à Oran à cause des éditeurs qui ont cédé la tâche à des distributeurs particuliers qui, faute de rentabilité, préfèrent distribuer le livre scolaire ou de cuisine plutôt que les livres de littérature commandés au compte-gouttes, conclut notre interlocutrice. Pour la rentabilité, un éditeur de la place d'Oran fera savoir que rares sont les occasions où l'on peut faire du profit avec seulement le livre littéraire. Donc, en concomitance, un livre de cuisine ou scolaire rapporte mieux. Les éditeurs qui font dans la littérature le font presque par engagement, a dit plus d'un éditeur parmi les 80 éditeurs nationaux. Pour l'illustration, un livre tiré à moins de 5.000 exemplaires même en France, là où la maîtrise du coût est bien réelle, n'amortit même pas les frais d'édition. En Algérie le meilleur tirage, 20.000 exemplaires, et meilleure vente jamais égalée est «Lakhdar Belloumi, un footballeur algérien» de Hamid Grine sorti en 1986. Alors d'où vient cet engourdissement qui fait que le livre est devenu un luxe inutile ? Pour un universitaire, l'explication réside dans l'Internet et tout l'audiovisuel qui a relégué le livre dans une posture passéiste et ringarde. Lire un livre c'est fournir des efforts en imaginant le monde possible. Celui qui a commencé avec les bandes dessinées et les romans-photos trouvera toujours du plaisir à parcourir un manuscrit; c'est aussi une question d'environnement et de milieu éducatif. En effet, tout près de la cathédrale d'Oran, un vendeur de vieux livres tiendra le même langage. Pour lui, le livre, malgré tous les aléas, a encore de la place en Algérie. Preuve en est: tous ces badauds qui viennent chaque jour en acquérir. On feuillette un volumineux livre, jauni par le temps, date d'édition 1936, «Voyage au bout de la nuit» Louis-Ferdinand Céline et en première page à la main «de Hamid à Abdelkader, en souvenir de la seconde Lycée Ibnou Badis année scolaire 1968-1969». Qu'il est loin le temps lorsque de jeunes adolescents s'échangeaient en guise d'amitié des livres. Rien de tout cela, même pas Robinson Crusoé et l'Ile au trésor. L'universitaire développe toute une théorie à propos de la littérature algérienne et son improbable décollage par le fait que la société algérienne est une société marquée par l'oralité, chose qui a amené les critiques universitaires à la confiner dans cette case. Et puis, dira-t-il, l'intrigue est l'essence même du roman. Intrigue qui a pour espace la ville au sens propre du mot et ses dédales. En Algérie la temporalité est absente, ainsi que l'espace, à part celui de l'enfance, de la mère ou du souvenir. Le roman est un mot d'origine occidentale. Paris du 19ème siècle où les repères sont encore de nos jours intacts aident le lecteur à mieux se situer d'emblée dans la fiction. Nos romans sont atemporels du genre «Il était une fois...». Aussi, les mêmes romanciers ne nomment jamais un lieu mais font dans le flou ou dans la psychanalyse par pure mesure mimétique de leurs semblables d'ailleurs. Et pourtant, avance ce même enseignant, notre histoire regorge de faits d'intrigues de palais, de crimes et de trahison comme fut la période ottomane. Sur vingt-quatre deys qui ont commandé l'Ouest, 18 se sont fait assassiner. C'est ce genre de soubassement qui doit, par exemple, charpenter une trame ou une fiction. Là où histoire et fiction se mêlent. Il y a aussi la chaîne commerciale qui fait défaut, celle qui doit vulgariser la lecture en amont et en aval. La critique littéraire est restée la même, confinée dans un espace réduit fait des fois de pédantisme, essayant toujours de dépasser l'?uvre en elle-même. La critique doit donner envie de lire, tout simplement.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : T Lakhal
Source : www.lequotidien-oran.com