Derniers arrivés sur le marché, derniers servis par l'offre d'emploi, quand celle-ci est évidemment disponible ! Les jeunes diplômés, au terme d'un cursus de formation harassant, doivent faire en sus avec l'inadéquation entre leur formation et les besoins du marché ainsi que les crises cycliques, sanitaires et économiques.Les formules concoctées par les gouvernements successifs en matière de création d'entreprises pour les jeunes, les dispositifs d'incitation des employeurs moyennant des aides frontales ainsi que les créations d'emplois d'attente n'arrivent pas à venir à bout d'un phénomène de plus en plus structurel du chômage des jeunes diplômés.
Les placements dans la Fonction publique, souvent privilégiés pour la stabilité qu'ils garantissent, sont infiniment insignifiants.
Dans cette course à l'embauche, les jeunes diplômés se secouent, enfin, et prennent leur destin en main. Comment ces universitaires frais émoulus s'emparent-ils de leur avenir ' Chacun y va de sa solution. Témoignages.
Zohir, entrepreneur : « La première étape est de dire que tu peux »
Lorsqu'il nous reçoit dans le minuscule espace qui lui sert de bureau, au fond du local qu'il loue dans un quartier perdu de constructions inachevées de la banlieue est d'Alger, Zohir M., le biologiste, est tout propre. Pourtant, ce jeune maigrichon vient d'enchaîner plus de douze heures de travail. Son boulot ' «Je suis une laveuse-éplucheuse-friteuse-conditionneuse : 4 en 1», comme il se définit un tantinet amusé. «J'ai lancé ma petite affaire en février, à moins d'un mois du confinement. Vous imaginez que ce fut la cata pour moi ! Aucunement ! Six mois d'arrêt ce n'était rien face aux quatre années de petits boulots que je venais de traverser. Une véritable tourmente. De fast-foods en restos, en supérettes, plongeur, serveur, aide-cuistot, caissier, livreur...vous ne voyez pas le bout du tunnel. En parallèle, j'enchaînais les envois de CV... en vain. Je voulais être dans un laboratoire parce que j'aimais ça. Un beau matin, vous vous réveillez et vous êtes foudroyés par un questionnement qui n'en finit pas de tourner en rond dans votre cerveau : où vais-je ' C'est le début de la réponse. J'ai fait mon bilan et je me suis dit qu'il y avait une opportunité à livrer les pommes de terre aux restaurateurs. J'ai emprunté 60 millions de centimes pour acheter une fourgonnette chinoise. Je l'ai fait pendant quelque temps puis un des restaurateurs me demanda de les laver et les éplucher... rien que ça ! C'était le déclic pour moi. Avec peu d'épargnes, j'ai sollicité mon entourage pour me payer une machine semi-automatique. Je voulais aller vite. C'est la raison pour laquelle, je n'ai pas sollicité l'Ansej malgré les avantages. J'étais pressé. J'avais le sentiment d'avoir perdu trop de temps et je n'étais pas prêt à parcourir l'interminable chemin de cet organisme. Aujourd'hui, ma journée commence le matin à l'aube au marché de gros où j'achète les patates en grande quantité. Au retour, c'est lavage, épluchage, découpage puis conditionnement. Je mets la main partout, c'est moi qui livre les clients ! C'est fatigant mais satisfaisant ! El-hamdoulillah, je ne me plains pas !» la biologie ' «Un jour, peut-être, quand j'aurai assez de moyens pour équiper mon propre laboratoire. Le plus important, c'est de se dire je peux et je suis capable, le reste n'est limité que par le c?ur qu'on met à l'ouvrage !»
Lamia, Community manager : «Il faut oser se challenger»
Cela fait plusieurs années que Lamia a terminé ses études à la Faculté de pharmacie d'Alger. Dix ans exactement ! Comme tous ses semblables, la pharmacie d'officine est un passage quasi obligé. «J'ai été très vite déçue. Je n'ai pas fait tout ce parcours pour finir vendeuse de médocs derrière un comptoir. À la limite gérante d'une officine !», dit-elle. «J'étais désappointée par le système qui nous empêche d'exercer le métier que nous avons choisi. Cinq ans d'insomnies, de stress et de nuits blanches à bachoter pour finir un numéro de dossier dans un ordre de wilaya à attendre un hypothétique appel qui ne viendra jamais. J'ai fini par abandonner.
Ma reconversion, je la dois à un concours de circonstance. Etant étudiante, je faisais l'hôtesse pour une agence de communication lors des salons et foires. J'étais restée en contact avec eux et au moment de l'émergence de la mode du digital, l'agence se reconvertit et me propose de l'intégrer en essai en tant que Community manager. Je pensais que c'était facile. Finalement, je découvris un métier complexe, ce qui m'amena à me recycler dans une école privée pour acquérir des notions diverses dans la rédaction des contenus, les logiciels graphiques, la gestion de projets... C'est sans regrets. Je me découvre une nouvelle passion. Pour l'instant, ce n'est pas encore arrivé, mais qui sait, peut-être que mon diplôme de pharmacie me permettra de... gérer la communication digitale d'un labo pharma ! C'est aussi cela oser se challenger.»
Chakib, 30 ans, père d'un nouveau-né : «La reconversion est la seule voie pour m'en sortir»
Titulaire d'un master en informatique de gestion, Chakib, 30 ans, est à présent au chômage. La crise de Covid-19 lui a fait perdre son dernier boulot. «Mon patron s'est même excusé. Il n'arrivait plus à se payer lui-même, alors de là à garder un salarié !», déplore-t-il. «C'est très compliqué de se retrouver dans cette situation avec une famille à charge. J'ai décroché mon diplôme en 2013. Depuis, rien de stable. J'espérais être recruté dans l'administration. Mais vous savez comment ça se passe, un jour, vous apprenez qu'unetelle ou untel qui n'a jamais travaillé, n'a pas de diplôme, a été recruté. Conséquence, vous vous découragez. Pour l'instant, je vivote mais je sais que le salut est dans une reconversion vers un métier manuel. Je voulais entamer rapidement une formation parce qu'un diplôme est nécessaire mais avec la fermeture des établissements de formation professionnelle depuis le début de l'épidémie, je dois encore attendre. Je suis pris au cou. Je dois être sur plusieurs fronts à la fois : travailler dans n'importe quoi pour nourrir ma famille, en parallèle de ma reconversion. Je regrette de ne l'avoir pas fait avant. L'université a été une perte de temps pour moi. On se pose même la question : est-ce que ça valait la peine d'étudier ' Je me rends compte que si l'on se base uniquement sur les formations académiques, on n'est pas tellement, voire, pas du tout différent de ceux qui étaient déjà là et qui sont peut-être même meilleurs que nous. Donc, il faut toujours travailler sur ses compétences, être un couteau suisse dans le monde d'aujourd'hui, pour créer la différence et intéresser les recruteurs ou provoquer sa propre chance car je suis malheureusement conscient que nous ne sommes qu'au début de la crise»
Chakib ne croit pas si bien dire. Pour des milliers de jeunes diplômés, la traversée du désert s'annonce longue et suffocante. Nombre parmi eux tenteront une reconversion salutaire, tandis que d'autres rêveront d'autres cieux.
Sarah Raymouche
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Sarah Raymouche
Source : www.lesoirdalgerie.com